A QUATRE CENTS MÈTRES SOUS LA MER
I
Jéricho.
Jéricho, Jéricho ! A peine dans la cité sainte, vous n’entendez que ce mot, dans toutes les langues, avec plus ou moins d’aspiration sur la première lettre, avec plus ou moins d’accent sur la dernière. Des voyageurs de toutes nations le prononcent constamment à l’heure des repas : Jéricho, Jéricho ! En effet, celui qui, à Jérusalem, est monté sur le mont des Oliviers, a contemplé le saint Sépulcre, est descendu dans les tombeaux des Rois ; celui qui a visité Bethléem et même traversé Hébron, la ville d’Abraham, n’a vraiment rien fait et n’a vu que tout ce que tout le monde peut voir. Jéricho ! voilà l’endroit intéressant. Non par lui-même, car, de la ville fameuse, il ne reste guère que huit ou dix maisons, un hospice russe et quelques chambres meublées, seul abri que l’on puisse trouver après le mois d’avril. Jéricho n’est rien, mais c’est par là que passe la route du Jourdain et de la mer Morte. On y mange et on y dort, quand on peut manger et dormir à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la mer, dans un pays où l’on respire du plomb fondu. Le plus souvent, sans avoir ni mangé ni dormi, mais après avoir été dévoré par les plus terribles moustiques du monde, on se dirige vers le sombre lac de bitume qui a englouti Sodome et Gomorrhe et où semble encore flamber le feu vengeur. On se rend sur les bords du Jourdain, où saint Jean-Baptiste rencontra Jésus et lui versa sur la tête les claires eaux du fleuve. Beaucoup de voyageurs ne vont pas en Samarie et ne visitent pas la Galilée, Nazareth, le Thabor, le lac de Génésareth et Capharnaüm, c’est-à-dire le théâtre de la jeunesse de Jésus ; aucun n’oserait quitter Jérusalem, sans s’être rendu à la mer Morte et au Jourdain.
A peine le passant ingénu et malheureux a-t-il émis l’intention de se rendre à Jéricho, que ses tourments commencent :
— Jéricho ! mais la route est dangereuse.
— Dangereuse ?… et pourquoi ?
— A cause des Bédouins.
— Que font les Bédouins ?
— Ils tuent les voyageurs pour les voler.
— Est-ce possible ?
— Parfaitement.
— Et la police turque…
— Elle arrête les coupables, mais après le crime.
— Ah, bon !
Ici, le voyageur s’abîme en de profondes réflexions ; puis il va parler de Jéricho un peu plus loin.
— Jéricho ? Oui, c’est assez dangereux ; cependant, depuis quelque temps, on n’entend plus parler de rien.
— Depuis quelque temps ?…
— Oui, il y a trois mois on a signalé une agression ; c’était seulement une vengeance particulière.
— Alors, les Bédouins sont des voleurs ?
— Certainement ; mais le gouvernement turc a un traité passé avec eux, pour qu’ils n’attaquent pas les voyageurs.
— Vous parlez sérieusement ?
— Pas tout à fait… Vous savez, dans ce pays…
— Alors, on peut voyager en toute sécurité ?
— Je ne garantis rien.
Le voyageur devient songeur ; il prend courage et va vers un groupe de personnes qui reviennent de Jéricho.
— Jéricho ? Nous n’avons pas vu de Bédouins.
— Alors, vous avez été tranquilles ?
— Pas complètement, car à un certain endroit les guides et l’escorte nous ont fait hâter le pas, assurant qu’il y avait des brigands dans la montagne.
— Les guides voulaient peut-être un pourboire plus fort ?
— Peut-être…
— Jéricho ? interrompt un autre. Prendrez-vous une escorte ?
— Naturellement. Mais de quoi faut-il qu’elle soit composée ?
— Un Bédouin à cheval, bien armé, à qui on donne quinze francs. C’est une sorte de tribut payé au chef du village d’Aboutiss, sur la frontière de Jérusalem.
Ici, le voyageur est très ému.
— Au moins, avec cette escorte, est-on protégé ?
— Presque…
— Comment presque ?
— Vous savez, on rencontre quelquefois des bandes indépendantes, contre lesquelles le cheikh d’Aboutiss ne peut vous protéger.
— Et l’escorte… que fait-elle ?
— Elle se sauve.
— Mais alors elle ne sert à rien, votre escorte ?
— Comment, à rien ? Mais sans elle, vous ne pouvez partir.
— Cependant, puisqu’elle se sauve ?
— Je le sais, mais elle est indispensable. Si vous n’en avez pas, il vous arrivera quelque chose quatre-vingt-dix fois sur cent…
— Et si j’en ai une ?…
— Oh ! alors, il ne vous arrivera rien quatre-vingt-dix fois sur cent…
— Le chemin est-il bon ?
— Pas mauvais.
— Vous n’avez pas eu d’incidents désagréables ?
— Moi ?… Pas du tout.
— Depuis combien de temps les assassinats et les vols ont-ils cessé sur cette route de malheur ?
— Depuis longtemps… mais qu’est-ce que cela vous fait, puisque vous avez votre drogman et votre escorte !
— C’est juste.
— Vous avez aussi un Bédouin à cheval ?
— Oui.
— Emportez des armes, si vous en possédez.
— J’ai bien un revolver, mais j’ai toujours peur qu’il ne parte dans ma malle.
— Ça ne fait rien… Mettez-le bien en évidence.
— Voyons, la route de Jéricho n’est pas sûre, alors ?
— Ah !… Vous comprenez… En Orient…
Puis le chœur continue :
— Jéricho ?… Un chemin triste, désolé, désert, et de chaque côté, des paysages sombres et monotones.
— Jéricho ?… Une chaleur atroce.
— Mais je suis du Midi…
— Qu’importe ! Jéricho est le point le plus bas de la terre : on ne peut y respirer.
— Jéricho ?… L’hôtel du Jourdain est fermé… L’hospice russe est fermé. Il n’y a que quelques chambres meublées tenues par des Russes.
— Jéricho ?… Mais il n’y a rien à manger.
— J’emporterai mes provisions.
— Personne ne vous les fera cuire.
— Buvez du thé… Évitez l’eau…
— Jéricho ?… Vous partirez à l’aube de Jérusalem pour arriver à dix heures du matin. Il fera déjà chaud, mais vous ne souffrirez pas au commencement du voyage.
— Bien, je partirai à l’aube.
— Vous avez un grand chapeau ?
— Non ; seulement un chapeau de paille.
— Vous avez au moins une kouffieh, un mouchoir de soie ?
— Oui.
— Mettez-le sur votre chapeau…
— Oui.
— Et en dessous, placez sur vos cheveux un mouchoir de batiste.
— Que de choses, grand Dieu !
— Plus vous vous couvrez la tête, moins vous avez à craindre une insolation.
— Très bien.
— Il vaudrait mieux avoir un casque de liège.
— Oh ! un casque !
— Cela vous paraît étrange ? mais en Orient, c’est le meilleur moyen de se protéger du soleil…
— Je n’ai pas de casque, et si j’en avais un, je ne le mettrais pas.
— Enfin, protégez votre tête.
— Oui, merci.
— Jéricho ? reprend un autre. Vous partirez l’après-midi, n’est-ce pas ?
— Non, je me mettrai en route à l’aube pour profiter de la fraîcheur matinale.
— C’est une erreur grave, car vous avez le soleil de face, et cela n’a rien de divertissant, je vous l’affirme. J’en sais quelque chose…
— Alors, que faire ?
— Il faut partir après midi. Vous aurez le soleil dans le dos tout le temps, et vous ne souffrirez pas.
— En ce cas, j’arriverai fort tard à Jéricho !
— Cela n’a pas d’importance.
— Il n’y a donc pas de danger ?
— Ma foi ! on n’est pas sûr de rencontrer des voleurs, tandis que l’insolation…
— Jéricho ?… C’est un voyage fatigant, etc.
Ici, notre infortuné voyageur, énervé et sceptique, demande :
— Jéricho ? Est-ce que cela vaut la peine d’y aller ?
Parmi les interlocuteurs, quatre disent non ; trois, oui ; un, oui et non.
Et malgré tout pas un seul voyageur, jeune ou vieux, homme ou femme, qui n’aille à Jéricho : c’est immanquable !
II
En palanquin.
Personne ne visiterait Jéricho, ses dix maisons et ses vingt cabanes perdues dans la grande plaine de Riha, si l’on n’était forcé de s’y arrêter en allant de Jérusalem aux rives désertes de la mer Morte ou aux bords verdoyants du Jourdain. Personne ne voudrait séjourner dans ce triste village, qui semble situé au fond d’un puits et où le ciel paraît si lointain que l’œil s’abaisse plein d’effroi sur la terre. Le voyageur emporte avec lui une impression d’ennui, de frayeur, de malaise, et se souvient de Jéricho comme d’un endroit étrange et angoissant, où l’on a la sensation d’une chute dans un trou profond, plein de vapeurs âcres et de reptiles mystérieux… Qui n’a éprouvé, à Jéricho, ce frisson physique et cette terreur morale ? Qui n’a pas eu la crainte vague de mourir, suffoqué dans cet air irrespirable, la nuit, dans ces étroites chambres meublées ? Qui n’a pas eu le cœur soulevé du goût de cendre qu’ont tous les mets et de la saveur saumâtre qu’ont tous les liquides ? Alors, dès qu’on a subi ces effets divers, on n’a plus qu’un désir : fuir, fuir, sans perdre une minute, n’importe où, vers le Jourdain, vers la mer Morte, vers les monts de Moab, vers le désert même, mais ne pas rester là où l’agonie est inévitable — l’agonie d’une pauvre mouche tombée dans un verre.
La fuite ! La petite maison de bois et de briques où l’on loge à trois francs la nuit est construite au bout d’une ruelle : elle est enveloppée d’un silence et d’un recueillement propres à donner immédiatement le frisson de la peur. Les deux vieilles Russes ont des vêtements gris, avec une coiffe et un col blanc, une tenue monacale. Elles ne comprennent pas un mot d’italien, de français ou de grec. Silencieuses, elles vont et viennent d’un pas léger. De temps en temps, la petite maison, qui a un étage, craque un peu et on ne sait rien de ceux qui sont au-dessus, à côté, autour de vous.
La chambre où l’on dort est au rez-de-chaussée ; les fenêtres grillées s’ouvrent sur la campagne. Le lit est entouré d’une moustiquaire si épaisse qu’on pourrait y cacher un cadavre, comme dans les Mystères d’Udolphe, d’Anne Radcliffe. Au dehors, le drogman, fidèle défenseur, repose sur le divan d’une salle à manger ; le Bédouin d’escorte, le moukre et son fils logent dans un hangar près des bêtes. Deux longues nuits s’écoulent ainsi ; on ouvre toutes les fenêtres sans réussir à respirer ; on sort sur le chemin pour essayer de voir les étoiles à travers les arbres ; on interroge les bruits légers qui rompent le lourd silence ; on attend je ne sais quelle apparition imaginaire ou réelle.
On va généralement à Jéricho à cheval en une dizaine d’heures. Moi, je choisis le palanquin : ce mode de transport est plus pratique et plus poétique ; il est un compromis entre la raison et l’imagination, et, tout en étant peu habituel, il respecte davantage les os du voyageur. En Orient, le palanquin est une sorte de chaise à porteur en bois, dont le devant est ouvert ; sur les côtés, deux petites portières. La banquette et le dossier sont rembourrés de cuir et couverts de toile grise. Quatre brancards en avant et en arrière passent dans deux forts anneaux de fer attachés au bât de deux vigoureuses mules. Et l’on est un peu secoué, pas trop, avec la sensation d’un voyage sur mer — sans nausée.
Il est inoubliable, ce voyage en palanquin, dans ce pays où l’histoire sacrée a laissé tant de traces ; où Jésus, humblement, courba la tête pour recevoir le baptême, tandis que le Précurseur pâlissait en touchant son Seigneur ! Nous partîmes de Jérusalem vers une heure après midi. Un vent frais commençait à souffler. Notre petite caravane était ainsi composée : d’abord mon palanquin plein de valises, de livres, de manteaux pour la nuit, d’ombrelles et de mouchoirs de soie pour le soleil ; puis le drogman Issa, à cheval ; puis, également à cheval, le Bédouin Ahmed ; celui-ci armé jusqu’aux dents, jeune, maigre, bruni, silencieux, fumant d’éternelles cigarettes ; puis le moukre Jean et son fils, conduisant l’âne chargé de provisions, sur lequel ils montaient une heure chacun. Le Bédouin marchait en tête, et sa silhouette menue et précise se détachait nettement sur la limpidité du ciel d’Orient ; parfois, il s’arrêtait, et, immobile comme une statue équestre, attendait l’arrivée de la caravane. Le palanquin le rejoignait bientôt, avec son balancement, qui rendait le paysage imprécis et plus attrayant ; après lui, toute notre petite troupe.
Ah ! les longues heures passées en cette rêverie heureuse, en cet état d’âme exquis qui rend les impressions plus aiguës et plus profondes !… Ah ! ma petite cellule de bois, ondulant sous les pas assurés des mules, et l’horizon fuyant, et le paysage mouvant, et le parfum des lauriers-roses ! La route interminable, sans gaieté, sans vie, serpentant entre des collines arides, descendant insensiblement au fond de ce lugubre entonnoir, me faisait l’effet d’une route de rêve vers une contrée chimérique, grâce à ce muet bercement dans l’air léger.
Les hautes montagnes de Sion fuyaient derrière nous ; les maisons de Béthanie disparaissaient une à une, et, comme en un kaléidoscope, défilaient les collines poudreuses où le chacal même ne peut trouver sa nourriture. Et toujours la petite boîte ambulante descendait, descendait, le long des parois rocheuses, dans le lit des torrents, dans les fossés creusés par les pluies hivernales. Le drogman, le moukre et son fils marchaient avec cette patience impassible des Arabes qui affrontent toutes les privations et dévorent tranquillement l’espace. Le Bédouin svelte, le fusil en bandoulière, les poignards croisés dans sa ceinture, allait, toujours silencieux. Et pendant six heures, je n’ouvris pas un livre, et je vécus dans l’austère enchantement d’un pays deux fois sacré par les grands événements dont il fut le théâtre et par les cataclysmes de la nature : pays dévasté, peut-être pour avoir vu de trop grandes choses. Je me sentais loin, détachée du monde extérieur, délivrée de toute influence étrangère, seule, seule, devant cette campagne vaste et déserte, avec, là-bas, le but attendu et désiré ; je me sentais toute autre, avec une âme ingénue comme celle d’un enfant, — mais d’un enfant qui aurait connu l’ardeur de la vie et la douceur du rêve… Ah ! mon palanquin, tout parfumé de lauriers-roses, qui me portait par les chemins arides, semés de pierres fendillées par le soleil ! Je n’ai qu’à fermer les yeux pour retrouver encore son mouvement régulier, pour revoir ces paysages tragiques et enchantés, imprimés en mon cœur, qui ne saurait plus oublier…
Le voyage de nuit en palanquin a quelque chose de magique. Vers trois heures après minuit, le drogman vient frapper à la porte de la petite chambre où je repose, à Jéricho ; dans l’ombre profonde, au milieu de l’agitation de personnages fantastiques, qui grouillent de tous côtés, la caravane repart pour le Jourdain. Les ténèbres sont épaisses, mais les mules ont le pied sûr. Et le palanquin entre dans le noir, descend, s’incline, penche, remonte, ondoie, effleure des buissons parfumés et s’enfonce de plus en plus dans l’obscurité : au loin, paraît un bout de ciel étoilé. J’ai la sensation d’être dans un pays inconnu, mystérieux, fabuleux ; de suivre des routes inexplorées et des chemins incertains, dans des végétations invisibles ; d’étranges profils et d’inquiétantes silhouettes se dessinent autour de moi : seule, la cigarette du Bédouin brille faiblement devant moi. En vain, mon regard halluciné essaye de distinguer quelque chose ; en vain, je me penche à la portière pour tenter de voir… Où allons-nous ? Avons-nous réellement un but ? Le voyage me semble interminable, sans fin, éternel… Peut-être vais-je toujours marcher ainsi, sous la sombre nuit, enfermée dans cette boîte ? Mais non ! là-bas, là-bas, les voiles épais, s’éclaircissent comme si une main surhumaine les soulevait un à un. La pénombre devient grise, un souffle frais bat de l’aile, et nous allons vers la lumière du jour nouveau. L’heure est exquise. L’aube dans ce désert de sel qui s’étend de Jéricho au lac de bitume, l’aube n’a pas la tristesse de l’aurore brumeuse des villes. Elle a une délicatesse, une douceur, une jeunesse intenses. Une clarté rose enveloppe la montagne de la Quarantaine, où Jésus fut tenté par le démon, et descend dans la plaine. L’hallucination devient réalité : la grandeur de cette solitude où Jean a parlé se manifeste dans toute sa noblesse. J’ai les yeux encore pleins des visions de la nuit et mouillés de larmes… Mais le soleil se lève et une étendue vaste, immobile, décolorée, apparaît : c’est la mer Morte.
III
Sodome et Gomorrhe.
La mer Morte est située à environ dix lieues de Jérusalem, à trois cent quatre-vingt-dix-neuf mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. L’immense coupe de ses eaux immobiles est renfermée entre deux chaînes de montagnes élevées et arides, les monts de Juda et les monts de Moab. Sur les rives et sur les sommets, aucune trace d’hommes ou de végétaux. Sa largeur est de dix-sept kilomètres et elle a près de quatre cents mètres de profondeur. Devant son apparence métallique, devant sa teinte uniforme qui ne réfléchit même pas l’azur du ciel, le voyageur croit à une étendue démesurée, et dans son imagination ce triste lac apparaît comme un océan tranquille, qu’aucun navire ne traversera jamais.
Malgré une certaine transparence, l’œil est arrêté à peu de profondeur par des étincelles rappelant l’éclat du mica. Je dois aussi avertir les baigneurs qu’on remonte toujours à la surface et qu’il faut apprendre à nager obliquement si l’on veut éviter de plonger et d’avaler un liquide dont la saveur est atroce. Le baigneur est également forcé de se couvrir le corps pour éviter le contact des minéraux en dissolution, et la tête pour se protéger des rayons du soleil. Lorsque l’eau de la mer Morte pénètre dans les yeux, elle y produit une brûlure analogue à celle du tabac. Aucune espèce de poisson ne peut vivre dans ces ondes empoisonnées. De temps en temps seulement, un oiseau rase le miroir scintillant sans le ternir et disparaît rapidement.
Phénomène bizarre : aucun des fleuves qu’elle reçoit et qui y déversent des milliers de litres d’eau, ne fait croître son niveau. Une immense évaporation se produit et augmente encore le mystère, la solennité de cet endroit. Pendant trois ou quatre lieues, la terre est brillante de sel et les chevaux enfoncent dans cette blancheur comme dans une neige scintillante. Çà et là, loin de la plage, s’élève un arbuste aride aux fruits étranges, amers ou pleins de cendre, selon qu’ils sont frais ou desséchés. Ce sont les fruits de la mer Morte, nés d’une végétation condamnée, dans un désert aride, des fruits abominables au goût, des fruits de châtiment, qui portent, eux aussi, les traces de la malédiction divine.
Devant cette mer sans vague et sans tempête, qui prend à l’aube la couleur de l’acier non trempé et aux heures plus lumineuses la teinte de l’argent en fusion ; sur cette plage qui ne vit jamais une barque de pêcheurs ou un bateau de plaisance ; en présence de cet océan mort où s’engouffre le rapide et bruyant Jourdain, la curiosité superficielle disparaît. Qu’importe si le manche d’une ombrelle, plongé dans l’eau, en ressort tout brillant de sel ? Qu’importe si cette petite île, là-bas, paraît ou disparaît au-dessus de la ligne des eaux ? Qu’importe si un Anglais a parcouru à la nage la distance qui la sépare de la rive ? Qui oserait penser à de telles futilités au milieu du tragique silence qui règne en ce lieu, parmi les âcres senteurs de bitume et de soufre, devant l’expression austère que prennent les Arabes de l’escorte, gens impressionnables et craignant Dieu ?
C’est plutôt une sorte de curiosité macabre qui pousse à se pencher sur l’eau et à la fixer, avec autant d’intensité peut-être que Dante, en son immortelle et funèbre vision de l’Enfer. Sous les ondes fumantes du lac de bitume, ensevelies sous une pluie de feu et de métaux fondus, dorment les cinq villes pécheresses, où il fut impossible de trouver dix justes. Terrible, implacable, fut le châtiment qui s’appesantit sur elles. La mer Morte étendit dans la vallée, jadis pleine de vie, ses eaux chaudes, épaisses et fumantes.
Pas une pierre, pas une trace humaine n’est restée de Sodome, de Gomorrhe, d’Adama, de Ségor et de Soboïm ! La terreur de cette punition céleste se répandit par tout le pays des patriarches et, dans le cours des siècles, plana comme un spectre menaçant au-dessus des villes adonnées au péché. La crainte du feu vengeur troubla longtemps encore les rois impies et les princes infidèles. Quel long pèlerinage d’êtres humains virent ces rivages solitaires ! Combien de voyageurs se sont mélancoliquement penchés sur ces ondes pour en découvrir le secret, et sont repartis plus pensifs, accablés sous l’infinie tristesse qui se dégage de la Mer Morte !
Jamais nulle part le symbolisme ne fut exprimé d’une façon plus efficace et plus épouvantable. Sodome et Gomorrhe sont bien disparues pour toujours, et ni la religion ni l’art ne parviendront à les évoquer. Cependant le péché et son châtiment, inflexiblement unis, sont partout. Cette immensité déserte où l’herbe ne pousse pas ; cette mer qui n’eut jamais de vagues et dont les vapeurs sulfureuses montent dans l’air jusqu’au ciel ; ce métal liquide où se heurtent les éléments les plus opposés ; ces couleurs sans vie, qui semblent faites de pierre ou de fer ; cette absence de mouvement ; la mort de ce vif et rapide Jourdain dans les abîmes profonds et obscurs de la mer Morte ; cette chaleur qui dessèche et cette odeur qui serre la gorge ; cette eau qui est du sel et du métal ; ces fruits qui sont du verre et de la cendre — tout cela, c’est l’âme, c’est son péché, c’est son châtiment. Et l’homme qui a dégradé son esprit dans les plaisirs égoïstes, qui a rendu un culte à la matière, qui a vécu dans l’orgueil, qui a sacrifié la partie la plus pure de lui-même aux choses du monde ; l’homme, au moment où il se croit le plus fort, sent en lui le poids écrasant de ce désert, de cette solitude, de cette aridité.
L’être qui a obéi lâchement aux plus bas instincts, dès que sont passées les brèves heures de ses joies, se voit fermer pour toujours le spectacle de la vie : il n’y a plus pour lui ni riante campagne, ni fleurs parfumées, ni oiseaux jaseurs ; tout est poussière, pierre, métal ; tout est sombre ardeur, tout est tourment des sens. Le fruit de la vie, d’apparence si florissante, désormais ne contient plus pour lui qu’un peu de cendre. Pareil à ces misérables habitants des cités maudites, il a nié, lui aussi, les saints enthousiasmes ; il a renoncé à l’idéal, il a repoussé la pureté et la foi, et comme eux, une fois son rêve de plaisir fini, il ne trouve plus en soi que la dévastation, la ruine, et le silence de la mort. Les eaux justicières se sont refermées sur cette dévastation et ne s’ouvriront jamais plus. Dieu a voulu que ce paysage de la mer Morte fût l’image du péché et du châtiment ; et quiconque a vécu dans l’erreur et a aimé le mensonge, voit submerger son âme sur un horrible lac asphaltite…
IV
Le Jourdain.
Peu à peu, disparaissent les arides sillons couverts de sel que les vapeurs de la mer Morte laissent tomber sur le vaste désert de Jéricho. Le terrain mêlé de sable noirâtre et de pierres où se fatiguent les chevaux est laissé en arrière. L’air n’est plus chargé de ce brouillard qui, le long du lac de bitume, accable le voyageur. Le ciel d’Orient, d’un azur très pâle et très doux, reparaît enfin ; lentement, la caravane poursuit sa marche, au pas tranquille des chevaux et des mules ; le palanquin se balance uniformément ; et, tout à coup, dans la fraîcheur matinale, quelques touffes d’herbe surgissent, où l’œil surpris croit entrevoir des gouttes de rosée ! Puis, un léger trille rompt le grand silence de l’espace : c’est la voix d’un de ces petits oiseaux qui vivent dans les herbes et sautillent près du sol. La végétation augmente sans cesse : on voit maintenant, au milieu de la verdure, quelques fleurs des pays chauds, blanches, jaunes ou violacées, jamais rouges ; fleurs gracieuses sur leur tige légère. Le sentier court entre des haies fleuries et épineuses ; les chevaux, de temps en temps, arrachent au passage quelques plantes aromatiques et délicates comme de la dentelle.
Alors, sentant venir à lui ces odeurs saines et réconfortantes, voyant toute cette verdure par les portières ouvertes, le voyageur se penche avidement pour contempler le spectacle nouveau. Le balancement de la marche l’empêche de remarquer que le paysage est très vaste, très animé, très vivace, avec l’ondulation des hautes herbes, avec toutes ces masses de fleurs, avec ces oiseaux qui chantent, avec toutes les formes de cette vie solitaire et ardente, sous un ciel pur et caressant. Puis, sur les parois mêmes de la chaise, il entend un léger frottement : les herbes sont devenues si hautes qu’il faut maintenant s’ouvrir un passage, et qu’il est presque entièrement submergé dans toute cette fraîcheur, parmi ces rameaux qui le frôlent, ces gouttes de rosée qui lui mouillent le visage. Et ce bain de feuillage après le pays aride, pierreux, maudit, qu’il vient de traverser, cette tendresse des choses, cette caresse des fleurs, tout cela est vraiment délicieux. Voici donc l’oasis de la Palestine. Voici les champs aimés du ciel. Voici le Jourdain.
Non loin de la rive droite, la caravane s’arrête. En un clin d’œil, le palanquin est sur le sol ; les chevaux, les mules, sont laissés en liberté ; les châles, les valises, les tapis, les ombrelles sont placés sur le gazon fleuri. Le soleil baigne d’une lumière blonde toute la berge droite, tandis que la gauche est encore dans l’ombre. Le fleuve sacré roule rapidement ses eaux claires par petites vagues, encore un peu grises, que le soleil colore bientôt. Les hommes de la caravane se réconfortent, étendus sur des tapis ; le Bédouin fume son éternelle cigarette et le drogman visite le sac aux provisions. Le touriste est seul, tout seul devant le Jourdain. On ne peut décrire la superbe beauté de cette eau limpide, fuyant silencieusement entre les buissons des rives ombragées de grands arbres ; la fascination de ce fleuve solitaire qui traverse un beau pays tout plein de rosée, tout égayé par le chant des oiseaux. De nouveaux paysages se découvrent. C’est partout la même végétation libre et douce, des bosquets où s’harmonisent les tons verdoyants des saules délicats qui courbent leurs rameaux légers.
L’eau très claire se plisse, bouillonne, forme mille cercles qui s’ouvrent, se ferment, se reforment plus loin, tandis que d’autres apparaissent, et cette masse liquide semble frémir d’une vie sacrée et joyeuse. Le pèlerin reçoit alors une impression de complète félicité : l’oppression que lui avait laissée ce long et fatigant voyage dans le désert de Jéricho et à la mer Morte disparaît comme par miracle ; la profonde tristesse des contemplations austères s’évanouit comme une nuée obscure ; une joie sereine ranime son imagination engourdie et ses lèvres voudraient baiser cette terre bénie.
Le Jourdain passe, très rapide ; et le voyageur, arrêté sur la rive, éprouve le désir intense d’entrer dans ses fraîches eaux et d’en recevoir la vigoureuse et brutale caresse ; il voudrait enfermer dans ses bras ce grand fleuve qu’aima le Seigneur, que les prophètes saluèrent, que les apôtres bénirent, et que tous les chrétiens vénérèrent. Et là, immobile sur le bord, il veut passer en son âme une heure divine. Les plantes se réfléchissent dans les ondes, les fleurs exhalent des parfums exquis, les arbres tendent leurs bras noueux, le sable est doux sous les pieds. Depuis des milliers d’années, le Jourdain coule ainsi à travers la Palestine, formant une oasis merveilleuse, et donnant la sensation d’un paradis consolateur aux âmes lassées de spectacles monotones, sombres et tragiques : le fleuve sera toujours ainsi dans les siècles à venir.
Mais le temps du pèlerin est compté, la mémoire est courte, les impressions fugitives. Celui qui est venu contempler le fleuve le plus saint du monde se couche sur le sel, laisse sa main baigner dans les eaux glacées, pose son visage sur les herbes folles, joue avec les pierres blanches de la grève et aspire de toutes ses forces le magique enchantement du Jourdain. Les douloureuses émotions du pays désolé s’effacent ; les souvenirs de l’histoire terrible où coula le sang divin, s’enfuient ; les mortelles tristesses de l’âme souillée et misérable s’évanouissent. Le Jourdain, c’est le mysticisme lumineux sans une ombre, c’est la prière sereine sans un sanglot et sans une larme, c’est la foi sans peur et sans tourments. Le ciel sourit à la terre, qui lui adresse ses plus joyeux saluts ; les herbes, les plantes, les arbustes germent et fleurissent ; un chant continuel s’élève sur les rives du fleuve, de l’aube au coucher du soleil ; et les grandes eaux réfléchissant l’azur ont une pureté que rien ne peut troubler.
Ah ! la cruelle tragédie qui fait encore pleurer des millions de chrétiens, ici n’afflige plus le cœur du croyant : ici, c’est l’amour et non la douleur ; c’est l’espérance et non le désespoir ; c’est la foi sublime et non la terreur du doute. Les ondes magiques renouvellent le miracle du baptême, auquel elles servirent ; elles lavent, purifient, vivifient, et un printemps nouveau se lève dans le cœur guéri de ses incertitudes, de ses amertumes, de ses blessures. Toute l’innocence des belles fleurs, toute la clarté des eaux fuyantes, toute la sérénité du ciel joyeux, passent dans l’âme de celui qui vient ici accomplir ce pèlerinage de foi et de pitié. Le mystère régénérateur se répète une seconde fois, puisque c’est ici, sous ce grand arbre, que Jésus, un jour de printemps, courba sa blonde tête sous la main de saint Jean : ce paysage a vu la scène suprême de l’amour. C’est assez pour que nos lèvres pieuses effleurent ce tronc rugueux, pour que notre front le touche, pour qu’une extase divine emplisse notre cœur…
V
La rose de Jéricho.
Avant le départ, il se trouve toujours un ami peu indulgent qui ne trouve d’autre moyen de torturer le pauvre voyageur, que de détruire ses illusions de route en déflorant les légendes poétiques des régions lointaines et en démontant, morceau par morceau, les merveilleux châteaux en Espagne que l’imagination s’était créés. Je me souviens qu’en avril j’eus la faiblesse ou la prétention de dire que je partais pour la Palestine. Or, mon voyage fut retardé d’une vingtaine de jours, et je ne pus me soustraire aux plaisanteries d’un de mes amis très sceptique, qui se moquait de la Terre Sainte, de Jésus, de Jérusalem, de toutes les choses mystiques et sacrées qui m’attiraient dans le pays de Soria. Il me priait de lui envoyer les mesures exactes de la vallée de Josaphat ; il voulait que je lui fasse expédier, dans une enveloppe, une mèche de la chevelure d’Absalon ; il me demandait de fermer mes lettres avec le sceau de Salomon ; il désirait avoir la photographie de Sodome et de Gomorrhe ; il me conseillait de me faire rebaptiser dans le Jourdain, si ce petit fleuve existait encore ; mais son idée fixe était la rose de Jéricho. Cette rose est si souvent nommée dans les Saintes-Écritures qu’il me parlait sans cesse de cette fleur. Jusqu’au dernier moment, il me recommanda de la rechercher pour la lui rapporter ; seulement il voulait la vraie, l’authentique rose de Jéricho, celle qui sert de comparaison pour la beauté féminine dans le Livre Saint : on pourrait au moins, en voyant la fleur, se faire une idée des femmes de l’antiquité…
Je me suis souvent informée auprès de ceux qui étaient allés avant moi à Jéricho, sur les rives desséchées de la mer Morte ou à la fraîche oasis du Jourdain, s’ils avaient vu, trouvé, cueilli la fameuse rose : les réponses étaient contradictoires. L’un n’y avait pas pensé ; un autre avait toujours cru qu’elle était une figure de rhétorique ; un troisième l’avait cherchée sans la trouver, mais la saison était peut-être avancée ; un quatrième soutenait que les habitants déclaraient n’avoir jamais vu de roses dans leur pays ; un cinquième, enfin, affirmait qu’elle se trouvait seulement à des hauteurs inaccessibles. Peu à peu, devant tant d’incertitudes, je commençai à croire moins fortement à l’existence de la fleur mystique. Tout le monde connaît cette subtile sensation d’amertume, qui se répand dans notre âme quand le doute vient briser une des poétiques croyances de notre enfance : ce n’est pas une grande douleur ; mais c’est une peine obscure, quelque chose de beau qui disparaît — et la beauté est une chose si nécessaire à notre vie ! Donc, personne ne pouvait me renseigner sur cette plante symbolique, qui parfume tant de pages sacrées et qui, avec le nard et le cinnamome, semble composer un des pénétrants aromes dont sont imprégnés les antiques récits. Nul n’avait vu cette fleur de forme exquise et d’odeur suave, nul ne la possédait, nul ne pouvait me donner une indication certaine : c’était sans doute une figure biblique, un mot qu’il fallait prendre à l’esprit et non à la lettre ? La rose de Jéricho, à qui l’on compara Marie de Nazareth, la Vierge très pure, n’existait plus, détruite comme tant d’autres choses, comme les villages et les villes, comme Jéricho elle-même aux grandioses murailles ? Et, dans l’antiquité, il n’y avait peut-être jamais existé une seule rose de Jéricho ! Et les moqueurs, les sceptiques de troisième catégorie, les railleurs sans esprit, ceux qui détestent les voyages, les pays de traditions et de légendes, avaient peut-être raison contre cette pauvre fleur désormais hypothétique et perdue dans le ciel de l’abstraction. « Faites-en un bouquet avec le lis de la vallée… », m’avait dit en ricanant mon ami, victime de la manie de tout ridiculiser, tandis que Dieu l’avait créé simple et tranquille.
Je ne renonçai pas pour cela à mon projet : je devais rester près de deux jours dans la vieille cité, où quelques maisons à peine sont encore debout, et j’avais l’intention de chercher cette introuvable fleur, produit de l’imagination orientale. Je préparais quelques excursions dans la campagne avec mon drogman ; je voulais faire l’ascension des collines même du mont de la Quarantaine, où Jésus après son baptême était venu passer dans la solitude quarante jours de jeûne et de prière. Cette montagne est jaune, aride, faite de durs rochers : on découvre à cette hauteur le grand paysage de Jéricho jusqu’à la mer Morte et au Jourdain. C’est là que Satan tenta Jésus et lui offrit tous les royaumes de la terre, s’il reniait son divin Père.
L’ascension de cette montagne est plus difficile et plus périlleuse que celle du Thabor ; mais j’étais décidée à la faire, pour suivre pas à pas la vie du Christ et aussi pour chercher la plante désirée. Si je ne la trouvais pas… eh bien, il fallait perdre tout espoir et déclarer que sous les cieux azurés, parmi le chant sonore des tourterelles, parmi les genêts sauvages à l’odeur intense, parmi les grandes marguerites jaunes, jamais, jamais la rose de Jéricho n’avait existé, même au temps des patriarches et des prophètes, même pendant la vie de Jésus, même aux époques suivantes…
Un jour, je me trouvais à Bethléem : c’est la première excursion qui se fait, après avoir visité Jérusalem, car Ephrata, la prospère, n’est qu’à une heure et demie de l’orgueilleuse Sion. Avant mon départ j’entrai, accompagnée de mon drogman, dans une de ces boutiques où l’on vend des curiosités locales : coquilles de nacre finement sculptées où est représentée une scène de la Passion, rosaires de deux sous et de cinq francs, petites croix de bois et d’ivoire, colliers aux grains bizarrement colorés, coupe-papier de nacre, cendriers en pierre noire de la mer Morte, et cent autres souvenirs, que les habitants fabriquent, creusent, cisellent, toujours actifs, bons ouvriers et habiles commerçants. J’avais acheté quelques petits objets, lorsque le commis me demanda :
— Ne désirez-vous pas une rose de Jéricho ?
— Moi ?… certainement, répondis-je, absolument stupéfaite.
Il me présenta une sorte de petite branche portant de légères brindilles réunies ensemble et formant une sorte de boule épineuse, où l’on voyait à peine, dans les interstices, quelques graines complètement desséchées.
— C’est la rose de Jéricho ? demandai-je.
— Oui.
— Mais fanée, flétrie ?…
— Elle est toujours ainsi, madame.
— Vous n’en avez pas de fraîches ?
— Mais, madame, la rose de Jéricho n’est jamais fraîche.
— Ce n’est peut-être pas la saison, continuai-je voulant absolument que ce rameau fût le cadavre d’une rose.
— Non, non… du reste cette plante accomplit le miracle…
— Quel miracle ?
— Trempez-la dans l’eau et vous verrez les feuilles s’ouvrir et présenter des traces de fraîcheur.
— Et ensuite ?
— Elle se dessèche de nouveau.
— Faut-il la tremper entièrement ?
— Oui.
— Et quel prix la vendez-vous ?
— Un sou.
J’achetai trois de ces roses, trois petits paquets d’épines jaunâtres, si secs qu’ils semblaient tomber en poussière.
J’étais très heureuse d’avoir trouvé aussi facilement ce que je cherchais ; cette fleur s’était pour ainsi dire présentée d’elle-même à moi, pour que ma fantaisie fût satisfaite et pour me permettre de triompher des sceptiques qui n’y croyaient pas. Cependant je restais froide. Ça, une rose ? Ça, la belle fleur que le Psalmiste célèbre avec tant d’enthousiasme ? Chercher le fin coloris des pétales, la ligne gracieuse des corolles, le parfum enivrant, et rapporter cette branche d’épines ! Quelle déception ! Plongée dans l’eau, cette rose s’ouvrait en effet et semblait commencer à s’épanouir : mais cet étrange miracle n’arrivait pas à m’enlever ma secrète mélancolie. Un soir, à l’hôtel de Jérusalem, je montrai la fleur à un secrétaire du Consul de France, mon voisin de table.
— Elle est fausse, me dit-il.
— Comment, fausse ?
— Oui, madame, c’est la fausse rose de Jéricho. On en vend partout à bas prix.
— En effet, un sou…
— Eh bien, jetez-la, c’est une vulgaire contrefaçon.
— Et la vraie, l’avez-vous vue ?
— Moi ? Jamais. Je ne suis ici que depuis trois mois ; j’ai bien le temps de la voir.
— Où pourrais-je la trouver ?
— A Jéricho peut-être… Sur la montagne de la Quarantaine…
— Je la chercherai, déclarai-je plutôt pour moi que pour le secrétaire.
Le lendemain, je partis pour Jéricho à deux heures de l’après-midi : de Jérusalem, il y a six bonnes heures de cheval. Pendant la première heure, on reste sur la montagne, car Sion est à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette heure, il fait déjà frais en Palestine et, dans la marche vers Jéricho, on a le soleil derrière le dos. Aussi le voyage est-il délicieux au début. Puis, on commence à descendre, à descendre continuellement, entre des collines arides, s’abaissant par degrés, formant une interminable série d’entonnoirs, au-dessus desquels le ciel paraît s’éloigner de plus en plus, tandis que le voyageur a l’air de s’enfoncer dans un trou, toujours plus étroit, plus solitaire, plus étouffant. Ce n’est pas un paysage de tristesse ; la tristesse a ses attraits et l’horreur ses séductions : c’est un passage de cauchemar, qui rappelle les rêves dans lesquels on tombe lentement d’une tour, on descend par une corde qui ondoie sous le vent, on marche dans un souterrain sans issue. Ainsi, pendant cette route interminable, aux circuits arrondis, le malheureux pèlerin cherche en vain du regard une maison, un arbre ; il voit disparaître l’air et la lumière ; oppressé, il ressent un désir irrésistible de remonter vers l’air libre, vers la pleine lumière, vers Jérusalem ; mais ses mains sont incapables d’imprimer le moindre mouvement aux rênes ; le cauchemar paralyse sa volonté et son cheval le rapproche toujours de Jéricho. Le soir tombe. Ces parages ne sont pas sans danger, livrés sans défense aux incursions des Bédouins pillards, appartenant aux tribus du Jourdain ; mais toutes ces roches jaunes et nues qui s’élèvent vers le ciel sont tellement déprimantes qu’il n’y a pas de place dans l’âme pour la peur. L’air devient presque irrespirable. Jéricho apparaît dans une grande plaine encaissée avec ses trois ou quatre maisons, ses vingt ou trente cabanes.
— Est-ce là Jéricho ? demandai-je au drogman.
— Oui.
— Il n’y a pas autre chose ?
— Rien autre.
Et comment pourrait-il en être autrement ? La terre serait fertile, mais la température, l’été et l’hiver, est si chaude que peu de personnes peuvent y vivre.
— A quel niveau est Jéricho ?
— A quatre cents mètres au-dessous de la Méditerranée, répond le drogman. C’est l’endroit le plus bas de la terre.
Cela suffit pour m’enlever le peu de souffle qui me reste ; j’ai peine à comprendre comment Jéricho pouvait être une cité florissante et glorieuse du temps de Jésus. Elle se nommait Rihha ; son pain se vendait dans toute la Palestine. Elle était pleine d’agriculteurs et de commerçants. Comment vivaient-ils ? Il est certain que de grands cataclysmes atmosphériques ont dû changer pour toujours l’aspect du pays de Jésus : de vastes régions sont désertes, des villes entières ont été détruites, les habitants ont péri et l’homme a disparu. Les Écritures parlent des trompettes du jugement, tellement retentissantes qu’elles firent tomber les murs de Jéricho ; maintenant pas une âme n’apparaît au milieu des quelques maisons du village et je ne sais où passer la nuit. Un hôtel qui contient quelques chambres est fermé à cause de la chaleur des derniers jours d’avril. L’hospice russe, qui reçoit les pèlerins de toutes les religions, n’admet plus personne dès le 15 mai.
Je suis forcée d’aller demander l’hospitalité dans une petite maison que tiennent deux vieilles demoiselles russes. Pour trois francs, on me donne une chambre ; le drogman, lui, devra se contenter du divan de la salle à manger, et les voituriers dormiront par terre près de l’écurie. Je frappe à une barrière, il est huit heures et il fait nuit ; personne ne répond. Je refrappe ; enfin une vieille femme apparaît, portant une lanterne. Vêtue de gris, avec une étroite coiffe blanche et un grand fichu blanc sur les épaules, elle ressemble à une religieuse. Le drogman lui adresse la parole en arabe, et elle nous montre le chemin. Les chevaux restent à l’écurie ; quant à nous, nous suivons un sentier rustique sous une treille ; je lève les yeux, et j’aperçois les étoiles à travers les feuilles. Malgré l’obscurité, je devine une végétation très florissante ; seulement, mes poumons oppressés ne fonctionnent plus, sous cette atmosphère de plomb, et le contraste de ce jardin fleuri avec l’angoisse de l’étouffement est cruel.
La maison est cachée sous les arbres. Ma chambre est au rez-de-chaussée : la porte s’ouvre vis-à-vis de la treille ; j’ai trois fenêtres pour établir la ventilation ; mais y a-t-il du vent ? le vent a-t-il jamais existé dans ce pays ? Cette petite maison, cette chambre, ces deux lits enveloppés de moustiquaires ont un aspect mystérieux. J’adresse la parole à la vieille en français, elle ne me comprend pas ; en grec, même résultat ; elle ne connaît que le russe et un peu l’arabe. Je lui fais dire par le drogman d’enlever la lampe à pétrole et de me donner une bougie. Cela l’étonne. Autour de la chambre, il y a d’autres portes fermées et j’entends au-dessus de ma tête craquer le plancher de bois. Tout cela est si nouveau, si étrange, que j’ai la sensation d’être en pleine aventure. Qui habite cette maison ? Y a-t-il d’autres voyageurs ? Qui sont ces deux vieilles ? Qui a couché hier dans cette chambre, dans ce lit ? Ceux qui y ont dormi se sont-ils réveillés vivants, comme les héros de Ponson du Terrail ? Tout cela, je le pense sans le dire ; la vieille disparaît et le drogman s’éloigne.
Fermer les fenêtres et la porte me semble une bonne précaution, mais, un quart d’heure après, je suis si oppressée que j’ouvre une croisée, puis la seconde, puis la troisième, et enfin je sors, je vais me promener sous la treille. La nuit est déjà avancée, les étoiles brillent ; seulement il est impossible de respirer. Jéricho me fait l’effet d’un grand coup de poing donné par le bon Dieu sur la croûte terrestre. Quelque chose de blanc attire mon attention. Ce sont de fines campanules. De temps en temps, s’élèvent des bruits étranges dans le jardin, des frôlements d’animaux peut-être… dans la maison aussi montent des rumeurs bizarres. Impossible de dormir par cette chaleur qui donne le vertige, dans cette demeure inquiétante, dans ce lit où les cousins vous dévorent, près de ce jardin délicieux, mais qui doit être plein de bêtes venimeuses.
Le matin, avant de partir pour le Jourdain, je fis demander à la vieille Russe s’il y avait des roses à Jéricho.
— Certainement, répondit-elle au drogman.
Dans la lumière matinale, la maison me parut attrayante et propre, la treille charmante et la propriétaire toute souriante, lorsqu’elle revint portant une belle rose.
— Demandez-lui si c’est la rose de Jéricho ?
— Oui, répondit-elle, par l’entremise de l’interprète.
— La vraie ?
— Elle n’en connaît point d’autre.
— Depuis combien de temps est-elle ici ?
— Depuis vingt-huit ans.
J’emportai la rose, toute joyeuse. C’était une fleur fraîche, de couleurs vives, ayant à peu près la même forme et la même odeur que notre rose de mai, seulement un peu plus petite. Voulant jouir de sa beauté, je l’emportai avec moi au Jourdain, à la mer Morte, oubliant les valises, les livres et les éventails, pour ne faire attention qu’à la compagne odorante et délicate de mon long et silencieux voyage. Elle ne commença à se flétrir qu’à mon retour à Jérusalem ; alors, comme une jeune fille sentimentale, je la plaçai entre deux feuilles de ouate et je la renfermai dans un gros livre. Si les joues des femmes juives étaient aussi belles que les pétales de ma rose, si leur haleine était aussi parfumée, le Psalmiste avait raison !…
Le soir, à table, le secrétaire du Consul français me présenta le médecin du Consulat, homme très intelligent et très aimable, qui habite la Palestine depuis huit ans.
— Eh bien, madame, me demanda-t-il, avez-vous trouvé la rose de Jéricho ?
— Oui, monsieur, je l’ai rapportée avec moi.
— Ah ! très bien. Vous l’avez cueillie sur la montagne de la Quarantaine ?
— Je n’ai pas été forcée d’en faire l’ascension ; je l’ai trouvée dans le jardin de la maison où j’ai passé la nuit.
— Dans un jardin ? C’est étrange, murmura le docteur, du ton que prennent les savants quand ils doutent de quelque chose.
— Étrange, pourquoi ?
— Parce que cette fleur ne se trouve qu’à une grande altitude, et même assez rarement. Voulez-vous me la montrer ?
— Certainement.
Je lui portai mon livre, il souleva la ouate et regarda la rose déjà fanée.
— Ce n’est pas la rose de Jéricho.
— Et qu’est-ce donc, grand Dieu ?
— C’est une simple rose de mai, une rose des pays chauds. Mais vous devez en avoir des milliers à Naples.
— Mais celle-ci vient de Jéricho ! m’écriai-je presque les larmes aux yeux.
— Certainement : cependant ce n’est pas la « rose des Évangiles ».
— Et vous, l’avez-vous jamais vue ?
— Non seulement je l’ai vue, mais j’en possède trois ou quatre. Je vous en donnerai une.
En retournant en Italie, j’emportai donc la vraie rose de Jéricho, enfermée dans une petite boîte avec une notice scientifique. C’est une petite fleur sèche, roulée en cornet, grande comme un ongle ; elle a des rameaux qui s’élargissent comme les branches d’un candélabre et portent deux autres petites fleurs. Si l’on trempe la tige dans l’eau, ces petites feuilles s’ouvrent, sans reprendre leur couleur. Du reste, voici la notice scientifique : « La rose de Jéricho est une plante de la famille des composites, grisâtre, laineuse, largement ouverte sur le sol. La capsule des feuilles séchées présente des qualités hygrométriques très remarquables, sur lesquelles M. de Saulcy attira le premier l’attention. C’est pourquoi cette plante, qui est l’astericus aquaticus, est aussi appelée saulcya higrometrica. Ses propriétés, bien plus accusées que dans la plante des crucifères nommée anastatica antherocuntica (la fausse rose de Jéricho), de même que son abondance dans les plaines d’El Zelzeyd, ont conduit de Saulcy et Michon à considérer l’astericus aquaticus comme la plante hygrométrique connue des anciens sous le nom de rose de Jéricho. Ces voyageurs ont de plus fait observer que les armes de certaines familles remontant aux Croisades représentent comme rose de Jéricho une plante qui ressemble à l’astericus et pas du tout à l’asterica. L’astericus se trouve sur la montagne de la Quarantaine. »
Je l’ai, cet astericus. Dans l’eau il s’ouvre, mais il reste gris, sec et laineux. Et c’est la rose de Jéricho…