V.
Le Théâtre Montansier.—Mademoiselle Mars et mademoiselle Déjazet.—Baptiste cadet.—Dorvigny et sa pièce.—M. Jaurois.—Le petit frère de Jocrisse.—Les noisettes.—Baptiste aîné.—Robert, chef de brigands.—Damas, Caumont, les deux Grammont.—Trois bandits.—Mesdemoiselles Sainval.—Brunet et Dorvigny.—Le vin du roi.—Louis XVIII et Baptiste cadet.
En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice, nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.
Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de Déjazet.
Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume! Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage de Vert-Vert et le froc de Richelieu, Mademoiselle Mars enfant a joué le petit frère de Jocrisse, elle a porté la queue rouge avant de mettre à son front l'aigrette de Célimène!
Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière! Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!
Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans, Dorvigny devait la rendre à Molière.
La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du théâtre de mademoiselle
Montansier.
Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.
Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791. L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.
Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes, né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien d'autres.
La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits fort opposés.
Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet, Baptiste dont le Désespoir de Jocrisse ébaucha la réputation et que Dasnières, du Sourd, rendit à jamais célèbre[52].
Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.
Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.
Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de Jocrisse; celui de Colin, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.
Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny, l'auteur du Désespoir de Jocrisse, n'était pas encore arrivé; franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes sans lui.
—Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.
On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.
—La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande
Valville; elle est, certes, fort nombreuse!
—Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!
—Il aura perdu sa femme!
—Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!
—Il est au café Godet à jouer aux dominos!
—On l'a peut-être arrêté!
Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que les Battus payent l'amende où Jeannot disait si crûment au clerc de M. le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche: c'en est[54].
Cependant le parterre s'impatientait.
Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.
Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est l'auteur, il entre!
Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses.
—Votre nom? demande le régisseur à cet intrus.
—L'auteur, répond celui-ci.
—Qui, vous? l'auteur! allons donc!
—Sans doute.
—Vous vous appelez?…
—L'auteur.
—Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.
—De quel droit!
—Vous n'êtes pas M. Dorvigny.
—Peut-être.
—La preuve!
—Lisez!
Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux. C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du café Godet, marchand de vin de son état, et littérateur par intérim. Dorvigny qui mourut dans la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.
Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle
Montansier jusqu'à la fureur.
—Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de cœur!
M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux expédient de Martainville[55].
On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté.
Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les phrases suivantes:
«Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i demande après la portière.»
Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du fromage:)
«Et du pain, donne-m'en!»
Ce à quoi Jocrisse répondait:
«Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain, donne-moi-z'en. »
Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière!
Cependant elle joua Colin, ni plus ni moins que si elle eût joué Célimène. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut satisfait.
Baptiste cadet l'embrassa.
En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars avait joué déjà soixante-huit rôles![57]
Le Désespoir de Jocrisse n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès que celui de Robert, chef de brigands, joué par Baptiste aîné.
Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens, commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres plus dignes à la Comédie Française.
Le sujet de Schiller, les Brigands, n'a rien de commun avec cette pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet.
L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de couteau.
Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard, jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel drame surgira!
Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor se contentait d'assassiner les passants!
Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes telles que mesdemoiselles Sainval.
Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de cracher dans l'œil. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement les traits.
Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie.
L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des pourparlers avec les défenseurs du château.
On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de général: nous citerons à propos de Robert, chef de brigands, joué au théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever. Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue, ou l'immolait sans pitié!
Dans la pièce de Robert, chef de brigands, pièce dans la quelle excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires.
Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche et prenaient des poses académiques comme Mandrin.
Mais quels étaient ces bandits?
Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les inscrire ici par ordre:
Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné.
Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X.
Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr!
Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du Camarade de lit feraient là-dessus!
Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr:
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples validaient.
—Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te mettre au théâtre!
—Veux-tu plaisanter?
—Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme!
Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute.
Le premier jour, on l'accueille froidement.
Le second, il est sifflé!
Le troisième—le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se poursuit, on l'abreuve d'humiliations…
En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées…
Mais on sifflait en chœur, et avec une force imposante.
L'infortuné lutta vainement… La honte, le dépit l'emportèrent enfin. Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de bataillon!
Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de l'échafaud.
Les demoiselles Sainval—les mêmes que l'on vit forcées de se réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, malgré qu'elles en eussent, jouèrent aussi à la Montansier.
La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par elle sous le nom de ses bêtes noires.
Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des
Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans
Brunoy une préférence injurieuse à Corneille.
Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades représentées alors avec fracas, surtout celle des Battus paient l'amende. Dorvigny était un improvisateur de première force.
Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait vis-à-vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif.
—C'est-à-dire que tu es content… disait Brunet.
—Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien.
—Je l'espère.
—Veux-tu me prêter dix francs?
—Pourquoi?
—Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier sec.
—Mais puisque tu viens me lire… objectait Brunet d'un air de reproche timide.
—Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin.
—La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés!
—Tu marronnes toujours. As-tu dix francs?
—Pourquoi dix francs?
—J'en dois huit à ce traiteur…
—Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant.
—C'est cinq que tu me devras!
Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait l'inspiration.
Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux
Variétés!
—Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet.
—Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau.
—Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le comité, c'est moi!
Dorvigny se plaçait vis-à-vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son rouleau et il commençait alors la liste des personnages.
—Bien! à présent, continue.
Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène!
—C'est très drôle, très drôle… Va toujours! disait Brunet.
Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à miracle et de façon à enlever bien vite le succès.
—Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant sur la table.
—Tu reçois donc cet ouvrage?
—Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit.
—Le manuscrit?
—Sans doute. Pourquoi le reploies-tu!
—C'est que…
—Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut l'idée première…
—Mais c'est…
—Ah! trêve de mais, je veux ton manuscrit, je le veux!
Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était vierge de toute écriture…
Dorvigny avait tout improvisé!…
Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par là!
Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force.
Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.—Mais, en ce temps-là, l'art de la sténographie était dans l'enfance.
Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à lui.
Revenons à Baptiste cadet[58].
Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et notamment dans les Héritiers de Duval, le duc d'Escars était chargé de ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment la provision de Baptiste.
Un soir que Baptiste cadet jouait Alain dans les Héritiers, (Louis XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi crut remarquer que Baptiste était distrait.
—Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait, lui, que l'acteur jouait fort bien.
—Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste aussi bon que de coutume.
—Il a quelque chose…
—Il n'a rien.
—D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette.
—Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de Chambertin que nous lui avons envoyé… Je dis nous, quoique ce soit le vin du roi et que Votre Majesté seule…
—C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées.
—Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il paraisse!… Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait… Mais peut-être a-t-il invité ses camarades… Et le Chambertin, ce vin perfide… dame! Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé!
—Vous le calomniez, il n'est pas gris… voyez! il a l'air plutôt de chercher quelqu'un…
—En effet, Baptiste semblait fort préoccupé…
Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à leurs rôles.
Mais quel était cet accessoire?
Dans les Héritiers, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait surtout à tricher son maître d'une façon fort comique.
Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie… La bouteille que boit le capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis remet un peu d'eau dans la carafe et mêle…
Ceci est un manége de domestique fort connu.
Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision de Baptiste dans un jeu de scène… Vous n'eussiez jamais voulu de lui pour domestique à voir ce trait-là, toute votre cave y eût passé! Oui, toute votre cave.
Le Sillery rouge et mi-frappé,
Le Mercurey de la comète,
L'Aï de Moët,
Le Malvoisie d'Alicante!
Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du capitaine.
Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle il échangeait ordinairement un coup d'œil malin avec sa Majesté laquelle ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel comme pour lui dire avec une bonhomie maligne:
—Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là!
Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté:
«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!»
Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa
Majesté.
—Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles?
—Je vous jure, Sire…
Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là, il jouait pour sa Majesté bien plus que pour le public.
—Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le
Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que
Baptiste ne soit jamais privé…
—D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux cents bouteilles…
—C'est bon,—vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre de la Commanderie, entendez-vous?
Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne tricherait plus jamais Baptiste.
Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi.
Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la grand'route.
«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps.
Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais œil, mais Louis XVIII savait son Horace par cœur. Il eût fraternisé avec toutes les puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les toreros du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X, dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé le petit Diable. Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit?
Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes.
Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII avait Baptiste; Napoléon eut Talma.