EN GALILÉE

I

En marche.

Bien que, sur la carte, Jérusalem paraisse peu éloignée de Nazareth, il faut néanmoins, pour gagner la Galilée, huit journées de cheval à travers la Judée et la Samarie. Ce voyage est très fatigant et très désagréable : aussi les indigènes et quelques paysans russes l’accomplissent-ils seuls. Un second itinéraire par Jaffa et Caïffa demande environ sept jours, mais sur des routes affreuses, dans des voitures épouvantables. A ces inconvénients, ajoutez un certain nombre de dangers plus ou moins fantastiques, toutefois inquiétants, et vous comprendrez que j’aie choisi un troisième moyen plus commode, par terre et par mer.

Un mardi soir, le petit et ridicule chemin de fer de Jérusalem me transporta à Jaffa en trois heures et demie. Je partis le même jour pour Caïffa à bord d’un paquebot du Lloyd autrichien ; et, le jeudi, j’étais à Nazareth. De la sorte, le trajet ne dure en tout qu’un peu plus de deux jours. C’est relativement très rapide, mais ce passage du chemin de fer au bateau, du bateau à la voiture, de la voiture au cheval, est vraiment fatigant. On dort mal. A peine a-t-on le temps de manger, l’embarquement à Jaffa est atroce et le débarquement à Caïffa n’est pas moins effrayant.

Qu’importe ! La Galilée vous attire de loin : la vue de ce doux pays où Jésus fut jeune, aimé, heureux, peut seule diminuer l’horreur de sa mort. Les larmes versées en Judée sur ses souffrances ont été si amères que l’on a le besoin de remonter dans la vie du Martyr, et d’arriver au temps où il vécut dans cette contrée exceptionnellement prospère. Quand une personne aimée meurt jeune, c’est une affreuse douleur de penser qu’elle n’a pas été heureuse durant sa courte existence ; on interroge anxieusement le passé pour découvrir si la chère morte a eu un jour, une heure de joie ! Eh bien, c’est en Galilée que l’on va rechercher le temps juvénile, serein et glorieux de Jésus : j’éprouve cette sensation en mettant le pied sur le bateau.

Cependant, la côte de Saint-Jean d’Acre apparaît au loin ; les cimes du grand Hermon, couvertes de neige, se dessinent à l’horizon et la perfide mer de Syrie prend des tons plus bleus ; la terre, voilée par une nuée légère, se fait plus visible, revêtue d’une teinte verte qui efface du souvenir l’horrible cauchemar laissé par Jéricho. Caïffa, petite ville industrieuse, située au pied du Carmel, semble être en prière devant le grand sanctuaire de Marie et nous accueille admirablement dans une auberge allemande, très propre. Quelque chose d’indécis, mais de très tendre, flotte dans l’air et se reflète jusque sur les habitants. A l’aube, un cocher allemand vient frapper à votre porte, tandis que son cabriolet, dont les chevaux piaffent et hennissent, vous attend en bas : c’est Georges Suss, un brave Westphalien appartenant à la petite et travailleuse colonie allemande de Caïffa. Il possède trois cabriolets ; mais, par précaution, il conduit lui-même à Nazareth. On part et, pendant six heures, dansant, sautant, descendant dans le lit d’un torrent, entrant dans un champ de blé, repartant à fond de train, s’arrêtant pour manger un biscuit et boire un verre de vin sous de beaux arbres, on goûte en ce voyage une saveur mystique qui vraiment enchante.

A mesure qu’on traverse les champs cultivés, richesse de l’immense plaine d’Esdrelon, l’attraction mystique de la Galilée devient plus profonde, plus enveloppante : il semble que la bénédiction divine sourit encore à cette région si vivante et si gaie. Nul maintenant ne pense à la mort. A chaque détour de la route, tantôt près, tantôt loin, semblant se déplacer magiquement, se dresse le Thabor, rond et vert comme un immense sillon jailli du sol fleuri. Des paysans bruns, lestes, vêtus d’une chemise de coton bleu, passent çà et là et saluent en arabe, tout souriants. Des charrettes chargées de bois et de pierres nous croisent. Et, sous ce ciel très pur, au milieu de ce paysage si gai, au bruit d’un vent léger qui agite la capote du cabriolet, on se sent peu à peu envahir par une impression de calme, de paix, de sérénité. Nazareth est encore loin, qu’importe ! Le temps passe vite, l’âme s’abandonne sans résistance à cette douceur nouvelle. En quoi consiste-t-elle donc ? La Galilée est la contrée de l’amour, mais est-ce là tout le secret ?

Cette impression de tendresse, d’émotion, de joie silencieuse est plus profonde qu’au commencement du voyage ; quelle est donc la force nouvelle, le pouvoir inconnu qui donnent à la Galilée cette séduction mystérieuse ? Comment y a-t-on davantage la certitude de se trouver dans la terre de toutes les charités, de toutes les miséricordes, de toutes les beautés matérielles et spirituelles… Quand du haut de la colline, Nazareth s’offre à la vue, la vérité éclate harmonieusement dans notre âme : la Galilée n’est pas seulement le pays de Jésus, c’est aussi le pays de Marie…

II

M. Hardegg.

Au Jerusalem Hotel, à Jaffa, il y a toujours beaucoup de monde, et il n’y a jamais personne. Je m’explique : Jaffa est le port d’attache des steamers français, autrichiens, russes ou égyptiens qui font le service des passagers ordinaires. Tous ces paquebots sont d’une exceptionnelle ponctualité ; ils partent et arrivent à jour fixe et résolvent même le problème du départ à l’heure exacte, quelle que soit l’importance des marchandises qu’ils doivent embarquer ou décharger. Chaque voyageur sait donc à quelle heure et quel jour il sera à Jaffa et quand il repartira ; il peut calculer sur son indicateur l’emploi de son temps. Un seul train par jour part de Jaffa pour Jérusalem, à deux heures et demie de l’après-midi. En comptant trois heures de trajet, en y ajoutant les retards habituels en Turquie et naturels dans cet odieux petit chemin de fer, on peut compter arriver à Jérusalem vers six heures.

Un train unique descend tous les jours de Jérusalem à Jaffa ; il part à huit heures du matin et arrive à onze heures et demie. Ainsi, les bateaux qui transportent les touristes, les déposent à Jaffa entre neuf et dix heures du matin. Ils montent alors au Jerusalem Hotel, font leur toilette, déjeunent et repartent pour Sion. Ceux qui viennent de Terre Sainte s’embarquent vers trois heures et ont à peine le temps de déjeuner au célèbre Jerusalem-Hotel… J’espère que cette longue explication n’aura pas été trop embrouillée et fera comprendre comment le registre des voyageurs est toujours plein au Jerusalem, le matin, et comment, le soir, il n’y a jamais personne. La plus grande agitation y règne de neuf heures du matin à deux heures tous les jours. C’est le long de la route poudreuse un bruit continuel de voitures qui remontent, au milieu des jardins d’orangers, de la ville commerciale à la ville agricole, de la cité laide et noire à la colonie allemande, blanche et propre, dont le Jerusalem-Hotel est un des plus beaux ornements et M. Hardegg, le propriétaire de l’établissement, le joyau le plus précieux ; partout les fouets claquent et les grelots résonnent ; c’est une procession d’hommes de peine, chargés de valises — presque toutes anglaises, hélas ! — couvertes d’étiquettes de toutes les stations du monde ; ce sont des discussions et des cris sous la treille fleurie de l’hôtel, des allées et venues dans les sonores escaliers de bois ; des appels, par les portes ouvertes, pour demander l’eau, pour savoir l’heure du déjeuner, pour avoir une tasse de café ; c’est un bruit de voix, de malles qu’on ouvre, de chaînes qui tombent ; c’est toute l’installation hâtive qui doit durer une heure, dans l’impatience de partir, d’aller plus loin. Tout à coup, la cloche de l’hôtel sonne le déjeuner ; tous se précipitent dans l’escalier, malgré le flegme britannique, qui d’ordinaire attend le troisième appel. Il y a toujours au moins vingt à trente personnes à table : des Grecs, des Égyptiens, des Russes, des Allemands et surtout des Anglais. Le repas est abondant mais médiocre ; personne n’y fait attention puisqu’on ne doit le subir qu’une fois. Les méticuleux Anglais même ne réclament pas. On boit du vin d’Hébron, Hebroner wine, à un franc la bouteille et on dévore distraitement, en hâte, sans regarder ses voisins, qu’on ne reverra probablement plus. Le café est avalé brûlant, la note payée vivement, sans examen. A deux heures, nouveau tumulte ; à deux heures et demie, silence profond, claustral. On n’entend plus que le bruit léger des orangers, agités doucement par la brise.

Cependant, cela vaudrait la peine de rester un jour ou deux à Jaffa pour la ville, qui est originale et gracieuse ; pour ses jardins, fameux dans toute la Syrie ; pour ses monastères, pour ses églises, et aussi pour le Jerusalem-Hotel et pour M. Hardegg. Qui est-ce donc que M. Hardegg ? C’est un petit homme maigre, sec, robuste, malgré son âge, portant des favoris courts, qui complètent bien sa physionomie austère et silencieuse. Toujours vêtu d’un pantalon gris, d’un pardessus noir et d’un bonnet de velours également noir. Toujours correct, muet et discret.

C’est un hôtelier, mais c’est aussi un chrétien de premier ordre, un moraliste, un philosophe ; il ne daigne jamais parler à ses voyageurs. Pendant les trois ou quatre heures de presse, il fait quelques rares apparitions sur le seuil d’une porte dans les escaliers, regardant froidement çà et là et ne desserrant jamais ses lèvres minces. Aussi est-il très difficile de se rendre compte de ses qualités intellectuelles. Les personnes qui ne font que passer dans son hôtel ont à peine le temps d’observer que les portes des chambres, au lieu d’un numéro, sont marquées du nom d’un patriarche, d’un prophète, d’un grand personnage de l’Ancien Testament. Il y avait, sur mon palier, les chambres Abraham, Jacob, Ézéchiel, Élie ; en tournant un peu, on trouvait la chambre David ; en face de la mienne, qui portait le nom de Josué, le grand général qui arrêta le soleil, on voyait la chambre Melchissédec. Les voyageurs hâtifs ne peuvent pas non plus profiter du livre étrange déposé sur une table, au milieu de leur chambre. C’est un ouvrage imprimé en anglais, en allemand, même en italien, et dont la couverture est tout un symbole. Elle représente des animaux qui figurent les sept péchés mortels, le dragon de l’Apocalypse, des candélabres à sept branches. En l’ouvrant… mais qui l’ouvre jamais ? Et, c’est pourquoi M. Hardegg, hôtelier chrétien et philosophe moraliste, prend l’argent des voyageurs qui restent trois heures, mais il les méprise : pas moyen en effet de les moraliser. Ceux qui restent appartiennent à M. Hardegg, et il les évangélise.

Parmi ceux-là, se trouvent le consul de Grèce, qui demeure à l’hôtel ; le représentant de Cook, sa femme et sa fille. Il y avait aussi, à cette époque, un officier supérieur turc neveu du sultan, aide de camp du pacha de Jérusalem : un jeune homme beau, intelligent, très cultivé, un de ces musulmans raffinés qui ont habité Paris et Pétersbourg, comme attachés d’ambassade. Quelquefois, un client curieux, fantaisiste ou fatigué, reste aussi à Jaffa et ne va pas à Jérusalem pour des motifs spirituels ou physiques ; ces six ou sept personnes ne font pas de bruit, mangent tranquillement, causent sans se presser. Le repas est bon. M. Hardegg aime les voyageurs qui restent ; il peut les sermonner ; en attendant, il les nourrit bien, tandis que les autres sont très mal partagés. Dans sa magnanimité, M. Hardegg se décide à s’asseoir à la table d’hôte, mais sans prendre part au repas. Quand mange-t-il ? Mystère. Par dévotion, il jeûne souvent. Il parle — ô miracle ! — aux étrangers qui séjournent plusieurs jours. Ce sont ses sujets : ils liront son livre. En effet, après avoir causé, on remonte dans sa chambre pour écrire une lettre ; mais, enfin, tous ces serpents, ces renards, ces tortues, toutes ces fouines, dessinés sur la couverture attirent, et on lit le traité de morale de M. Hardegg. C’est un singulier mélange de passages de la Bible et d’extravagants commentaires, de citations des docteurs de l’Église et de notes bizarres de M. Hardegg, hôtelier ; des menaces, des prophéties, des exclamations, des phrases mystérieuses et inquiétantes et surtout l’idée que chaque pas que vous faites est un péché. Pour un voyageur, la chose est vraiment charmante !… Distraitement, on prend et on reprend ce volume où le symbole est exposé d’une façon confuse et où la philosophie est grotesquement imitée de la Sonate à Kreutzer. Mais ce sont, par-dessus tout, les gens mariés que M. Hardegg veut évangéliser ; pour lui, l’état conjugal est un des plus criminels, et, dans son livre, les apostrophes violentes contre les malheureux conjoints ne manquent pas. M. Hardegg a l’habitude d’interroger, à l’improviste, les étrangers qui s’attardent chez lui. Vers neuf heures, un matin, comme je remontais après le premier déjeuner, je le trouvai près de la chambre Josué.

— Êtes-vous mariée ? me demanda-t-il sans me regarder.

— Certainement, monsieur, dis-je stupéfaite.

— Lisez mon livre, ajouta-t-il.

Et il disparut. Je le revis le lendemain sous la treille, au moment où je montais en voiture.

— Vous avez lu ? me demanda-t-il sévère.

— Et vous l’avez compris ? reprit-il d’un ton où perçait comme une certaine menace des châtiments célestes.

— Je l’espère, répliquai-je toute contrite.

Il était content de moi. En effet, le lendemain, je trouvai un exemplaire italien de son traité de morale… J’en avais maintenant trois : en français, en anglais et en italien. Dans l’après-midi, vers six heures, je vis l’estimable hôtelier se promener sous la treille, et justement je lisais ses élucubrations ténébreuses en souriant ; il me regarda et secoua la tête d’un air satisfait. Aussi, chaque fois que j’appelais le garçon, celui-ci arrivait à l’instant ; mes lettres m’étaient apportées avec une rapidité foudroyante ; la fille faisait deux fois ma chambre au lieu d’une et ma bouteille d’Hebroner wine, à moitié pleine, m’était toujours fidèlement conservée.

Hardegg n’avait que moi à convertir en ce moment ; un Russe poitrinaire, une dame anglaise, semblaient tout à fait sourds à ses leçons de philosophie morale. Mais moi j’étais surtout l’objet de son attention, et du haut de son orgueil il me dit au revoir quand je partis pour Jérusalem. Nous nous revîmes six semaines après, à mon passage pour la Galilée. L’hôtel était si tranquille et si frais au milieu des plantes aux parfums subtils, la brise marine y soufflait si agréable, que j’y passai volontiers deux jours à écrire. Sur ma table était ouvert le fameux ouvrage du maître de céans, et il pouvait supposer que je prenais des notes. Il me sourit de loin pendant ces deux journées ; mais, au moment de mon départ définitif, il eut la condescendance d’ouvrir lui-même la portière de la voiture, et pendant qu’on chargeait les bagages, il y resta appuyé.

— Il faut lire mon livre chez vous, me dit-il avec une hauteur quelque peu mêlée de bienveillance.

— Je n’y manquerai pas, répondis-je avec solennité.

— Et le donner à votre mari ; voilà un volume pour lui.

Et il retira de sa poche un quatrième exemplaire.

— Merci, merci, m’écriai-je très confuse.

— Si vous désirez quelques explications, écrivez-moi ; on m’écrit de partout pour des objections philosophiques et morales.

— Vous êtes un apôtre, monsieur, lui dis-je tout à fait convaincue.

— Oui, madame, dit-il en daignant soulever son bonnet de velours noir, tandis que la voiture s’ébranlait.

Du reste, la note du Jerusalem-Hotel fut très salée.

III

Le marchand de grains.

L’Achille, un grand paquebot du Lloyd autrichien, avait quitté le port de Jaffa à midi et devait toucher Caïffa à sept heures du soir. Il se rendait à Constantinople, chargé de passagers pris à Port-Saïd, à Alexandrie, à Jaffa même, accomplissant son voyage sur les côtes d’Égypte, de Syrie, de Roumanie, prenant et laissant des voyageurs, chargeant et déchargeant des marchandises, avec un bruit de voix, un fracas de chaînes, qui se calmaient seulement lorsque nous marchions. Le père Marcel de Noilhac, le père Joseph de Naples et moi, avions pris ce bateau pour aller de Jérusalem à Nazareth. Nous devions nous arrêter à Caïffa. C’est un trajet peu important ; mais, à côté de nous, un grand nombre de touristes s’étaient installés pour une traversée de vingt jours, et connaissaient déjà tous les secrets du bord.

Le père de Noilhac appartenait à l’ordre de Saint-François et dirigeait le couvent de Nazareth : très sympathique, jeune, réfléchi et mystique, il faisait penser à une femme en prière, à une âme privée de corps. Le père Joseph de Naples, un beau religieux à la barbe grisonnante, était le moine le plus populaire de la Terre Sainte. Très intelligent et très actif, un peu trop remuant même, conservant encore son accent napolitain, il possédait les grandes qualités de vivacité, d’aisance, d’intuition rapide, naturelles à ses compatriotes. Apte à tout, pieux, religieux et, en même temps, agent diplomatique très fin, il connaissait à fond les Juifs, les Maronites et les Druses. A peine sur le pont, le père Marcel s’en alla lire son bréviaire dans un coin. Le père Joseph, lui, fut immédiatement entouré. Le commandant, le médecin, l’agent du Lloyd, cinq ou six passagers se pressaient autour de lui. Moi, j’essayais de saisir au passage une de ces intonations napolitaines, dont mon oreille était privée depuis deux mois déjà. Je me sentais un peu triste. En quittant Jérusalem, j’avais versé des larmes solitaires, à la pensée que je ne pourrais plus baiser le marbre froid du saint Sépulcre, que je ne verrais plus le soleil se lever du jardin de Gethsémani ; les premières émotions de mon voyage avaient été si intenses que la Galilée me semblait un peu froide, un peu effacée. Cependant, le père Joseph allait, venait, riait, discutait, donnait des poignées de main à tout le monde, toujours en mouvement, mais sans s’agiter inutilement comme nos frères de Naples. Les enfants d’un employé français au service de la Turquie s’empressaient maintenant autour de lui. Cette famille quittait Alexandrie, sur un ordre qui l’envoyait à Constantinople et allait, auparavant, passer un mois en villégiature. Je laissai le père Joseph causer avec les enfants, et je me rendis à l’arrière pour contempler le sillage, mon occupation favorite en mer, car je distingue tant de choses dans cette écume blanchâtre !… Je rêvais un peu lorsque le père Joseph s’approcha de moi, accompagné d’un homme vêtu comme un musulman : pantalon sombre, redingote noire et fez rouge. Celui-ci paraissait âgé d’environ cinquante ans ; il était de taille moyenne, robuste, bien rasé : ses yeux vifs et mobiles attiraient l’attention.

— Je vous présente Ibrahim, me dit le père Joseph.

— Tiens ! Pourquoi me présente-t-il ce Turc ? pensai-je.

L’Oriental ne porta pas ma main à son front et à son cœur, comme le font tous les musulmans, mais il me la serra cordialement.

— La Terre Sainte n’a pas de meilleur ami qu’Ibrahim, ajouta le père Joseph.

Je regardai mieux le nouveau venu, qui rougit de l’éloge du franciscain et voulut protester.

— Pour un Turc, dis-je bêtement, c’est très beau de respecter la Terre Sainte et ses religieux.

Ibrahim pâlit et une expression de vraie tristesse se peignit sur ses traits.

— Je ne suis pas Turc, madame, murmura-t-il, je suis chrétien.

— Excusez-moi, m’écriai-je toute mortifiée.

La conversation s’engagea et je compris peu à peu devant qui je me trouvais. Riche marchand de blé de Saint-Jean-d’Acre, descendu du Liban vers la mer, Ibrahim conservait le rite chrétien de saint Maron, le grand évêque. De conduite très réglée, il partageait son temps entre les affaires et la pratique d’une religion profonde qui le prenait tout entier. Il mettait le même enthousiasme, la même ardeur aux négociations de son commerce qu’à ses prières de chaque jour. Sa foi avait quelque chose de si impétueux, de si spontané ; elle perçait tellement dans la moindre de ses paroles que je l’enviais réellement lorsque je la comparais à notre tiédeur. Ibrahim dépensait sa fortune en larges aumônes. Il avait fait construire, à Saint-Jean-d’Acre, une église en l’honneur de saint Louis, ce roi de France qui, pour se rapprocher de Jésus, voulut aller mourir en Orient. Il venait constamment en aide aux œuvres de la Terre Sainte, si délaissées par l’Italie, bien que les franciscains soient italiens. Dans toutes les contestations, il intervenait et les terminait toujours à l’avantage des moines. Sa main droite donnait beaucoup et sa main gauche n’en savait rien. Voilà, en quelques mots, ce qu’était Ibrahim, ce faux Turc.

Mais l’enthousiasme religieux du marchand de blé se manifestait surtout dans ses voyages. Chaque année il passait trois mois en Europe. Il visitait les plus riches cathédrales, les sanctuaires les plus renommés. Il allait de Cologne à Lorette, de Saint-Jacques-de-Compostelle à Lourdes, de Kasan à Valle-de-Pompéi. Partout enfin, où il pouvait trouver une belle église, un tableau religieux important, une chapelle connue, Ibrahim portait sa prière et son âme. Pendant ces trois mois le commerçant n’existait plus. Il ne restait en lui que le chrétien ardent à la recherche d’un temple, d’un autel, d’une image. De sorte qu’en huit ou dix ans il n’avait vu ni les villes ni les monuments, mais les Madones, les saints à genoux, les mains tendues vers le ciel. Joyeusement absorbé dans sa foi, il ne savait rien de la vie moderne : elle ne pouvait intéresser un homme venu de si loin pour s’agenouiller dans les basiliques, contempler les statues des Vierges, entendre la messe dans les grottes où se manifestent des apparitions merveilleuses. Mais si l’existence positive, matérielle, le laissait indifférent, il connaissait très bien le nom du prédicateur français de Notre-Dame-des-Victoires et avait retenu ses sermons. Il oubliait, pendant ces voyages, toute sa dure vie de commerçant, les affaires officielles, les discussions énervantes avec des juifs, des Russes, des musulmans entêtés ; il y trouvait un adoucissement à ses fatigues, une grande joie, un nouveau courage. Et, dans cet homme, aucun air de componction, rien d’obscur, pas une trace de cette hauteur qui accompagne toujours une dévotion simulée ; mais une sincérité enfantine, une expression de bonheur ingénue et admirable.

— Où êtes-vous allé cette année ? demandai-je.

Il me regarda tout heureux et répondit :

— J’ai visité la France et l’Espagne, mais j’y étais déjà venu, après avoir été en Italie.

— Ah ! en Italie ?

— Oui, chère madame. Quel pays que le vôtre, quel pays !

— Vous y avez des affaires ? lui dis-je, ne pouvant encore oublier le négociant.

— Des affaires, des affaires ! Je vais en Italie pour Saint-Marc de Venise, pour le Dôme de Florence, pour Saint-Pierre de Rome ! J’y vais pour les Madones de vos peintres. Quels peintres et quelles Madones ! J’en rêve encore lorsque je suis de retour à Saint-Jean-d’Acre. Cette année j’ai eu, à Rome, un grand, un parfait bonheur !

Je compris enfin cette âme pour la première fois, et je m’écriai :

— Vous avez vu le Pape ?

— Je l’ai vu, répondit-il à voix basse, respectueusement.

— Eh bien, quelles ont été vos impressions ?

— Je ne puis tout vous dire. Nous attendions cette audience depuis huit jours. Je ne mangeais et ne dormais plus. Enfin, nous pénétrâmes dans le Vatican ; mais deux heures s’écoulèrent encore. Enfin, le grand vieillard parut, vêtu de blanc, les mains de cire, le visage décoloré. Je tombai à genoux, tremblant de tous mes membres, et je sentais qu’il venait vers moi. Je l’entendais parler à mes compagnons. Je ne respirais plus. Léon XIII s’est arrêté, près de moi. Ah ! madame, le Pape près d’Ibrahim, le pauvre marchand de grains de Saint-Jean-d’Acre ! le Pape, celui qui représente la Religion sur la terre et dans le ciel !

— Il vous a parlé ?

— Oui, dit gravement Ibrahim ; il s’est penché vers moi et m’a dit : « Vous êtes chrétien d’Orient ? » Quelle voix ! Je l’entendrai jusqu’à l’heure de ma mort !

— Et vous lui avez répondu ?

— A peine. J’ai balbutié : Je suis maronite du Liban, Votre Sainteté.

— Ce fut tout ?

— Oui. J’aurais voulu lui dire tout ce que j’avais dans l’âme, lui offrir ma fortune et ma vie pour Jésus, pour l’Église : je n’ai pas osé. Je l’ai regardé, les larmes aux yeux, et lui m’a fixé avec tant de douceur… Le Chef de l’Église, madame !… Celui qui commande spirituellement à des millions de chrétiens, qui commande les âmes… Je n’ai rien dit.

— Il vous a compris, Ibrahim.

— Oui, je le crois, ajouta-t-il avec conviction.

Nous restâmes silencieux. Le mont Carmel était en vue.

— Je suis allé à Naples il y a peu de temps, reprit Ibrahim.

— A Naples ? demandai-je en tressaillant.

— Oui, madame. C’est un pays où la foi existe encore : les églises y sont toujours pleines le dimanche et jamais désertes, les autres jours. J’ai baisé les ampoules où l’on conserve le sang de votre Patron. Et Sainte-Claire, quel splendide monument ! Avec quel plaisir j’y retournerais ! Mais pourquoi ne finit-on pas la façade du Dôme ?

— L’argent manque : les Napolitains sont croyants, mais pauvres.

— Peu importe. Dieu y pourvoira !

— Eh bien, pourquoi ne terminez-vous pas les travaux ?

— Je voudrais pouvoir compléter toutes les façades, achever tous les temples ! Mais il faudrait des richesses énormes. Ce que je possède appartient aux pauvres et aux serviteurs de Jésus. J’ai donné à Naples, comme ailleurs. Je suis resté volontiers dans cette ville, allant d’une chapelle à une église, communiant ici, me confessant là, disant mon chapelet partout. Vos compatriotes, chère madame, obtiendront tout ce qu’ils demanderont sur la terre et dans les cieux.

— En effet, notre peuple est très pauvre, mais content.

— Que le Seigneur le protège ! Je suis allé pendant mon séjour voir la Madone du Rosaire. Je l’ai trouvée encore plus belle et plus riche : ses miracles ne se comptent plus. J’y suis resté trois jours, et j’y retournerai plusieurs fois encore, je l’espère, avant de mourir.

— Vous finirez par vous faire moine, lui dis-je en souriant.

— Non, je suis trop indépendant. Je veux voyager toujours. Je veux dire mon rosaire dans le monde entier. Puis, il faut que je travaille. Les pauvres ont besoin d’argent : Jésus m’en a tant confié, de malheureux ! Me faire moine ? Il est tard, trop tard. Je ne suis qu’un pauvre marchand et un humble serviteur de Dieu. J’essaie de faire mon devoir sans entrer dans un ordre religieux. Ai-je tort ? Croyez-vous donc que la vie profane soit un continuel péché ?

— Je ne sais, lui répondis-je pensive. Peut-être y a-t-il un certain égoïsme à sortir de la vie. Où est la voie ?

Il me regarda tout troublé. Lui aussi, sans doute, entendait en son cœur une de ces interrogations douloureuses et inquiétantes, qui troublent parfois notre conscience de croyants. Nous ne parlions plus. La nuit tombait rapidement et le paquebot doublait le promontoire du Carmel.

— Voici le Carmel, dit Ibrahim, disons l’Ave, maris stella.

Il ôta son fez, s’agenouilla et appuya la tête contre le bastingage. Quelques personnes et moi, nous l’imitâmes. Ibrahim priait ardemment, et son visage était serein…

IV

Le Carmel.

Lorsque après avoir laissé derrière lui Port-Saïd le voyageur se rapproche de la Terre Sainte et entrevoit, dans la brume de l’horizon qui enveloppe tout d’une teinte uniforme, les blanches maisons de Jaffa et la riche verdure de ses jardins d’orangers, il faut, pour que son cœur s’émeuve, un véritable effort mystique. L’œil n’aperçoit, en effet, que la rade périlleuse, toute blanchissante d’écume et, au-dessus d’une plage jaunâtre, battue par le vent, une ligne de maisons neuves, habitées par des marchands, des négociants ou des consuls. Rien qui rappelle la Terre sacrée, où Jésus vécut, souffrit, mourut : aucune ligne, aucune couleur, aucun son qui signalent l’approche de la contrée sainte. Et le pauvre pèlerin, presque désillusionné, cherche vainement en lui-même ce pieux enthousiasme qui met des larmes dans les yeux et rend pâle d’émotion. Une bien meilleure impression attend les touristes qui, partis d’Italie, d’Allemagne ou de France, arrivent en Palestine, venant de Smyrne, suivant toute la côte de la Karamanie, sans toucher à Beyrouth, la perle du Levant. Ceux-là, confortablement assis sur le pont du paquebot, voient, un matin, surgir au bord de la mer Saint-Jean-d’Acre, l’ancienne citadelle, et la blanche Caïffa. Mais ces deux villes, dont l’une est florissante parce qu’elle est neuve et l’autre en décadence pour avoir eu un trop glorieux passé, ne retiennent pas longtemps l’attention : un mot a couru, répété de bouche en bouche, a éveillé la curiosité et provoqué l’émotion des passagers ; un mot qui arrache les paresseux de leurs fauteuils d’osier, les malades de leurs couchettes et les attire sur le côté gauche du bateau, qui semble ralentir sa marche : le Carmel ! le Carmel !

Voilà le grand promontoire qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du vaste golfe, où les eaux sont plus bleues et plus calmes ; voilà la montagne de Marie, qui s’élève toute ravissante dans l’air plus léger ; voilà la blanche église se découpant au loin sur le ciel pur, veillant sur ces flots impétueux, où rugit la tempête pendant huit mois de l’année.

Les personnes religieuses, qui passent devant le Carmel, en voyant cet autel si éloigné d’eux et si rapproché de Dieu, éprouvent pour la première fois la séduction mystique de la terre des prophètes et des patriarches : très simplement, elles s’agenouillent sur le pont du bateau, tendent les mains vers la montagne où monta Marie toute jeune, accompagnée de sa mère, et entonnent à demi-voix l’Ave, maris stella… Car, de là-haut, Elle paraît vraiment la protectrice de ceux qui invoquent son nom, de ceux qui accomplissent ce pieux pèlerinage, de tous ceux qui risquent leur vie pour gagner le pain de leurs enfants. Une tradition hébraïque raconte que sur ce mont, où retentissait jadis la voix menaçante d’Élie, sainte Anne et saint Joachim possédaient un peu de terrain et quelques bestiaux. Chaque année ils quittaient la Galilée et les riantes vallées où est située Nazareth, descendaient dans la plaine d’Esdrelon et montaient au Carmel, emmenant avec eux leur fille chérie. Ce sentier sauvage, où fleurissent les marguerites jaunes et les genêts parfumés, a donc été bien des fois parcouru par Celle qui devait être la plus pure des femmes, la plus malheureuse des mères. Elle venait, sans doute, s’asseoir sur ces roches, au pied du promontoire, et laissait errer ses yeux pensifs et doux sur la baie ; depuis ce jour, elle fut l’Étoile de la mer, et quiconque vit se préciser, à l’horizon, la montagne de Marie, sentit qu’il s’approchait de la Terre divine.


Une belle route verdoyante, la plus commode peut-être de toute la Palestine, serpente le long de la colline du Carmel et conduit au monastère voué à la Vierge. La voiture où je m’étends paresseusement, alors que j’aurais très bien pu faire l’ascension à pied, passe à travers les haies d’herbes aromatiques, dont les moines font un élixir fortifiant. A chaque tournant, la grande mer de Syrie apparaît, d’un azur grisâtre, et la petite Caïffa se devine, toute blanche au pied de la montagne de la Vierge. Le spectacle est délicieux, mais il n’a rien d’oriental. Le paysage est presque italien ; nous avons beaucoup de ces sanctuaires, sur une colline, au bord de la mer, dans notre pays, surtout dans le sud ; et, en mon souvenir, repassent d’autres azurs, d’autres baies ensoleillées, d’autres églises où j’ai prié. Il faut vraiment un effort d’imagination devant ce couvent si élégant, ces jardins si bien cultivés, cette mer qui ressemble à celle de Sorrente ou de Francavilla des Abruzzes, pour se rappeler qu’ici, au temps des prophètes, Isaïe vécut dans sa grotte, prêchant les peuples primitifs ; qu’ici Marie de Nazareth porta ses pas légers ; qu’ici elle reparut, après sa mort, sur ce promontoire, vers lequel se tournent les yeux de tous les navigateurs, qu’ils viennent de Constantinople ou de Beyrouth, du Pirée ou de Lattaquieh, d’Égypte ou de Chypre. Tout est propre, net, correct en ce Carmel, que les bons Napolitains invoquent si souvent pour obtenir la vie, la santé et la joie. Chère, chère Madone, dont les scapulaires couvrent tant de fortes poitrines d’hommes et de femmes du peuple, votre maison est belle, les fleurs y sont parfumées, la route qui y conduit est aisée : mais, vous aimez aussi les paysages simples et champêtres, les cabanes rustiques et les vastes horizons déserts dont la solitude fait la beauté !

Dans le parloir du couvent, les moines français, courtois, taciturnes, l’air un peu fier dans leurs vêtements blancs, échangent contre une petite aumône des médailles, des rosaires et des prières imprimées. Seule l’Eau des Carmes coûte trois francs la grande bouteille, et un franc cinquante la petite. Ce commerce fait vivre les religieux, sert à l’entretien de ce magnifique couvent et de ce beau jardin. L’eau de mélisse est, du reste, excellente contre les syncopes. Au moment où j’entre dans la salle, deux pèlerins russes portant les larges culottes et la tunique des moujiks s’y trouvent déjà. Pauvres gens ! Leurs longs cheveux blonds et leurs bottes sont couverts de poussière. Ils ont certainement mis au moins une semaine pour venir, par petites journées, de Jérusalem à pied. Tous deux semblent malades et fatigués. Immobiles et muets, ils contemplent dans une vitrine les bouteilles contenant le fameux remède. Un carme, patient et muet comme eux, attend qu’ils expriment un désir. Ils possèdent déjà des scapulaires, des rosaires, des médailles ; mais ils voudraient maintenant l’Eau des Carmes, et, ne parlant que le russe, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Pourtant leur envie est si intense qu’on la devine dans leurs yeux. Certes, ils s’imaginent que cette eau est miraculeuse et qu’elle peut faire des prodiges. Ils regardent anxieusement le moine et, à force de petits gestes lents et tristes, ils demandent le prix : par signe aussi le frère leur répond. Alors une profonde douleur se répand sur le visage des deux Russes. Ils la veulent, cette liqueur bienfaisante, qu’ils croient un baume donné par la Vierge elle-même ; seulement, ils n’ont que très peu d’argent. Ils se consultent longuement des yeux, prononcent quelques mots brefs. Le moine attend toujours, l’air distrait. Quant à moi, je suis réellement émue pour la première fois depuis mon arrivée.

Enfin, un des deux paysans tire de sa poche un vieux portefeuille déchiré et l’examine avec soin. Je m’approche indiscrètement, pieusement… Hélas ! il n’a que quelques pièces turques d’une valeur de trois francs, le malheureux pèlerin… mais sa foi est si vive qu’il retire un franc cinquante et paye. L’émotion me paralyse bêtement et je n’ose lui offrir cette bouteille, comme je l’aurais voulu. Le voilà donc possesseur de ce qu’il désirait si ardemment. Il est tout joyeux. Demain, peut-être, il n’aura pas un morceau de pain et se couchera épuisé le long d’une haie, sur la route de Nazareth. L’Eau des Carmes n’est qu’une eau de mélisse très bien faite et bonne pour les crises de nerfs. Cependant le Russe la considère comme une essence miraculeuse, et certainement la Vierge du Carmel la transformera en énergie, en patience, afin qu’il puisse terminer son pèlerinage sans mourir de faim ou de soif. Il ne périra pas. Elle le sauvera de la mort. O sainte Madone, vous qui savez tout, vous protégerez votre serviteur !

V

Vers Nazareth.

Je dormais encore, et je rêvais d’un certain petit visage au nez retroussé, aux grands yeux doux, lorsqu’un pas lourd fit gémir l’escalier de bois de l’auberge du Mont-Carmel, où j’avais passé la nuit et s’arrêta devant la porte de ma chambre. Une voix à l’accent bien allemand m’appela :

— Madame, il est cinq heures.

Il était en effet cinq heures précises à l’excellente montre que j’avais emportée en Palestine et qui avait résisté à toutes les températures, à tous les chocs : Georges Suss, le voiturier allemand, venait me prévenir qu’on partait pour Nazareth. Habituée à l’imperturbable apathie, à la fière inexactitude orientales, j’avais bien recommandé de me réveiller à l’heure fixée. Il y a six heures de voiture de Caïffa à Nazareth, et même, en arrivant à onze heures, il était impossible d’éviter la chaleur. A plus forte raison, si j’étais en retard ! Cependant, à ce moment, la ponctualité du bon Prussien me déplut. La veille, au lieu de me coucher à neuf heures et demie, comme d’habitude, j’étais restée jusqu’à minuit sur la terrasse de bois du petit hôtel pour admirer les feux électriques de l’escadre anglaise, qui éclairaient la baie de Saint-Jean-d’Acre. Aussi, il me manquait trois heures de sommeil et j’étais mal disposée : le tendre rêve s’était évanoui, emportant avec lui une image chère ; il faisait froid et le soleil se levait à peine derrière le mont Carmel. Mais Georges Suss, tranquillement, recommença ses appels.

— Madame, il est cinq heures et demie.

J’ouvris la porte. Il prit sans rien dire les valises et les ombrelles et alla les placer sous les banquettes de la voiture. Tout en buvant une tasse de thé, je m’arrêtai sur le seuil de la porte et je regardai Georges Suss. Il était maigre, grand, sec, la barbe brune et son casque de liège s’enfonçait presque jusqu’aux yeux. Propriétaire de trois voitures, il choisissait la meilleure et la conduisait lui-même, quand il s’agissait d’un prélat, d’une dame ou d’un riche Anglais. Mais son plus bel équipage n’était qu’un char à bancs à quatre roues très élevées, couvert de toile, avec quatre banquettes à l’intérieur : c’était si haut qu’il fallait monter sur une chaise pour arriver au marchepied. Plus tard, le brave Allemand m’expliqua en mauvais italien que cette construction était indispensable dans un pays où l’on devait à chaque instant descendre dans des fossés et traverser des terrains marécageux. Donc, moyennant vingt francs et deux francs de pourboire, ce baroque véhicule à dix places m’appartenait tout entier jusqu’à Nazareth. J’avais été recommandée au grand Georges Suss par le père gardien des franciscains de Terre Sainte, et l’Allemand était pour moi non seulement un cocher, mais aussi un protecteur, une escorte, un guide. Il me regardait de temps en temps, avec des yeux calmes et fidèles : peut-être était-il curieux de savoir qui pouvait être cette dame ni allemande, ni anglaise, ni américaine, ni russe, cette italienne dont les compatriotes ne vont jamais en Terre Sainte.

La voiture s’ébranla au trot rapide des chevaux dans la grande rue de Caïffa. J’avais vaincu le sommeil et la fatigue. Devant la petite porte du couvent, je fis arrêter pour laisser monter le père Marcel de Noilhac, supérieur des franciscains de Nazareth, qui, après avoir passé un mois à Jérusalem, s’en retournait dans son monastère. C’était un singulier type de religieux : décharné, le visage un peu fatigué, avec une barbe châtaine peu fournie, il portait le grand chapeau de paille recouvert d’un mouchoir de soie, comme en portent tous les moines de Terre Sainte. Taciturne, les yeux mélancoliques et pleins d’une flamme mystique, il était français et ne connaissait pas un mot d’italien. Les joues un peu rouges trahissaient bien un commencement de phtisie, ce mal secret pour lequel beaucoup de franciscains viennent en Palestine, afin d’y trouver la guérison ou de mourir en paix près du saint Sépulcre. Dans la voix aussi, une trace un peu plus nette de fatigue ; mais c’était tout. Plus loin, un Turc qui se rendait à Nazareth me demanda de lui donner une place. Il monta, et certainement rien n’était plus étrange que ce haut véhicule conduit par un Prussien, portant un moine français venu des environs de Cognac, une voyageuse italienne et un Turc de Caïffa, et tout cela, dans la vaste plaine d’Esdrelon, par un beau matin frais, roulant vers le pays où Jésus passa son heureuse enfance. La route était longue, mais si fleurie, avec une fraîche brise qui courbait les hautes herbes, tandis que les cahots du char à bancs écrasaient les marguerites et les coquelicots du chemin : le père Marcel de Noilhac disait son chapelet et lisait son bréviaire avec une modestie toute féminine, avec une paix sereine, et Suss le regardait affectueusement, car le voiturier de Caïffa adorait les franciscains de Nazareth, grâce auxquels il vivait, travaillait, prospérait. Cependant Suss était luthérien : mais qu’importe ? Il croyait au Christ comme le moine penché sur le livre jauni et ne demandait pas autre chose, semblant ponctuer avec le claquement de son fouet le mouvement des feuillets sacrés. Le Turc fumait continuellement des cigarettes et sommeillait ; à chaque secousse de la voiture, son fez lui tombait sur les yeux : il fumait même en dormant. Je regardais autour de moi, toute au plaisir de contempler ce vaste et clair paysage, ces cultures, ces champs verts et ces champs jaunis, traversés de temps en temps par une femme ou un enfant — ce paysage sonore à cause de la brise légère qui faisait battre les tentes de la voiture, et emportait la fumée de la cigarette du Turc et de la courte pipe de Georges Suss. Il avait demandé la permission de fumer, le brave Prussien, et elle lui avait été accordée. Le père Marcel levait les yeux de temps en temps, regardait autour de lui et annonçait quelques sites importants.

— Voici le grand Hermon !

C’est la montagne la plus haute de la Galilée. On voit continuellement disparaître ses cimes neigeuses dans les blancheurs du ciel d’Orient. La longue route entrait maintenant dans les champs : il n’y avait plus de sentier et l’air était tout embaumé. De temps à autre, je demandais à Suss :

— Y sommes-nous ?

— Non, madame, pas encore, mais bientôt.

Ils parlaient du Cison, un fleuve qu’on doit passer à gué, avec la voiture. Quand il enfle, alors on ne passe plus. Le père Marcel, ayant fini de prier, me conta de sa voix faible qu’un hiver il avait été enfermé pendant deux mois à Nazareth, ne pouvant se rendre à Jérusalem par Caïffa et la route de Samarie était encore plus mauvaise. Suss approuvait de la tête : le Cison n’était pas commode et le Sultan ne se hâtait pas d’y faire construire un pont. Le Turc n’écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Heureusement il ne s’agissait pas de Mahomet ! Celui qui parle du Prophète en présence d’un Turc est dénoncé et va en prison. Enfin, le Cison apparut. Je ne vis qu’une berge pierreuse, avec un filet d’eau malsaine, mais quelles secousses ! Les cahots de la voiture étaient si forts que j’étais forcée de m’accrocher aux tringles des rideaux. Le père souriait doucement. Depuis huit ans il habitait ce pays et avait fait maintes fois ce trajet en voiture, à cheval, ou même à pied.

— A pied, mon père ?

— Pourquoi non, madame ? J’ai été un peu malade après, mais très peu.

De temps en temps, à gauche, à droite, une montagne toute verte apparaissait, se rapprochait, s’éloignait, toujours visible.

— Le Thabor !

— Pouvez-vous m’y conduire, Suss, demandai-je ?

— Non, madame. N’y allez pas, c’est très laid.

Enfin, la voiture s’arrête dans une grande allée ombragée de tamarins. Nous sommes à moitié chemin : il est huit heures ou huit heures et demie. Georges Suss saute à terre et accroche deux sacs d’avoine au cou des chevaux. Elles déjeunent, les pauvres bêtes, et nous aussi. Nous mettons en commun un peu de viande froide, de fromage, des petits abricots et des gâteaux anglais. Suss accepte un morceau de viande et du pain, et comme il doit conduire, il ne veut pas boire de vin. Déjà le soleil est très chaud, mais ces tamarins sont si touffus et la paix est si profonde dans cette Galilée fleurie ! Qui ne prendrait avec plaisir une heure de repos, ici, sous ces arbres, dans ce char à bancs, où le Turc dort profondément, la cigarette à la bouche ?

— Il y a beaucoup de Turcs ici, mon père ?

— Heureusement non ! répond, à voix basse, le maigre frère de Saint-François.

En route ! en route ! Le soleil brûle et l’heure passe : les chevaux se retournent mélancoliquement vers les sacs d’avoine qui disparaissent, et Suss leur parle allemand pour les consoler. La vaste campagne de la Galilée s’étend devant nous, comme si elle s’allongeait : on passe de collines en collines, de plaines en plaines, de ravins en ravins, on marche, avec de grands cahots : la seconde moitié du chemin est la plus mauvaise. Voici Naïm, où eut lieu le miracle du fils de la veuve ; voilà, au loin, la route de Samarie, que Jésus prenait, tous les ans, pour aller à Jérusalem, en passant par Naplouse.

— Nous arrivons aux monts de Gelboé, dit le moine.

Di Gelboe son questi i Monti ! Oh ! souvenirs de ma jeunesse ! C’est donc ici que se déroula le drame sanglant dont Saül fut le héros ? Le grand poète italien n’a donc pas imaginé tout cela ? Rien n’est plus étrange que de retrouver quelque chose de vrai, dans un récit dont nous nous sommes moqués et que nous avons considéré autrefois comme une œuvre de pure imagination ! Qui, d’entre nous, n’a pas appris : Bell’ alba è questa… pour en rire après ? Et cependant, c’était une aube comme celle-ci dans ce pays sacré, qui vit la mort du malheureux : c’est étrange ! Le père Marcel de Noilhac n’a pas lu Alfiéri et je me garde bien de lui en parler. Il fixe les yeux à l’horizon, et au fond de son cœur il y a un grand désir de revenir à Nazareth. Il est certain que Jérusalem est faite pour les franciscains qui combattent, mais non pour ceux qui prient ; elle est faite pour ceux qui luttent et non pour ceux qui aiment les muettes contemplations. Je parle de Nazareth : les yeux du religieux brillent. Si Dieu le veut, il y passera toute sa vie et il y mourra, le jour désigné. Nazareth !… Il en rêvait, quand il était enfant, au milieu des tonneaux d’alcool de son père, qui était un distillateur de Cognac : tout petit, il croyait à la poésie de ce nom.

— Alors, votre rêve s’est réalisé, mon père ?

— Oh ! oui, madame… Il ne valait pas la réalité, s’écria-t-il, l’air pleinement heureux.

Voilà donc un homme qui n’a jamais eu de désillusion ! Il déclare ardemment que la réalité valait plus que son rêve, ici, près des collines nazaréennes, dans ce pays qui écouta la divine parole. Inclinons-nous devant lui et rappelons-nous cette minute, cette rencontre, cette parole. Suss, tout joyeux, excite ses chevaux ; le temps fuit derrière nous, ainsi que le chemin ; la terre s’est éveillée.

— Voilà Nazareth, dit le moine.

La ville, blanche et rouge, monte sur la colline ; monte avec ses maisons, ses jardins, ses vergers, avec les aiguilles de ses trois églises ; monte tout heureuse, aspirant vers les cimes, vers l’azur du ciel. Les yeux du père Marcel sont voilés de larmes. En vérité nul cœur de chrétien ne peut voir Nazareth sans être ému.

VI

L’histoire de la Vierge.

Deux pays de la Galilée se disputent la gloire d’avoir vu naître Marie : Séphoris et Cana, car le père et la mère de la Vierge n’étaient point complètement pauvres ; ils possédaient quelques champs sur le mont Carmel, où ils venaient tous les ans, avec la jeune Marie ; il est vrai aussi qu’ils avaient beaucoup de parents à Cana : cependant il n’existe pas d’autre preuve en faveur de cette ville, qui doit se contenter d’avoir vu le premier miracle du Christ. On peut, au contraire, être à peu près sûr que la mère de Jésus est née à Séphoris, un gros bourg, à moitié chemin entre Tibériade et Nazareth. Comme tous les beaux villages de Galilée, Séphoris est bâti sur une colline, et l’humble maison de sainte Anne et de saint Joachim est construite presque au sommet du coteau ; le nom de Marie, Myriam, Mariam, Maria, est très commun en Galilée et revient étrangement dans l’existence de Jésus : Marie, sa douce mère ; Marie de Cléophas, sa tante, ardente et dévote ; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare, qui l’écoutait, extasiée, pendant le temps qu’il passait auprès d’eux ; Marie de Magdala, la pénitente passionnée, qui purifia si noblement l’impur métal de son âme. La tradition parle de l’enfance de la Madone, comme d’une période très douce : elle était brune et fine, elle avait des mains effilées et de petits pieds, elle aimait sa maison et la solitude ; elle était laborieuse, souriante et réservée. Quand ses vieux parents faisaient quelques pèlerinages à pied, à travers la Palestine, ils emmenaient la fillette avec eux ; et la tradition dit encore qu’elle monta souvent sur la montagne qui ferme ce golfe de Saint-Jean-d’Acre, et que, de là-haut, elle laissa errer sur la mer ses regards calmes et doux : c’est par sa présence, sa pensée et ses rêves qu’elle attira sur le mont Carmel la bénédiction du ciel. A treize ans et demi, elle quitta sa petite maison de Séphoris pour épouser Joseph, le charpentier de Nazareth.


En Orient, la vie est précoce, et on ne doit pas s’étonner que Marie se soit mariée à cet âge. Il est tout naturel aussi qu’on l’ait donnée à un homme mûr, presque vieux. La femme orientale respecte tellement l’homme que la différence d’âge ne signifie rien. L’histoire dit, du reste, que « Marie vénérait Joseph ». Adossée au rocher, comme presque toutes les maisons en Galilée, leur petite habitation était bâtie à l’entrée de Nazareth et dominait une partie de la riante vallée : elle comprenait trois pièces, dont une, la cuisine, avait une petite porte sur le jardin. On pouvait gagner, à travers champs, sans entrer à Nazareth, la petite boutique de Joseph.

C’est là que vécut la Vierge, dans sa famille, ignorée de tous, jusqu’au jour où elle fut choisie. Comme les autres Nazaréennes, elle portait une jupe d’un rouge sombre, serrée à la taille par une ceinture, et un grand manteau de laine bleu foncé, tombant jusqu’à terre et relevé sur la tête, ombrant le front ; elle marchait pieds nus. Le chemin qui conduit de sa maison à la fontaine l’a vue passer chaque jour, portant une cruche inclinée sur la tête ou appuyée sur la hanche ; bien souvent elle pencha, au-dessus des eaux claires, son beau visage pensif. La route est pierreuse, la source est en dehors de la ville, et cependant la Madone y venait, chaque jour, accomplir l’humble besogne de puiser de l’eau ; un peu plus loin, dans cette vasque qui est toujours entourée de brunes femmes du village, elle lavait les langes de l’Enfant Jésus.

Travail et prière, ces mots résument bien la première partie de la vie de Marie, la femme de Joseph. L’heureux jour de printemps où Gabriel descendit du ciel, elle priait, comme toujours. Le séraphin apparut sur le seuil de la première chambre, tandis qu’elle se tenait dans la seconde. Le croyant peut, ici, évoquer le saint dialogue, la scène mystique, et prier à la même place où Elle pria, tout en regardant dans l’ombre si quelque chose de lumineux ne se fait pas voir.


Plus tard, Marie, son petit enfant serré contre elle, ne fait que fuir les dangers qui menacent cette tête si chère. Joseph et elle partent pour l’Égypte, marchant pendant des mois entiers, errant çà et là, dormant dans le tronc d’un vieil arbre, se nourrissant d’herbes et de fruits. Ce sont les années d’exil jusqu’à ce que, les persécutions finies, la Vierge revienne à Nazareth, retrouve sa maisonnette, reprenne sa vie obscure. Maintenant, quand elle va à la fontaine, meurtrissant ses petits pieds nus sur les pierres du chemin, elle tient un enfant par la main ; le matin, elle sort par la petite porte des champs et conduit Jésus à l’atelier du charpentier, pour que son père putatif lui enseigne à travailler le bois. A cette époque, l’amour maternel de Marie est profondément tendre, calme et joyeux. Elle serait donc tout à fait heureuse si, par moments, la vision de l’avenir ne traversait sa pensée. Bien souvent, alors, elle dut ressentir le frémissement du désespoir et de la mort, en pensant à la mission terrible et divine de son fils chéri. Cependant, à côté d’elle, souriant et pensif, bon et courageux, si beau avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds, le Christ grandissait ; et elle veillait sur lui ; serrait dans les siennes sa petite main, le bénissait chaque soir, quand il fermait les yeux ; elle jouissait du bonheur ineffable d’être la mère d’un enfant divin ! Années sereines dont la joie était faite de vertus simples, de pieux désirs et de pieuses satisfactions ! Années disparues trop vite, hélas ! pour le cœur de la Vierge !

Rapidement, l’adolescent devient un jeune homme à l’œil plein de douceur et d’autorité, à la parole éloquente, à l’âme noble et forte ; déjà ses compatriotes s’étonnent des audaces de Jésus, et ils ne l’aiment pas, le prenant pour un rebelle, pour un révolutionnaire. Marie commence alors à trembler pour son bien-aimé. Joseph, très vieux, descend dans la tombe, sa mission accomplie. Marie, cédant au désir de son fils, qui ne veut plus habiter Nazareth, où il est méconnu, quitte le pays où elle a connu de trop brèves joies et se rend à Cana, chez ses parents. Alors commencent les pérégrinations du Christ en Galilée et ses premières prédications dans la campagne. La Vierge le suit quelquefois et s’épouvante en l’entendant parler ; elle se rassure aussi parfois devant l’adoration dont Il est entouré. Mais le Fils de l’Homme approche de la trentième année et la vie de la Madone devient une angoisse perpétuelle ; les beaux jours ont fui à jamais, elle commence son martyre — elle devient la Mère des Douleurs !


Le premier miracle se fait à Cana, grâce à son intercession. La mère et le fils assistent à des noces. Le vin vient à manquer. Le maître de la maison se désole. Timidement, Marie dit à son fils : Voyez, ils n’ont plus de vin. Jésus ne répond pas, ferme les yeux ; une lutte intérieure l’agite, comme s’il hésitait à manifester ses pouvoirs suprêmes : mais la douce mère le regarde, l’air suppliant, et il se décide : les jarres d’eau, qui étaient dehors, se changent en vin. L’essence spirituelle du Christ est révélée, et la Madone, pour la première fois, vénère son Divin Fils. Mais cette révélation est aussi le premier pas vers la Croix, et elle le suit, toute tremblante, l’âme en proie à une joie débordante et à une angoisse infinie. Dans le groupe des femmes altérées des saintes paroles du Christ, Marie se mêle à celles qui le servent, qui l’aiment, qui l’adorent. Les Maries ! L’histoire nous a conservé le nom de ces femmes heureuses qui purent entendre les paroles bénies, brûler d’un amour sublime, vivre, souffrir et mourir pour leur Seigneur. Le Christ se transporte à Tibériade et prêche à tout un peuple de pêcheurs, de femmes et d’enfants : Marie est toujours là. Elle loge à Bethsaïde, sur la rive gauche de la mer de Génésareth, dans la maison de l’apôtre Pierre. La modeste maison suffit à contenir la femme, les enfants et la belle-sœur du serviteur de Dieu. Maintenant Bethsaïde, maudite comme Capharnaüm et Chorozaïn, n’est plus qu’un monceau de ruines. Il ne reste que Magdala, le pays de l’autre Marie. Cependant la Vierge suivait toujours Jésus en tremblant. Le voyage à Jérusalem surtout présentait de grands dangers, car les habitants étaient féroces et obstinés, mais la mère ne voulait pas mettre obstacle à l’expansion de l’âme divine de son Fils. Acte obscur d’une mère qui cache ses souffrances, qui voit la gloire et sent des épines dans son cœur, qui sourit aux hymnes de joie et prévoit la Passion, l’agonie et la mort. O longue et douloureuse vision d’un avenir fatal, tu as été le tourment de ce cœur maternel, et Marie a subi, avant son Fils, les tortures de la Croix !


Le dimanche des Rameaux, ce jour où Jésus éprouva les plus puissantes émotions de sa jeunesse et de sa vie, quand une foule l’acclamait comme le Fils de David, l’Élu du Seigneur, sous cette magnifique Porte Dorée, que les Hiérosolomitains ne voulurent plus jamais avoir, la Madone était cachée parmi le peuple. La nuit de la trahison et de l’arrestation, elle veillait dans la maison de l’apôtre Thomas, où elle s’était réfugiée, et ce fut l’apôtre Marc, échappé aux soldats de Pilate, qui vint l’avertir du malheur qui la frappait. Alors elle se mit à la recherche de son fils, avec les autres femmes fidèles, et toutes ensemble, pleurant sans se plaindre, passèrent la nuit du jeudi au vendredi, devant la maison du pontife Hannah, où Jésus avait été enfermé. Les saintes femmes savent seulement que le jeune et blond prophète est au pouvoir de ses ennemis ; mais elle, la mère, sait qu’il est perdu. Elle pleure et se tait. Lorsque la Passion commence et que Jésus est condamné dans le prétoire de Pilate, lorsqu’il sort portant la croix et fait les premiers pas vers le Calvaire, Marie va à sa rencontre. Le Christ lève les yeux, la voit et la salue : Salve, Mater ! Et elle ?… Elle se tait, pétrifiée. Une angoisse suprême serre son cœur, et, appuyée sur ses saintes compagnes, pieds nus, les cheveux défaits sur le manteau bleu, le visage décomposé, elle marche derrière son fils, avec la raideur du désespoir. Elle ne se plaint pas, elle ne gémit pas ; mais, en vérité, il n’y a pas au monde une douleur pareille à la sienne. O mères, qui adorez vos enfants et qui avez eu la terreur de la mort, près du lit d’un fils chéri, qu’en dites-vous ?… Elle avance à grand’peine, mais elle va quand même, liée par les entrailles et le cœur à ce Martyr tombé sous la croix, poussée par l’instinct sublime de la mère joint à l’adoration de la femme pour son Dieu.

Qui a jamais peint le visage de la Vierge, tandis qu’elle suivait Jésus, du Prétoire au Golgotha ? Qui a jamais essayé d’interpréter cette douleur sans borne ? Personne… L’art s’est inspiré, sous toutes les formes, de la chasteté, de la pureté, de la sérénité, de la tendresse de Marie, mais nul n’a créé la figure terrible de la Mère, décomposée par une souffrance surhumaine. Cette tragédie maternelle a effrayé la main des artistes, et seule notre imagination peut se représenter ce spectacle d’horreur et de pitié. La Madone arrive enfin au Calvaire : elle ne peut approcher, on l’empêche d’embrasser la Croix ; alors toute la vie de Marie se concentre dans ses yeux. Elle regarde mourir Jésus. Une mère ! L’histoire ne dit rien de ses larmes et de ses sanglots. Les pleurs se sèchent et la voix s’éteint dans sa gorge ; elle contemple toujours le supplice, l’agonie de son Fils… Jamais un regard n’eut une pareille intensité ; jamais la terre ne supporta une semblable douleur, dans un corps aussi frêle. Ici, à cette place, tous ceux qui ont souffert devraient venir baiser la terre en se disant que rien n’est comparable à l’angoisse qu’éprouva Marie en voyant mourir son Fils… Celui-ci pousse le cri suprême, le ciel s’obscurcit, la terre tremble, le voile du temple se déchire, et Marie, sans tressaillir, contemple et attend ce cadavre. La nuit tombe, le pieux Joseph d’Arimathie et quelques fidèles disciples descendent le corps. C’est alors seulement que les bras maternels s’ouvrent et serrent cette dépouille sacrée ; le visage de la Mère touche celui du Fils dans un dernier baiser.


Marthe, Marie de Cléophas, Marie-Madeleine, quelques disciples, quittent Jérusalem, craignant les persécutions : une barque de pêcheurs les porte de Jaffa sur les côtes de Provence. La Madone reste à Jérusalem : elle a une tombe chérie à garder, à visiter tous les jours. Son Fils est monté au ciel, la foi chrétienne commence à se répandre, mais elle ne veut pas abandonner l’endroit où Jésus a souffert, où Il est mort. Adieu donc, doux pays de Galilée ! Tes sentiers ne seront plus parcourus par le pied léger de la Vierge ; elle ne portera plus son amphore à la fontaine ; elle ne reverra plus la petite maison de Nazareth, caressée par les parfums des vergers voisins ; elle ne reverra plus ses amis et ses parents. Elle reste où la tragédie du Christ eut son cruel dénouement, elle ne veut pas oublier, elle vit dans la tristesse et la prière. Quelquefois, la belle fontaine de Siloé, hors Jérusalem, voit cette femme se pencher, pensive, sur ses eaux fuyantes ; mais c’est un visage consumé par les ans et la douleur, c’est une frêle matrone sur qui la vie a imprimé sa trace ; ce n’est plus la brune jeune fille qui reçut la visite de l’ange Gabriel. Elle vit toujours chez l’apôtre Thomas, qui l’entoure d’une piété filiale, en souvenir du Christ. Puis, un jour, sur le mont des Oliviers, Gabriel lui apparaît encore une fois : il a une palme à la main ; il lui dit que sa vie est finie et que Jésus daigne l’appeler dans sa gloire. Elle est vieille, elle est lasse, elle désire le ciel et la mort ; le divin ambassadeur la trouve prête comme autrefois, dans la maisonnette de Nazareth, comme aujourd’hui à Jérusalem. Elle monte enfin vers son Fils, laissant tomber sa blanche ceinture, pour que Thomas la conserve, comme souvenir. Son humble et grande histoire est finie sur la terre.

VII

Une journée à Nazareth.

Je me promenais seule, ce soir de juin, dans le long corridor de l’hospice français, regardant par les larges fenêtres la vallée de Nazareth ensevelie dans les ténèbres, lorsque je fus prise d’une tristesse infinie. On éprouve de ces minutes de défaillance en voyage, lorsqu’on est seul, loin de sa patrie, avec le sentiment vague et indéterminé de la distance, avec l’ennui et la peur du monde indifférent et inconnu dans lequel on se trouve ; minutes de trouble où tout le charme de l’éloignement, du pèlerinage dans ces pays nouveaux, au milieu des étrangers, est complètement perdu. Une ou deux fois déjà, j’avais eu cette douloureuse sensation de découragement, ce désir impuissant du retour, de la patrie et de la famille. En cette soirée pure, mais obscure, les étoiles me paraissaient hostiles, ennemies, lointaines : ce n’étaient plus mes étoiles — les étoiles de mon pays. Je me promenais, lentement, la tête basse, car je craignais, en rentrant dans ma cellule, d’augmenter ma nervosité maladive. A ce moment, le frère Jean de Rotterdam, un colosse au cœur d’enfant, spécialement voué à la Vierge et qui me parlait souvent de sa mère vivant encore en Hollande, me rejoignit pour me souhaiter le bonsoir. Je le regardai un peu étonnée, et il comprit que j’avais quelque chose. C’était un homme simple, et il voulut savoir si j’étais malade ou triste. Je me tus ; mais il insista avec tant de bonne grâce et de bonté que vraiment cela m’aida à découvrir en moi la vraie, la profonde cause de l’angoisse qui m’avait envahie. Et je la lui confiai.

Je lui dis — ne me parlait-il pas, frère Jean, de sa mère chérie et ne pouvais-je lui parler, moi aussi, de mon fils adoré ? — je lui dis donc, que le lendemain était le treize juin, jour de Saint-Antoine, que c’était le nom de mon fils, que je passais loin de lui ce jour sacré, pour la première fois, que cela me désolait… Il me comprit aussitôt et me regarda avec une telle pitié, que je me mis à pleurer dans l’ombre. Puis, il me consola dans son français barbare ; il ajouta que dans la grande église de l’Annonciation il y avait une chapelle élevée à saint Antoine et que lui, frère Jean de Rotterdam, très dévot au thaumaturge de Padoue, dirait à cinq heures du matin une messe à cet autel.

— J’offrirai cette messe pour votre petit garçon, madame, et vous l’entendrez[1], me dit en me quittant ce brave religieux.

[1] En français dans le texte.

Immédiatement je fus consolée ; il m’avait fait une de ces promesses qui réconfortent et soulagent le cœur endolori.


Je me réveillai à quatre heures et demie, avant l’aube : une lueur paraissait à l’horizon et le paysage se distinguait à peine dans l’obscurité finissante. Le prévoyant frère Jean, avant de partir, avait laissé devant ma porte une lanterne allumée. Comme pour une expédition mystérieuse, mais le cœur plein d’une douce joie, je me mis en route et traversai tout l’hospice des franciscains, où quelques pèlerins étaient logés. Ils n’avaient pas comme moi un enfant appelé Antoine, dont la fête tombait ce jour-là, et ils dormaient encore. Le froid me saisit sur la petite place, où trois ou quatre grands arbres se courbaient sous le vent. L’église de l’Annonciation était à cent pas à peine de l’hospice : je me retournais pour regarder la cité de Marie et de Jésus plongée dans le silence seulement interrompu par le son cristallin de la cloche annonçant la messe — la messe de saint Antoine. Personne dans l’édifice, sauf le frère convers qui allumait les cierges à l’autel de Saint-Antoine et qui devait servir l’office. Partout, les ténèbres : au dehors, sur la ville et sur les collines aimées de Jésus ; au dedans, dans l’église érigée sur l’emplacement de la maison de Marie, où se passa la grande scène de Gabriel et de la Servante du Seigneur. J’étais seule pour écouter cette messe qui devait attirer sur mon fils chéri la bénédiction du Ciel. Seule, j’allais prier pour lui, afin qu’il ait la paix de l’âme et la santé du corps. Certes, il sentirait venir de loin l’espérance, le bonheur et la bénédiction. Revêtu des ornements sacerdotaux, le frère Jean parut, abîmé tout entier dans sa foi candide et enthousiaste, absorbé par l’acte sublime qu’il allait accomplir ; il ne me chercha pas des yeux, parce qu’il me savait là, dans un angle obscur, plongée dans la contemplation et la prière, sentant l’immense poésie de la foi, la sentimentale attraction de cette heure, de ce temple. A ma droite, derrière le grand autel, se trouvait tout ce qui reste de la maison de Marie, l’autre moitié étant à Lorette ; là aussi, était placée la blanche colonne qui marque l’endroit où Gabriel descendit et prononça la salutation angélique. Maintenant, une faible lumière commençait à se répandre, pendant que frère Jean continuait de dire les paroles et de faire les gestes qui rendent la messe si belle, si expressive, si captivante, du premier Évangile jusqu’à l’Élévation, jusqu’au dernier Évangile : la voix émue, les mouvements larges, il se sentait bien seul avec son Dieu, libre d’exprimer toute la grandeur de son sentiment religieux, et moi-même, dans un coin sombre, j’avais aussi l’impression d’être tout près de mon Seigneur, tremblante d’émotion, fidèle et humble, tandis que l’image de mon fils adoré, avec ses beaux yeux, doux et bons, passait devant moi. Bien des fois je m’étais prosternée au moment solennel où le Christ descend dans l’Hostie et j’avais ressenti un profond bonheur ; mais en ce lieu consacré à un grand souvenir mystique, dans cette auguste solitude où rayonnait l’âme très pure de ce prêtre, en ce jour si cher à mes affections maternelles, mon cœur tressaillit d’allégresse, se brisa dans une émotion suprême et, comme sur l’autel, le Seigneur y descendit !

Vers quatre heures de l’après-midi, je fis une longue promenade dans Nazareth, vraiment charmante sur ses vertes collines, battue par les vents qui lui apportent les parfums des fleurs, bénie de Dieu et aimée des hommes. De onze heures du matin à quatre heures il est impossible de sortir, en cette saison d’été, car le soleil est trop chaud, la lumière trop éblouissante, l’atmosphère trop lourde : il faut rester enfermé dans sa chambre ; on s’étend, on rêve, on fume ou on dort. Moi, en outre, j’écrivais. Je sortis donc vers cinq heures, après avoir dormi, lu, fumé, rêvé et écrit. J’avais déjà visité les sanctuaires assez en détail ; J’avais vu l’Annonciation, Saint-Joseph et la Sainte-Table ; je voulais maintenant parcourir la ville, faire connaissance avec les habitants, hommes, femmes et enfants, observer un peu leurs mœurs. Rien de mieux, lorsqu’on veut surprendre sur le vif les coutumes d’un pays, rien de plus utile que la flânerie dans les rues, marchant doucement, regardant beaucoup, sans en avoir l’air, causant avec une femme, riant avec un enfant. Ce sont des plaisirs simples et délicats, des impressions naïves et agréables, des tableaux qui s’impriment mieux dans la mémoire que les plus beaux monuments et les palais les plus magnifiques. Nazareth est beaucoup plus petite que Jérusalem, mais aussi plus gracieuse. Moins importante que Bethléem, elle possède des jardins, des champs cultivés, des vergers, des femmes, et elle ne renferme ni musulmans, ni juifs, ni schismatiques, ni coptes, ni abyssins. Elle appartient tout entière à la nation latine, c’est-à-dire aux franciscains : il n’y a ni haine, ni secte, ni fanatisme oriental, ni altercations, ni féroces vengeances. Nazareth, c’est le pays de la paix chrétienne : les moines y vivent dans une parfaite tranquillité et leurs œuvres pieuses et charitables ne sont troublées par personne. A Jérusalem, Bethléem, Jaffa, Caïffa, Tibériade, les éléments turcs et juifs sont toujours si discordants et les chrétiens si turbulents ! Ici, c’est la paix profonde. Construite sur deux collines, cette petite ville de Nazareth est toute en montées et en descentes, mais les rues sont praticables ; çà et là, on trébuche sur une pierre : seule, la grande voie, qui conduit au marché, est assez bien pavée. Les habitants sont surtout agriculteurs ; cependant, il y a quelques artisans : des maçons, des forgerons, des cordonniers, des tisserands. J’ai beaucoup regardé leurs petites boutiques : elles sont assez propres ; le fond, peint en brun, s’appuie sur les pierres de la colline et le devant est maçonné. Celle de Joseph le Charpentier devait être toute pareille. Les idées, les mœurs, la vie, sont presque immuables, en Palestine, depuis des centaines d’années, même dans les pays où la civilisation a pénétré : à plus forte raison en Galilée. Ces ateliers, à Nazareth, n’ont certainement pas beaucoup changé depuis deux mille ans, époque où le bon Joseph y maniait le rabot et où Jésus, humblement, travaillait l’âme débordante de son divin secret. Les Nazaréens sont simples, pieux et bons. J’ai acheté à l’un d’eux un ornement en filet avec des houppes rouges et bleues, destiné à garnir le harnais d’un petit âne : c’est un ouvrage assez bien fait. Mon vendeur, ancien élève des franciscains, parlait italien, possédait de beaux yeux souriants et des dents blanches. Peut-être descendait-il du pieux Joseph. Dans les rues, je fus bientôt entourée d’une foule d’enfants : il y en avait un surtout, si mignon, si leste, avec de si beaux yeux étincelants ! il parlait arabe, très vite, très vite. C’était un petit chrétien, me dit frère Jean de Rotterdam, un petit chrétien qui apprenait déjà son catéchisme. Je donnais quelques sous à l’enfant.

— Moi aussi, je donne toujours quelque chose à ces petits, ajouta le frère. Je pense que l’Enfant Jésus était comme eux, ici, avec la même figure peut-être…

Le soleil se couchait au moment où j’arrivai à la grande fontaine de Nazareth, située un peu en dehors de la ville, du côté de l’église de l’Annonciation et de la maison de Marie, mais à cinq cents pas au moins. L’eau sort en trois jets, tombe dans une grande coquille de pierre brisée, coule dans toutes les directions, forme de larges mares et un petit ruisseau, où les femmes lavent leur linge. La nuit tombait rapidement. Des Nazaréennes sortaient continuellement de deux ou trois rues avoisinantes et venaient faire leur provision d’eau pour la nuit. Elles s’avançaient, portant avec aisance la grande tunique bleue, relevée à la ceinture et maintenue par un gros cordon de même couleur ; le manteau, également bleu, leur couvrait la tête, retombait un peu sur le front et enveloppait tout le corps de plis très nobles. On n’apercevait que leurs petits pieds nus, leurs mains fines, leur visage ovale. Presque toutes sont belles : c’est un don de la Madone à ses cousines et ses nièces. Même lorsque les Nazaréennes ne sont pas d’une beauté absolue, elles sont fines, élégantes, sveltes, d’une pâleur orientale ou légèrement brunes. Leur taille se plie gracieusement, avec une certaine fierté. Lorsque leur cruche est vide, elles la portent appuyée sur la hanche ou penchée sur un bourrelet ; mais quand elles l’ont remplie, elles la tiennent bien droite sur la tête ou sur le côté. Le soleil se couchait et l’heure était infiniment douce ; d’un pas léger et silencieux, les femmes allaient et venaient, touchant à peine le sol ; elles se baissaient, remplissaient leur vase d’argile, se relevaient d’un mouvement aisé et s’en retournaient tranquillement, sous le ciel gris et violet ; l’eau chantait et s’enfuyait de tous côtés. Je me sentis entraînée en dehors du temps et il me sembla voir la Madone, elle-même, s’avancer, les pieds nus, dans le crépuscule léger, tenant par la main l’Enfant Jésus.

VIII

Sur le Thabor.

Partout en Galilée, le Thabor vous apparaît, dominant l’horizon ; il a une agréable forme ronde et il vous accompagne dans toutes vos excursions, tantôt devant vous, tantôt derrière votre dos, vous regardant sournoisement à gauche, à droite, veillant comme un phare fidèle. Les contours sont délicatement dessinés : à mesure que vous approchez, vous découvrez les arbres, grands et petits, dont il est recouvert, et vous ressentez un vif désir d’entreprendre cette ascension à travers la verdure, de suivre ces sentiers ombreux, d’arriver sur ce sommet où le Christ se montra à ses disciples stupéfaits, dans sa blanche robe de lin, tout rayonnant de gloire. Le Thabor a l’air simple et facile ; ses flancs ont un aspect engageant et, de là-haut, la vue de la Galilée fleurie doit être merveilleuse ! Le drogman ne fait aucune difficulté pour vous accompagner, mais sans enthousiasme ; le guide vous demande si vous êtes bien en selle, et tous deux finissent par vous déclarer que vous pourrez peut-être monter à cheval jusqu’au point culminant, mais que vous descendrez sûrement à pied. Le chemin est donc roide ? Très roide. Pourquoi ne pas monter à pied ? Non, le cheval, qui connaît le terrain, est plus sûr. Et la descente, alors ?

A la descente, l’animal glisserait s’il portait un cavalier ou une amazone. Cependant… le lendemain matin, malgré ces renseignements décourageants, le départ de Nazareth est décidé ; nos montures se mettent en marche de leur pas tranquille et ferme ; le drogman fume, le moukre chantonne ses vers arabes et son petit chien, qui s’appelle Filjel, c’est-à-dire poivre, saute autour de lui. Pendant une heure, la route se maintient étroite, mais assez bonne et passe entre des champs, dont la terre est rouge brique : le Thabor s’approche toujours davantage, s’élève au-dessus de nous. Tout à coup, sous un grand olivier, le drogman s’arrête, descend, vient vérifier les sangles et les étriers, et procède pour lui-même à la même opération. Lentement, il se remet en mouvement, le moukre se place près de moi et met la main sur le pommeau de ma selle.

Alors commence l’ascension la plus étrange, la plus effrayante qui soit : ce n’est pas un sentier, c’est une sorte de sillon, plus ou moins profond, plein de cailloux pointus, s’éboulant à un endroit, barré ailleurs par de grosses pierres polies, qui font glisser nos bêtes ; un sillon si escarpé que le cheval est placé dans une ligne oblique et qu’à chaque instant le moukre me recommande de baisser la tête sur la crinière. D’un côté, j’aperçois un précipice, à peine dissimulé par des arbustes qui se plient au-dessus de l’abîme ; de l’autre, la paroi élevée de la montagne. Le sillon fait de grandes courbes, et à chaque détour, ce chemin à peine tracé devient de plus en plus incertain. La pente est si rude, qu’il est difficile de maîtriser le vertige. Cent fois, je me dis qu’il eût été préférable d’aller à pied, mais, dès que je regarde à terre, je change d’idée ; du reste, il vaut mieux n’être distrait par aucune pensée, car le moukre me fait pencher lui-même sur la selle et, si j’essaye de me relever, je sens une large et puissante main qui me maintient. La montée continue, les plaines de la Galilée s’abaissent et semblent ondoyer comme une mer, tandis que mon pauvre cheval, couvert de sueur, blanc d’écume, fait un dernier effort, escalade une véritable muraille… Le Thabor est vaincu !


Devant moi, le petit hospice et l’église des Franciscains se détachent très blancs sur le ciel. On a nommé cet endroit : Porte du Vent, en arabe : Bab-el-Auoa, parce qu’il y a continuellement une brise fraîche, quelquefois très violente. Comme partout, un franciscain me conduit d’abord à l’église dire quelques prières, puis me guide jusqu’à un endroit sauvage, où germent cependant quelques rares plantes odoriférantes. C’est là qu’eut lieu la Transfiguration. Nous avons devant les yeux la scène divine que peignit Raphaël, avec une singulière intuition et qui épuisa ses dernières forces d’artiste et de croyant : les nuages qui se heurtent dans le ciel, annonçant la venue d’un de ces orages habituels à cette région, semblent être les mêmes qui encadrèrent le visage glorieux du Christ. N’était-ce pas hier ? Autour de nous s’étend la plaine d’Esdrelon, qui semble palpiter sous le vent qui vient du Thabor ; au loin, blanchissent les petites villes de la Galilée : Séphoris, patrie de sainte Anne et de la Madone ; Cana, lieu du premier miracle ; Naïm, où habitaient la veuve et son enfant malade, et tout à fait à l’horizon, on devine la route qui mène au lac de Tibériade. Il devait aimer cette montagne, Celui dont l’esprit tendait toujours vers les régions pures et qui aspirait sans cesse à se rapprocher de son Père céleste. Au moment solennel de la Transfiguration, il n’y avait avec lui que trois apôtres : Pierre, Jacques et Jean ; les autres s’étaient arrêtés dans un village arabe de la plaine, appelé Dabourieh, en souvenir de Débora. Seuls, les plus fidèles l’accompagnaient et eurent la vision sublime… La voix du Père Augustin de Saragosse, moine espagnol, à la douce prononciation, m’arrache à ma contemplation ; c’est l’heure du déjeuner, et du reste il faudra bientôt descendre. Avant le départ, un religieux me présente un registre de visiteurs à signer. Hélas ! Que le Thabor en voit peu ! Cette année, de février à juin, plus de trois mille pèlerins ont visité la Palestine, sans compter les touristes, presque tous Anglais, qui vont où Cook les conduit, et quatre-vingt-deux seulement ont fait l’ascension du Thabor, pour voir l’endroit de la Transfiguration ! La route était horrible même à l’époque où Jésus vivait sur la terre : c’est pourquoi les apôtres les moins courageux restèrent au pied de la montagne. Pierre, Jacques et Jean, les plus ardents et les plus dévoués, atteignirent seuls le sommet du Thabor et furent récompensés par le spectacle divin. Je signe au-dessous du nom de Paul Bourget, qui était venu un mois avant moi : je suis très contente d’être arrivée, mais combien heureuse de redescendre.


Pour gagner le sommet du Thabor, il faut quarante-cinq minutes, sans compter la longue route de la plaine. Si jamais, avant de repartir, vous demandez au drogman, avec une certaine appréhension, « s’il faut quarante-cinq minutes », il secoue la tête en souriant, et assure que cela prendra moins de temps. Dieu soit loué ! Et vous vous approchez de votre monture. « Comment, vous voulez aller à cheval ? » Le guide s’étonne de votre audace ou de votre paresse : personne ne descend à cheval du Thabor. Le moukre rassemble les rênes des bêtes et siffle pour appeler Filjel. On se met en route à pied : seulement, c’est une véritable chute ! En vain, vous essayez d’aller lentement, avec précaution, vous êtes entraîné, vous vous affolez, vous vous reprenez, vous perdez de nouveau la tête, et vous ondoyez comme un drapeau battu par le vent, vous allez en zigzag comme un serpentin de feu d’artifice, dans ce fossé inégal qui devrait être un chemin ! Quarante-cinq minutes ! Le mouvement est si rapide, si vertigineux, qu’il devient inconscient et presque mécanique : vous tournez, et vous descendez, et vous descendez, et vous tournez, glissant, roulant, tombant, vous relevant, avec une complète absence de volonté, comme une toupie dont rien ne peut arrêter le mécanisme. Enfin, c’est la plaine ! Vous vous asseyez sur une pierre, vous vous prenez la tête à deux mains, en vous demandant si vous êtes encore bien vivant. La réponse est plutôt favorable. Vous buvez une gorgée de cognac, vous respirez un peu ; mais le temps presse. Il faut remonter à cheval pour aller au lac de Génésareth et à la glorieuse ville de Tibériade.

IX

Tibériade.

Il y a six grandes heures de cheval du Thabor à Tibériade. Comme il faut s’arrêter une demi-heure à moitié route pour faire reposer les chevaux, on ne peut arriver à destination qu’à sept heures du soir, en partant du Thabor après midi : c’est déjà un peu tard, car la soirée est dangereuse dans ces parages déserts de la Palestine. Six heures de trot serré, pendant lesquelles le drogman Mansour me laissait prendre les devants, voyant que je commençais à m’impatienter : le pauvre nazaréen, si intelligent et si bien élevé, me racontait toutes les histoires capables de m’intéresser, mais qui, après la troisième heure de cheval, ne réussirent qu’à m’irriter profondément. Cette région de Galilée qui s’étend du Thabor à Tibériade est aride, monotone, uniforme, tandis que l’autre chemin qui passe par Loubieh, Séphoris et Cana, est aisée, agréable et charmante. Cette vilaine route, que l’on prend à l’aller, n’est qu’une succession d’immenses plaines désertes, qui défilent lentement, l’une après l’autre, et derrière chacune d’elles vous croyez toujours deviner un paysage bizarre ou intéressant : quand vous arrivez au bout, vous ne trouvez jamais rien, qu’une autre étendue, sans cesse la même, désolante. Sucrie Mansour, mon patient drogman, vers la cinquième heure de marche, me jetait de timides regards et, voyant ma mauvaise humeur, mon découragement et ma fatigue, murmurait de temps en temps :

— Encore un peu, madame, encore un peu !

Mais, je ne le croyais pas. Je savais qu’il fallait six heures pour gagner Tibériade, pas une minute de moins. La lassitude me causait une sourde irritation. Le voyage de Nazareth au Thabor, la périlleuse ascension, la descente précipitée, tout cela me semblait presque agréable en comparaison de ces heures interminables, lentes, égales, à travers ces plateaux sans un arbre, sans une cabane, sans un être humain. Je sentais en moi une tristesse impatiente, une envie de pleurer, de crier, de me jeter à terre, de ne plus marcher. Enfin Mansour s’écria :

— Dans une demi-heure, nous verrons Tibériade !

Et moi, naïvement, je le crus. En effet, à l’horizon de la dernière plaine, quelque chose d’un bleu intense apparut, qui n’était pas le ciel : c’était le lac de Génésareth, le lac de Tibériade, si étendu, qu’il a mérité le nom de mer de Génésareth. Je poussai un profond soupir de soulagement !

— Voici Tibériade, dit Mansour.

Sur une des rives de cette exquise coupe d’azur aux reflets d’acier s’élevait, toute petite, l’ancienne cité romaine et sa forteresse brune. Hélas ! quelle illusion ! Nous étions encore loin : pendant soixante terribles minutes, je crus voir Tibériade s’enfuir progressivement ! Oui, soixante-dix, peut-être quatre-vingts minutes de descente à pic, comme si nous avions suivi à cheval un escalier enchanté, conduisant au centre de la terre. Je pleurai de colère pendant cette dernière heure, et quand, après neuf heures de voyage, je m’arrêtai près de la porte de l’hospice de Tibériade, j’avais une forte fièvre causée par cet excès de fatigue.

Dans l’hospice des franciscains, je trouvai seulement deux moines et quelques domestiques pour le service des pèlerins. La ville qui fut une orgueilleuse cité romaine, et qui s’étendait autrefois sur les rives du lac, dans un des paysages les plus riants du monde, s’étiole aujourd’hui sous un climat malsain, dans une chaleur humide balayée par un vent lourd et surchauffé. Pour un franciscain, aller à Tibériade, c’est subir une punition, accomplir avec résignation un vœu ou chercher une pénitence volontaire. Beaucoup y tombent malades : quelques-uns y meurent. Le Père Benedetto, le gardien, résistait seul, depuis deux ans, aux pernicieuses influences ; l’un des moines qui l’accompagnaient était mort la semaine passée. On avait voulu l’emporter, quand il tomba malade ; mais, heureux de finir là où Jésus avait prononcé les plus grandes paroles de son enseignement, il s’y refusa. Ce moine était considéré comme un saint.

A peine arrivée, je m’étendis sur un divan et demandai une chambre sur le lac : il n’y en avait pas, le couvent étant étrangement construit. Très vaste, du reste : de longs corridors vides et sonores, de nombreuses cellules pour les pèlerins, et, çà et là, des lampes à huile, dont la flamme vacillait. Je souhaitais me coucher aussitôt, mais le Père Benedetto voulut absolument me faire prendre quelque chose, et j’étais à peine arrivée dans ma chambre que l’autre frère vint m’apporter des œufs et du thé. Ce religieux était vieux, décharné, tout ridé, mais il souriait doucement. Il ne pouvait comprendre que je me contentasse d’œufs et de thé. J’étais si épuisée, que je le regardais stupidement.

— Vous êtes seul ici avec le gardien, mon Père ? demandai-je pour dire quelque chose.

— Oui, tout seul, murmura-t-il, l’autre est mort.

Il me sembla remarquer une lueur tremblante dans ses yeux. Voyant que je tombais de sommeil, il s’en alla en me souhaitant bonne nuit. Comme toujours, j’inspectai les environs de ma chambre : elle donnait sur un long corridor sombre, qui desservait beaucoup d’autres cellules. Le vent faisait battre toutes les portes, les poussait, et on voyait confusément des lits blancs et vides. Je m’enfermai à clef, puis j’ouvris ma fenêtre, qui était basse : devant moi, s’étendait une cour, qui précédait l’église. J’éteignis ma lumière et je me couchai. J’avais peut-être dormi une demi-heure, lorsque je me réveillai en sursaut, mouillée de sueur. Je pensai avoir la fièvre ; je respirais difficilement. J’allai à la croisée, je me recouchai et m’endormis. Mais peu après, autre réveil brusque ; j’avais distinctement entendu marcher dans la chambre.

Que faire ? Je restai immobile. Du côté de la cour, on voyait un carré un peu plus clair, comme brumeux, et sur cette faible clarté, quelque chose de noir se détachait, les contours d’une antique construction romaine, une tour. Un coq chanta. Pas d’autre bruit. Je pensai m’être trompée. J’étais nerveuse : ce milieu nouveau, ce pays inconnu, ce monastère désert, ce grand vent gémissant dans les corridors, tout cela pouvait bien provoquer une hallucination : du reste, j’avais mon revolver chargé près de moi. Bien comique, l’histoire de ce revolver ! Je n’avais jamais touché une arme à feu, et malgré la petitesse de celle-ci, elle me faisait peur ; je la tenais toujours enfermée dans sa gaine, me figurant qu’elle allait partir toute seule dans ma valise ! Cela ne m’empêchait pas de la montrer partout où j’arrivais et de la poser sur ma table de nuit. Pour quoi faire ?

De nouveau, j’entendis marcher si près de moi que je sautai du lit et criai : « Qui va là ? » mais sans résultat. J’allumai en tremblant ma bougie : personne dans la chambre, qui était tranquille. Cependant, je compris que je ne pourrais plus dormir. Je m’habillai rapidement, je pris un livre, je m’étendis sur le divan, et me mis à lire les Pensées d’Arthur Schopenhauer, que j’avais emportées, pour ne pas trop m’amuser en voyage. Mais les pas s’entendaient toujours. Je me dirigeai instinctivement vers la fenêtre, et je regardai dans les ténèbres de la cour : il y avait quelqu’un. Je vis une ombre raser les murs, si près qu’elle semblait être dans l’intérieur de ma chambre. Elle allait et venait, tantôt traînant les pieds, tantôt marchant avec précaution. Peu à peu, je m’habituai à l’obscurité et je vis qu’elle avait la tête penchée sur la poitrine et les mains pendantes le long du corps : il m’était cependant impossible de distinguer si c’était un homme ou une femme. Tout à coup elle disparut, comme si la terre l’avait engloutie, puis elle reparut peu après. Alors elle leva un peu la tête et je reconnus le moine au visage dur, l’ami du mort. Et je compris qu’après s’être prosterné, il se relevait.

Il se promenait dans un espace restreint, comme s’il tournait sur lui-même dans cette cour, devant l’église ; il s’arrêtait et repartait brusquement ; parfois, il levait les bras au ciel, parfois il se frappait le front. Je distinguais maintenant tout, car j’étais bien habituée à l’obscurité, et j’avais éteint ma lumière. Cette ombre m’intéressait, me captivait. Je sentais que tant qu’elle serait là, je resterais à la fenêtre. Mais infatigable, ardente, elle reprenait ses allées et venues en avant, en arrière, en cercle, autour d’un point fantastique, que je ne voyais pas. De temps en temps, un profond soupir sortait de sa poitrine : la nuit était tranquille, la croisée basse et je l’entendais parfaitement. J’avais envie de l’appeler, de lui parler. Mais je n’osais pas. Mes nerfs, brisés par l’extrême fatigue, étaient excessivement surexcités ; une atmosphère humide, pesante, affaiblissait mes poumons et les cousins me dévoraient les mains et la face.

J’éprouvais une curieuse sensation de stupeur et d’angoisse, appuyée contre la fenêtre, dans l’ombre, serrant entre mes doigts le livre désespéré de Schopenhauer. Que pouvait faire cette ombre dans les ténèbres, devant l’église du couvent ? Pourquoi ce vieillard n’allait-il pas dormir ? Pourquoi veillait-il, à cette heure avancée, dans cette contrée inconnue, sur les bords de ce lac sacré, fertile en miracles ? Peut-être priait-il ? Mais pourquoi n’allait-il pas méditer dans sa cellule ou à l’église ? Pourquoi soupirait-il si tristement ? Qu’avait-il ? Était-il malade ? Était-il fou ?

Ce religieux emporté par une agitation inquiète, à Tibériade, dans l’atrium de la vieille église consacrée aux Apôtres, par cette nuit de juin, lourde et empestée ; ce pauvre être que personne ne secourait, dont nul ne connaissait sans doute les peines, me plongeait dans une espèce de rêve. Je ne dormais pas, ressentant toujours la courbature de mes neuf heures de cheval, mais la douleur était moins vive et mes nerfs se calmaient : l’étonnement me clouait à la même place, regardant les gestes du moine. Parfois, ses mouvements paraissaient être ceux d’un aliéné : il se levait en agitant les bras et sanglotait… Pourquoi pleurait-il, lui, un franciscain, qui ne devait plus se souvenir de sa patrie, de ses parents, de sa famille ; qui ne devait plus avoir ni désir ni passion, au fond de son couvent de Terre Sainte ? Que regrettait-il ? Pourquoi n’essuyait-on pas ses larmes ? Je ne comprenais plus rien : je voyais seulement ce fantôme se remuer convulsivement, paraître, disparaître, puis revenir encore…

Les premières lueurs de l’aube me trouvèrent endormie contre ma croisée, respirant l’air mou et lourd de Tibériade, et le moine était encore là, étendu tout de son long par terre, sur quelque chose de blanc. Il dormait, lui aussi, fatigué et épuisé par cette nuit de veille et d’énervement : cette chose blanche était la pierre, sous laquelle avait été enterré l’autre moine mort.


J’ai su depuis que ce pauvre vieillard ne pouvait se consoler d’avoir perdu son compagnon, pour lequel il avait une tendresse et une vénération immenses. Chaque soir, il se levait, comme appelé par une voix intérieure, et venait dans cet atrium où l’on avait enseveli le mort, devant la porte de l’église : là, il priait, il pleurait, il parlait même à celui qui n’était plus. Le père gardien avait écrit à Nazareth, craignant pour la santé de son unique frère, et engageait celui-ci à rester dans sa cellule, la nuit. Mais c’était inutile… Quant à moi, je suis persuadée que j’ai pris là le germe des fièvres qui m’assaillirent, quinze jours plus tard, à Constantinople, et qui durèrent trois années, en souvenir de ces heures étranges et morbides, où je crus avoir eu une vision de douleur, qui était une réalité.

X

Sur le lac.

Ce n’est pas une route qui descend à Tibériade, ce n’est pas même un sentier, mais une sorte de sillon, creusé dans le sol par le pied des mules, des chevaux, et des hommes. La terre détrempée, les cailloux, les épines, rendent l’excursion longue et fatigante pour le cavalier le plus intrépide. Mais lorsqu’on a le malheur de se trouver en face d’animaux ou de voyageurs faisant l’ascension, alors les difficultés sont presque insurmontables. Précisément, mon drogman et moi, nous rencontrâmes un troupeau de chèvres, qui grimpaient la colline escarpée. Ces bêtes obstinées et méchantes s’arrêtèrent court, se jetèrent dans les jambes de nos chevaux et il fallut que le chevrier vînt les chasser, une à une, pendant qu’immobiles sur nos montures nous attendions, avec la patience qu’on acquiert en Orient, le moment de continuer notre marche. Il était sept heures et demie du soir. Le soleil se couchait sur le lac et la ville de Tibériade : ce spectacle aurait distrait le voyageur le plus fatigué. Déjà, à l’aller, quand, du haut de la colline, le vaste lac de Jésus était apparu devant mes yeux, lassés par sept heures d’un paysage monotone, désert, aride, toute la sublime beauté de Génésareth avait ranimé mon âme défaillante, donné l’essor à mon imagination, et de ce moment je n’avais plus adressé la parole à mon drogman, dont j’avais mis la patience à l’épreuve pendant la dernière partie de cette interminable route.

Il le savait bien, du reste, qu’à peine arrivée devant le lac de Génésareth, toute amertume disparaîtrait de mon cœur ! Je crois bien qu’en conduisant mon cheval par la bride, dans ce maudit chemin qui va jusqu’à la grande porte romaine de Tibériade, il souriait à me voir absorbée dans la contemplation des derniers feux du couchant qui empourpraient les eaux du lac. Dieu sait combien de gens ce brave garçon avait guidés, de Nazareth à Tibériade, par le Thabor, et dont il avait patiemment supporté les rebuffades ; Dieu sait combien d’entre eux il avait vus changer de visage et d’humeur en face du tableau divin ; Dieu sait combien d’âmes il avait vu s’envoler, dégagées des liens terrestres et planer dans une extase profonde. Devant ces couchers de soleil, dans la clarté finissante d’un beau jour, il avait dû sentir l’extase s’emparer de ceux qu’il conduisait. L’Oriental connaît et apprécie ces longues et muettes contemplations ; il aime aussi se plonger dans le silence, dans l’immobilité. Je ne me plaignis plus de ma fatigue, de ma courbature, de mes nerfs, de mes souffrances vraies ou imaginaires : je regardais le lac de Jésus, qui entendit sa parole et vit ses miracles ; cette mer de Génésareth, dont les ondes furieuses se calmèrent sous son pied divin.

C’était le soir. J’étais descendue dans le jardin du couvent, dont la terrasse vient presque jusqu’à la plage. La nuit se faisait limpide, comme au moment où la lune va paraître : la vaste coupe, azurée sous le soleil, brillait d’un bleu sombre, en cette nuit d’Orient. Le lac s’étendait désert, silencieux : quelques étoiles s’y réfléchissaient. Ses eaux, immobiles, caressaient le sable, sans bruit. Les lumières de Tibériade, de cette ville qui, il y a deux mille ans, fut témoin de la puissance romaine, et qui n’est plus, à présent, qu’une cité juive, s’éteignaient une à une, et mes yeux suivaient anxieusement toutes ces lueurs vacillantes. Je désirais secrètement voir disparaître toute trace de l’activité humaine, afin de me trouver seule, dans l’ombre, devant cette mer sacrée sans qu’une voix arrivât jusqu’à moi ; je souhaitais la grande illusion de la solitude, espérant rapprocher mon âme de l’Ame divine, qui errait peut-être encore sur les plaines verdoyantes, sur les petites barques de ceux qui devinrent pêcheurs d’hommes. Les tamaris ne remuaient plus ; pas un bourdonnement d’insecte ne troublait l’air. Enfin, la dernière clarté mourut dans la grande tour romaine qu’Hérode Antipas éleva à la gloire de Tiberius Drusus ; et le paysage devint plus solitaire, plus vide, plus abandonné. C’est ainsi qu’il faut voir ces rivages, où le Christ passa les trois plus belles années de son existence. Le lac, qui est grand, devient immense dans l’ombre et mérite le nom de mer Galiléenne que lui donnèrent les évangélistes.

C’est à la gauche de Tibériade que s’élevaient Bethsaïde, patrie de saint Pierre, et Capharnaüm, où Jésus fit ses plus grands miracles. Ces deux villes sont en ruine ; mais avec un peu d’imagination, on peut les revoir debout, très blanches parmi les genêts jaunes, et les lavandes à l’odeur pénétrante. On croit aussi distinguer Magdala, le petit pays de la grande repentie. Dans la nuit, au milieu des molles fraîcheurs de la Syrie, laissant errer vos yeux sur le miroir tranquille du lac, vous pensez à la grossière embarcation dans laquelle Il se laissait emmener, absorbé dans ses sublimes pensées ; à ses courts voyages, où il tenait humblement compagnie aux pauvres pêcheurs et bénissait leurs efforts ; à la grande tempête, durant laquelle ses apôtres tremblèrent pour leur vie et qu’il apaisa d’un signe de la main ; à la journée, grise et brumeuse, qui le vit, tout à coup, marcher sur les eaux… A présent, tout se tait. Vous êtes seul. Une douceur infinie vous pénètre le cœur, en cet endroit, où l’Histoire sacrée eut son point culminant : vous vous penchez sur les ondes qu’il aima ; où semble encore courir, comme un souffle divin, sa parole de bonté et de charité. Ah ! comme vous bénissez le jour où vous êtes venu, à travers les terres et les mers, jusqu’à ce lac de Génésareth, pour chercher cette nuit de solitude dans laquelle vous sentez le temps passer doucement sur votre tête et vous jouissez d’être seul, de ne pouvoir communiquer votre émotion à personne. Dieu concède ce bonheur à ceux qui, humblement et courageusement, viennent de loin. Ces heures suprêmes, où l’âme vit mille existences concentrées et muettes, sont accordées aux pèlerins qui ne craignent pas les fatigues, les tristesses de l’exil, l’éloignement, et qui se rendent au pays du repos, dans la patrie et près du lac même de Jésus. O silence sublime et suggestif ! N’est-ce pas Lui qui vient jusqu’à vous sur les eaux, qu’il effleure de son pas léger ? Qui donc, dans l’ombre, parle dans votre cœur, vous disant d’espérer, d’espérer toujours, car Il est l’éternelle espérance ?… Nuit de longue rêverie religieuse et spirituelle, nuit de rêve, nuit de douceur, sur les rives de la mer miraculeuse, au milieu du silence solennel… Qu’importe si le temps des miracles est passé ! Ici, dans votre esprit, le miracle renaît ; car vous sentez votre âme s’ouvrir comme une fleur ; car vous êtes un de ces humbles qui l’aimèrent, le suivirent, le virent naviguer sur les eaux, entendirent les échos des collines répéter ses paroles ; car vous aussi, vous voudriez vous lever et suivre les pas de la douce Apparition, où qu’elle surgisse, où qu’elle veuille vous diriger…

XI

Le Mont des Béatitudes.

Les rives du lac de Tibériade sont charmantes. Il est si grand, ses eaux ont une couleur gris bleu si intense, la pêche y est si abondante, que depuis des siècles la vive imagination orientale lui a donné le nom de mer de Génésareth ou de Galilée. Beaucoup de chrétiens, dans l’ingénuité de leur foi et dans l’ignorance des moindres notions d’histoire religieuse, ne croient pas que Jésus ait réellement parcouru les bords de la mer, suivi d’une foule de pêcheurs, parmi lesquels il choisit ses plus ardents apôtres ; qu’il ait marché sur les vagues et apaisé la tempête. Et, du reste, il n’y a aucun intérêt à savoir si cette surface liquide est un lac ou une mer. Le Christ passa les trente-trois années de sa vie dans une région peu étendue, qui comprend la Galilée, la Samarie et la Judée. Il n’en sortit pas et c’est là qu’il sut affronter tout un monde d’idées, de coutumes et de lois : en comparaison du modeste périmètre de ses pérégrinations, le lac de Tibériade pouvait facilement passer pour une mer.

Lorsque par une claire matinée d’été, dans la fraîcheur que donne la rosée nocturne, l’âme bien reposée, le pèlerin solitaire contemple cette masse immense d’eau bleue, sur laquelle le soleil n’est pas encore levé, il peut aisément croire à la mer Galiléenne. Ces petites barques attachées à la rive, attendant les pêcheurs ; ces grandes embarcations dont les blanches voiles sont repliées, ajoutent encore à la vraisemblance de son rêve. Les collines d’alentour s’arrondissent en courbes molles, couvertes de verdure, se mirent dans les ondes tranquilles qui se rident à peine ; mais là-bas, dans mon pays, n’ai-je pas vu les montagnes se réfléchir à l’aurore dans les eaux calmes de la mer ? Au milieu des buissons pleins de fleurs odorantes, des oiseaux de Syrie, si gracieux dans leur petite taille, gazouillent et chantent dès l’aube. Là-bas, vers Capharnaüm, le pays de saint Pierre, la plaine s’étend d’un gris bleu et semble continuer le lac. N’insistons pas. Ici, parmi ces roseaux, à l’endroit où je me suis arrêtée le bateau qui portait Jésus fut attaché. Que demander de plus ?


Une de ces collines se dresse à un quart d’heure à peu près de Tibériade, sur la côte occidentale. Parmi les herbes parfumées, le chemin monte en pente douce jusqu’au sommet en quinze ou vingt minutes. Je désirais beaucoup faire l’ascension d’une de ces collines, pour contempler à mon aise l’imposant et gracieux spectacle de Génésareth, pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le paysage où Jésus annonça le royaume des cieux. Je ne savais trop de quel côté me diriger et j’aurais peut-être choisi un autre point de vue, si mon fidèle drogman ne m’avait rejointe en ce moment. Selon son habitude, il attendit à quelques pas, dans le plus profond silence oriental, qu’il me plût de lui parler.

— Comment s’appelle ce coteau ? demandai-je.

— Hattine, madame.

Je me tus. J’hésitais toujours. Peut-être, plus au delà, aurais-je pu trouver quelque point de vue plus élevé.

— Il a encore un autre nom, reprit Mansour ; il se nomme le Mont des Béatitudes.

Je le regardais fixement. Le drogman, croyant que je ne comprenais pas, voulut s’expliquer :

— Où Jésus annonça les neuf Béatitudes.

Je lui tournai le dos, brusquement ; je me mis en marche vers le col de Hattine. Tranquille et muet, l’Arabe me suivait à distance, sans que j’entendisse le bruit de son pas. La route était aisée : quelques cailloux, de temps en temps, glissaient sous mes pieds. Je me retournais souvent pour admirer le lac que le soleil levant commençait à éclairer. Ma robe balayait au passage les tiges frêles des fleurs. J’arrivai à une première esplanade où de grandes pierres grises, ressemblant à du marbre, étaient rangées en cercle sur le gazon. Je m’arrêtai un instant ; puis aspirant à un horizon plus étendu, je repris ma promenade, et je parvins bientôt au sommet. La mer de Génésareth, en pleine lumière, paraissait maintenant plus large. Tibériade, toute blanche, semblait plus petite, et les plaines de la Galilée s’étendaient dans toutes les directions. L’atmosphère, excessivement limpide, permettait à mon regard de porter très loin. Au bas, je distinguais nettement les ruines de Capharnaüm et de Bethsaïde, de Dalmanatha et de Chorozaïn, les quatre villes où Jésus fit tant de miracles, sans pouvoir réveiller la foi endormie de leurs habitants. Vers l’occident, quelque chose d’obscur s’apercevait dans la campagne : c’était Magdala, c’était la petite ville de Marie-Madeleine, la cité qui ne fut pas détruite, parce que le Seigneur voulut ainsi récompenser la grande pénitente. Spectacle inoubliable ! C’est là, sous nos pieds, qu’est la place où se fit la multiplication des pains et des poissons ; ces douze masses de pierres sont peut-être les douze sièges où s’asseyaient les apôtres pour écouter le Christ et que celui-ci leur promit de transformer en douze trônes. Spectacle inoubliable, place admirable ! Ici, pendant trois ans, Jésus monta tous les jours…


Tous les jours ! Il avait besoin de se rapprocher du Ciel, dont il venait, pour y puiser de nouvelles forces. Après le baptême, n’était-il pas resté quarante jours sur l’aride et désolée montagne de Jéricho, à jeûner, à prier, tenté par le Malin ? Il aimait les collines ; là, sa parole atteignait une puissance et une douceur infinies. Des hommes, des enfants et des femmes, conduits par les disciples, le suivaient, ardemment, sachant bien qu’ils entendraient tomber de ses lèvres des paroles sublimes. Tous s’asseyaient sur l’herbe ou sur les rochers, formaient des groupes pensifs ou joyeux, et toujours le Seigneur les consolait, faisait naître en leur cœur l’enthousiasme et l’extase. Quelquefois, il s’arrêtait à moitié chemin, au milieu de ses amis, de ses fidèles, leur parlant doucement, et autour de lui la nature épanouie calmait l’ardeur de son âme brûlante. Le temps s’écoulait, plein d’une joie heureuse et puérile, au grand air, sous le ciel bleu ; le temps s’écoulait et ces gens ne pensaient plus à leurs maisons, à leurs affaires, à leurs tristesses, oublieux, extasiés… Puis, c’étaient les grandes et inoubliables journées d’enseignement, les heures solennelles où Jésus prophétisait, emplissant les côtes du mont Hattine de sa voix divine, qui proclamait l’avènement du royaume des Cieux — des heures de joie suprême, qui faisaient délirer ces êtres humbles, simples et pauvres. La douleur et la misère disparaissaient, la mort même était vaincue, selon la divine promesse. La foule, sur les pentes fleuries du Hattine, criait d’allégresse, pleurait de joie ; les mères embrassaient leurs enfants, et les offraient à la bénédiction du Christ. Il suffisait, alors, de l’exclamation d’une femme, de la demande d’un disciple, des larmes d’un enfant, pour que le Maître prononçât les vérités éclatantes, éternelles. O Hattine, ce fut ici que par une tiède journée de printemps, quand tout était en fleur et que sur le lac enchanté six barques rentraient chargées de poissons, ce fut ici que Jésus s’arrêta, et que la foule déserta les maisons, les cabanes, les chaumières : les tentes et les villages restèrent vides, les rives de la mer Galiléenne furent abandonnées. Ce jour-là, l’air était si léger et si caressant, les champs avaient de si molles ondulations d’herbes et de plantes, la lumière était si claire, qu’une sorte d’ivresse animait tous les visages : on sentait que quelque chose de grand allait s’accomplir. Jésus pria longtemps, prosterné : quand il se leva, la foule eut le profond tressaillement des moments suprêmes. Alors, en face des eaux bleues, devant cette campagne fertile et bénie de Dieu, devant ces pêcheurs et ces laboureurs, devant ces femmes et ces enfants, devant ces gens naïfs et pauvres, il dit les paroles surhumaines qui, plus tard, devaient retentir dans tout l’univers, sous le nom du Sermon sur la montagne : c’est là que furent proclamées les Béatitudes de l’esprit, qui ouvrent le paradis ; c’est là que fut prononcée la parole qui sera la consolation, la libération, l’exaltation des âmes souffrantes en ce monde ; le réconfort, la contenance, la fermeté, l’espérance éternelle : « Heureux ceux qui pleurent ! » Jésus a dit cela, ici… Baisons la terre.

XII

Magdala.

La figure d’une pécheresse apparaît çà et là, dans les Évangiles, tantôt d’une façon précise, tantôt vaguement. Les détails de sa rencontre avec Jésus varient, et en lisant superficiellement on pourrait croire à l’existence de deux ou trois personnes différentes. Mais l’essence morale du fait est simple : le Christ pardonne et l’on s’aperçoit facilement qu’il s’agit d’une seule femme, de Marie de Magdala. La peinture ancienne a toujours représenté Marie-Madeleine sous la forme d’une beauté, aux cheveux d’or, très matérielle, sans l’ombre de poésie. Mais en Galilée, plus que partout ailleurs, les vieilles histoires pénètrent profondément dans le peuple et sont fidèlement conservées. Aussi devons-nous croire la tradition populaire, lorsqu’elle nous parle d’une Juive, grande et svelte, aux mouvements harmonieux, le visage ovale, les yeux allongés et fiers, la bouche rose comme une grenade et les cheveux noirs. C’est, au dire des pêcheurs et des paysans, le véritable portrait de Marie de Magdala. Et que nous importe si le Titien ne nous a pas donné l’image exacte de la grande repentie, puisqu’il nous a légué une œuvre splendide de couleur et de vie ? C’est surtout la beauté qui compte dans l’art, la vérité a moins d’importance. Les cultivateurs de Magdala ont peut-être raison en dépeignant la grâce féminine de leur compatriote, ses regards étincelants et son irrésistible sourire ; peut-être aussi le Titien n’a-t-il pas tort… Marie-Madeleine vivait-elle dans son pays quand elle rencontra le Seigneur ? Le connut-elle à Jérusalem ou pendant ses pérégrinations le long du lac ? On ne sait. Sans doute, l’orgueilleuse créature, vêtue de riches ajustements, une mante de soie blanche jetée sur ses cheveux parfumés, le front appuyé sur sa petite main chargée de gemmes, enveloppée d’une atmosphère odorante, était partie de sa ville natale, et dans son haut palanquin avait traversé la grande distance qui sépare Magdala de Nazareth et de Jérusalem ; sans doute, elle avait voyagé sous les clairs cieux d’Orient, où volent les tourterelles azurées, et se rendait à la cité de la Loi, qui était la glorieuse Sion, mais aussi le centre du luxe et des plaisirs. Son cœur était entièrement desséché par l’égoïsme. Jamais une larme ne venait mouiller ses paupières. Dure et cruelle, fière de ses richesses, elle produisait partout sa merveilleuse beauté qui soulevait sur son passage des murmures d’adoration. Mais un jour la rose de Magdala se pencha sur sa tige : elle fléchit sous le poids de sa pensée. Elle se sentit entourée de mépris. Tous ses péchés s’accumulèrent au-dessus de sa tête et une grande horreur d’elle-même s’empara de son âme. Persécutée, outragée, elle courut aux pieds de Jésus et y resta, attendant sa condamnation. Moment suprême ! Le Christ pardonna. Ah ! ce fut alors que le cœur de la Madeleine se brisa ; ce fut alors qu’un flot de larmes brûlantes sortit de ces yeux qui n’avaient jamais pleuré, et ce flux emporta toutes les impuretés de cette âme, la laissa propre et claire, toute pleine d’espérance, toute frémissante de tendresse.

Ce jour-là, le Seigneur a conquis un être dont la confiance, le dévouement, le courage n’ont pas de bornes. Ce n’est pas une femme qui le sert par vaine curiosité, par fantaisie ; c’est une créature entièrement à lui, une adoratrice spirituelle, une sœur de son âme, une servante de tous les instants. Ses petits pieds, qui n’avaient jamais marché, parcourent sans fatigue les sentiers les plus rudes, à la suite du Christ ; ses mains, qui n’avaient jamais travaillé, deviennent habiles à tous les travaux matériels ; son âme enfin, qui ne connaissait pas la prière, s’incline devant la majesté du Père céleste. Fidèle et prévoyante, tendre et pratique, elle est la première au danger et à la souffrance, la dernière à chercher le repos et la paix. On retrouve ses traces partout où Jésus a posé sa tête, partout où il a prononcé une parole. On la voit à Bethsaïde, sur le mont Hattine, dans la campagne de Safed, sous les voûtes du temple à Jérusalem, dans le chemin qui descend vers le lac de Tibériade et conduit à un des plus beaux spectacles du monde, dans le jardin de Gethsémani…

Elle doit tout au Sauveur. Elle était morte spirituellement, il la ressuscita ; elle ignorait l’enthousiasme, il lui enseigna la source d’émotions ineffables ; elle ne connaissait pas la vertu purifiante de la douleur et cette force descendit dans son cœur : un seul mot de pardon accomplit sa rédemption morale. Elle est dans la foule le jour des Rameaux, ce jour de poésie, de triomphe et de gloire, — ce dernier jour de lumière et de joie. Mais la trahison de Gethsémani s’accomplit, les apôtres fuient : elle suit Jésus, la femme passionnée, depuis le jardin de l’Agonie jusqu’au palais du grand prêtre. Elle passe la nuit dehors, attendant la sentence. Jésus souffre : le cœur de Marie-Madeleine est déchiré et une plainte mal réprimée entr’ouvre ses lèvres. Sur le chemin du Golgotha, elle est encore là, s’arrête enfin devant la croix et voit mourir le Fils de l’Homme. Son désespoir est immense ; ses sanglots ne cessent que pour aider Joseph d’Arimathie et le bon Nicodème. Elle porte les parfums nécessaires à l’embaumement. Le lendemain, elle vient la première au tombeau, trouve la pierre soulevée et court avertir les apôtres. C’est à elle que Jésus apparaît la première fois. Judas a trahi, Pierre a renié son maître, Thomas est incrédule, les autres disciples sont souvent indécis ; mais Marie-Madeleine a tout admis sans hésiter ; sa foi, son abandon ont été absolus. Toute son ardeur mauvaise s’est changée en mysticisme lumineux. Plus tard, il y aura des sainte Thérèse, des sainte Françoise, des sainte Catherine, mais Marie de Magdala aura concentré toutes les extases et toutes les humiliations ; elle aura été fidèle dans la vie et dans la mort, au delà même de la tombe.


J’ai voulu voir Magdala. Un soir d’été, je me rendis au bord du lac, pour m’entendre avec un batelier et me faire conduire, le lendemain, à Medjet. Le petit village de la grande pécheresse est situé sur la côte occidentale, à environ cinq cents pas de la plage. Le trajet à la rame est fort long et assez coûteux, et on ne peut employer la voile, faute de vent. La barque est plate, lourde, incommode ; aussi j’y renonçai. Cependant, ce ne fut pas sans regret que j’abandonnai l’idée de traverser en entier la mer de Galilée, que plus de cent embarcations de pêcheurs animaient autrefois, et où restent à peine maintenant quatre ou cinq bateaux, paresseusement conduits par des gens qui ont oublié leur métier.

— Allons à cheval à Magdala, Mansour, dis-je.

— Oui, madame, c’est bien préférable.

Le batelier s’en va silencieusement, sans protester. Il doit être habitué à de pareilles déceptions, car les pèlerins surmenés par le rude voyage de Tibériade vont rarement en barque à Bethsaïde ou à Magdala. Nous voici donc encore une fois en route pour terminer le cycle de ces journées émouvantes. La matinée est fraîche et tout semble joyeux autour de nous. Mon cheval est bien reposé : c’est un arabe léger comme un oiseau, qui se nomme Aoua (le vent) et vient à moi quand je l’appelle. Nous longeons le rivage et nous passons près de l’endroit, où le roi Baudouin fut vaincu par les Turcs et perdit le trône de Jérusalem. Nous traversons le champ de blé, où Jésus prononça une de ses plus belles paraboles. L’heure est douce, toute parfumée d’herbes encore couvertes de rosée, et le lac aux eaux bleu d’argent paraît et disparaît sans cesse. Aoua et la monture du drogman vont d’un pas rythmé, comme s’ils ne portaient personne, et nous arrivons à Magdala en une heure un quart.

C’est un pauvre village, dont les maisons construites en basalte sont groupées au hasard. Le paysage est triste et monotone. Il y avait autrefois une belle église catholique ; mais elle fut détruite en 1300. Je regarde autour de moi ; je cherche en vain quelque chose que mon imagination puisse animer. Voici, là-bas, un grand palmier et quelques ruines : c’est peut-être là que demeurait Marie-Madeleine, et que de cet endroit elle partit pour porter à Jérusalem sa beauté, son luxe, son ardeur au plaisir ? Ce palmier, peut-être, ombrageait un jardin délicieux. Plus loin, à gauche, au bout du village, se trouvent les restes d’un vieux mur. La maison, sans doute ? Qui sait… Tout est enveloppé de mystère. Une seule chose reste certaine : Magdala a existé, Magdala est encore debout. C’est une des cinq villes où Jésus fit des miracles de tendresse et de science sans pouvoir attendrir le cœur sec de leurs habitants. Rappelez-vous les terribles menaces de l’Évangile : Malheur à toi, Capharnaüm ; malheur à toi, Bethsaïde ; car j’ai parlé parmi vous, j’ai accompli des miracles et vous ne vous êtes pas convertis ! Malheur à vous, Chorozaïn et Dalmanatha, car si Sodome et Gomorrhe avaient vu les miracles faits au milieu de vous, Sodome et Gomorrhe se seraient repenties ! Eh bien, la malédiction divine a frappé les cités coupables. Toutes ont disparu, sauf Magdala qui reste debout. Les pauvres pêcheurs de Galilée disent qu’elle verra la fin du monde, car c’est la ville de la grande pécheresse et le pardon du Christ sera éternel.