IV.
Histoire de la Bagata.—Un prince royal.—La danseuse de la place du peuple.—L'éléphant.—Fin de l'histoire de la Bagata.—Étrange bonne fortune.—Les lunettes.—Clistorel et Louison.—Sensibilité de Monvel.—Larmes données à Molière.—Monvel professeur de mademoiselle Mars.
«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la princesse Sophie-Madeleine de Danemark.
«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.
«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en revanche de n'entendre rien à celle des femmes.
«—Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide, effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»
«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.
«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne, de ne pas lui donner raison.
«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille philosophie, si accommodante qu'elle fût.
«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de l'incognito—car alors comme plus tard je cachais mon nom—il m'eût été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.
«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.
«Le café de la Place du peuple, à Rome, était notre rendez-vous ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.
«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!
«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte, si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de moi.
«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!
«Le second jour,—ce fut bien pis,—j'allais enfin l'approcher après m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto, le quartier des Juifs!
«—Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque Transtévérin[45].
«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
Monvel!
«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,—il eût été attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux et regardait à peine la pluie de baiocchi[46] qui tombait à l'entour d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères, accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate! Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce nouveau maître de la Bagata était content.
«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées, de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange, sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.
«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On l'appelait Pesaro.
«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.
«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit, les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au premier.
«Comme il débouchait par la porte de la piazza del Popolo, il y eut un grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent bruyamment; ce fut un sauve qui peut général. L'animal reposa quelques minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de femme,—cette femme était la Bagata!
«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec terreur par mille bouches,—ce nom si charmant, si suave pour mon oreille jusqu'à ce jour,—retentit comme un glas funèbre:
«—La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!
«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême vivacité.
«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.
«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.
«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande place.
«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions, quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond, émue et craintive, entre mes bras.
«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me tuera!
«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à l'oreille d'un air alarmé:
«—Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!
«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa beauté: je croyais étreindre contre mon cœur la Vénus de Canova!
«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable… Jamais figure n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à l'embrasser;—j'étais ivre, j'étais fou!
«—Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?
«—C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître, car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement je ne veux plus être battue!
«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau, s'il se fût présenté à mes regards.
«—Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque, vous serez en sûreté!
«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je payai largement le maître de l'osteria afin qu'il veillât sur elle jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la multitude.
«—Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous avez devant vous!
«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre raisonnablement pour mon oncle.
«À peine rentrés dans la Via du Corso, nous aperçûmes un déploiement de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et expéditive.
«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant se trouvait acculé en ce moment sur la place Navone, on craignait d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la ratio ultima dont on ferait usage en cette occasion.
«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante! dans ce pays d'aqua tofana et de belladone, les plus savants hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place, le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage…
«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de la Bagata.
«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du gouvernement avaient fait évader la Bagata.
«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,—car la Bagata,—je ne l'avais que trop pressenti,—devenait, en ce moment suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal; la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne…
«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur d'espérance…
«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!—Il se tordait les bras de fureur, de désespoir!
«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout l'effroi.
—«Je puis te rendre ton esclave,—dis-je alors à cet homme qui se nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma main de ses deux doigts.
«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il pensa peut-être que j'étais de la police papale.
—«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata; mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme… Je vais la chercher, je te l'amène à cette condition!…
«Il me regarda d'un air de doute… Un combat violent se passait en lui, on eût dit qu'il renonçait à une fortune…
«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.
«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je l'instruis de tout.
—«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon maître, c'est à vous que je veux appartenir!
«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle versait des pleurs, elle était folle de joie!… L'idée de ne plus appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde, elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse à Severoli me rappela bien vite à la réalité.—C'était la Bagata qui devait présenter le poison à l'éléphant!
«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme furtive tomba de ses grands cils noirs:
—«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
Dieu!
«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.
—«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
Pesaro!
—«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.
—«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,—une fois déjà, ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes! Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure, on exige que je le tue!
«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez, pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta sans doute cette admiration.
«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service que Severoli réclamait d'elle!
—«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer Pesaro!
«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par
Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.
«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une saltimbanque de la place du Peuple!
«Elle respirait à peine.
«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.
«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses, renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur, à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente somnolence que pour devenir plus colère.
«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée, regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.
«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la bouteille qui contenait le poison.
«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa base, et fermée par un cachet de cire.
«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune de ses touches.
«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome entière regardait!
«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.
«Son dernier regard avait été pour la Bagata!
«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.
«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans que l'animal avait rejeté sur l'arène.
* * * * *
«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la Bagata!
«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures, je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais la durée, et je m'écriais avec orgueil:—Après tout, je suis mon maître; si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?
«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si longs, si délicieux en Italie… Avec un marinier, une guitare et des étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me regardait, mollement perdue dans ses pensées.
«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure, située à l'extrémité du port.
«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.
«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement malade; on m'attendait.
«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:
«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.
«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.
«À l'entendre, la pauvre enfant, la belle fille délaissée prendrait bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec qui faisait voile vers Scio.
«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un quart d'heure.
«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cœur battait!
«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée dans sa cabine et qu'elle y repose.
«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la cloison…
«—Madamigella… Bagata!
«Aucune réponse.
«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.
«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.
«Quel spectacle, bon Dieu!
«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.
«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son corps comme un linceul d'un bleu noir.
«—Le poison!
«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!
«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:
Oh fortunatis peregrin, cui lice,
Giungere in questa sede alma e felice![48]»
* * * * *
Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,—celui-ci avait disparu.—Le pavillon semblait abandonné;—il eut beau sonner, appeler, personne ne se montra.
Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce matin il m'abandonne!
Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.
Il écrivit à Désaides—c'était une épître en vers sur l'hospitalité.—En tête de l'épître il y avait une vignette à la plume—elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et époussetant ses souliers.—Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une lettre soigneusement cachetée.
—Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.
Et le messager se mit à courir à toutes jambes.
—Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive surprise.—L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère; la suscription portait: À monsieur Désaides.
Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de femme.
Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place! Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien envie de savoir ce que contient ce billet;—entre amis on ne fait pas tant de façons!
Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;—le parfum, c'est la femme quand il s'agit d'une première entrevue.
Voici ce que contenait ce billet:
«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'hôtel des deux perdrix, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.
«Silence!»
—Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!—Quelque mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de véritables pattes de mouche.—Je ne devine pas quel est l'auteur de ce billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au rendez-vous!
Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier restaurant.
—C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate, un concerto ou un opéra.—L'amour pour Désaides n'est rien—la musique est tout!
Monvel commanda son déjeuner—il était fort sobre;—en quelques secondes il fut servi.
Pour un œil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.—En effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.—Par deux fois il avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises devait être le plus fort.
Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait (c'était le double de ce que valaient les œufs et le café qu'on lui avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se rompre les poumons:—«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»—Mais Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon referma la porte, en se disant:
—Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!
Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?
Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il est juste devant l'hôtel des deux perdrix.
—Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si c'est la Gogo, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!
Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants, vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!
—Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant de la porte.
—Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.
—Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre n° 13. Quelqu'un m'y attend.
—Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.
Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix partait de l'intérieur de la chambre.
Monvel obéit.
Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus complète—impossible de rien distinguer.—Tout avait été hermétiquement fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.
—Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!
Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.—La main était petite et bien gantée.
—Je réponds de la main, se dit Monvel.
—Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.
La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu maniérée.
Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à mademoiselle Gogo.
—Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides, ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.—Le billet que vous avez reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois; par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et attendre.
—En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.
—Non; mais d'un caprice.
—Et à qui dois-je ce caprice?
—Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.
—Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.
—Vous appelez cela du bonheur!… déjà!
Il y eut dans ce déjà une coquetterie de courtisane. Monvel prit la main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et la porta à ses lèvres.—Un désir ardent passa dans son cœur.—Il avait compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de séductions.
—Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le poignard de mademoiselle Gogo?
—Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo ne songe guère à moi.
—On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.
—On écrit si mal l'histoire!
—Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre Gogo!
—C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.
—Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.
—Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà pour vous!
Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot, entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à dérober à cette étreinte amoureuse.
—Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion; votre dernier opéra est charmant.
—N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda
Monvel malicieusement.
—Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.
—Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?
—Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide…
—C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon bras une taille de fée…
—Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la Fée des Flacons magiques.
—Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh! laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!
—C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.
—Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.
—Je vous l'ai dit: la Fée des Flacons magiques.
—Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?
—Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle. Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la représentation donnée à Versailles.
—Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.
—Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel? Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de fée.
Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en lui son plus cher orgueil,—sa fille.
Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.
—Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,
Désaides?
—Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?
—On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.
Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme d'esprit, il resta.
Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue se leva brusquement.
—Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.
—Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.
—Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.
—Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?
—Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.
Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.
—Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une promesse, belle oublieuse?
—Laquelle? demanda-t-on avec surprise.
—C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous m'aimez.
—Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!
À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement.
Monvel était seul;—sa compagne avait disparu.
—Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi, croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro 13!—N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la rencontre… oh! je la reconnaîtrai!
Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant, un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.
—Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après elles, pas même un souvenir!
Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu de l'obscurité et le glissa dans sa poche.
Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.
Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.
—Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un écu dans la main.
—Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine—gardez votre argent—la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.—C'est plus que ça ne valait.
—Tu crois?
Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de lunettes d'or.
—Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud, salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.
Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:
—Tu me le paieras, Désaides!
* * * * *
La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cœur; il ne voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être, abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères soudaines… Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cœur de Monvel battait; il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:
L'âge affaiblit mon discours,
Et cette fougue me quitte,
Dont je chantais les amours
De la reine Marguerite!
La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.
C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes géographiques avec un plan de Stockholm.
Quand Monvel se retirait dans ce belvédère—c'était un quatrième étage d'assez rude montée,—son domestique avait ordre de n'introduire personne.
Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.
—Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.
—Allez au diable! j'entrerai.
—On m'a pourtant défendu…
—Arrière!
—Mais, Monsieur… mon maître!
—Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!
—Cependant…
—Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!
—Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait d'homme!
—Insolent!
—Monsieur… votre nom?
—Corbleu! je suis M. Clistorel!
—M. Clistorel?
—Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du domestique.
Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de Clistorel?—Hippolyte!
Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.
—Clistorel, ce petit mirmidon de Clistorel! ne cessait de répéter le comédien en riant de bon cœur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une lieue!
Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:
Dieu vous garde en ces lieux;
Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.
CLISTOREL, très fâché.
Bonjour, Monsieur, bonjour.
GÉRONTE.
Si je puis m'y connaître,
Vous paraissez fâché. Quoi!
CLISTOREL.
J'ai raison de l'être.
GÉRONTE.
Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?
CLISTOREL.
Qui me l'a mise?
GÉRONTE.
Oui.
CLISTOREL.
Vos sottises.
GÉRONTE.
Comment?
Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:
J'ai fait quatorze enfants à ma première femme,
Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!
Et à ceux-ci:
Prenez-moi de bonnes médecines
Avec de bons sirops et drogues anodines,
De bon catholicon, Monsieur, de bon séné…
—Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin dans ma famille!
—Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?
—Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!
Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.
—Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi Louison!
—À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des verges, veux-tu que je fasse Argant?
—Ah! sans les verges, papa.
—C'est de toute nécessité.
—Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.
—Vous l'aurez.
—Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!
Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque, de la canne et des lunettes de Clistorel.
Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit comme elle sa jolie réplique:
—Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
Ce qu'il y a de curieux,—si puéril que puisse paraître un tel détail,—c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt avec gentillesse à la hauteur de son oreille:
—Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!
En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de Louison, Monvel fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à Hippolyte qui lui en demandait la cause:
—Je ne puis jamais toucher au Malade imaginaire sans songer que
Molière lui doit sa mort!
Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de mademoiselle Mars.
C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la meilleure partie de son talent.
On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter qu'un rôle, celui d'Angélique dans la Gouvernante, qu'elle joua divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits, n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave, l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui porta le nom de Mars.
Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme, singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui forme les comédiens.