DANS L’IDYLLE
I
Ephrata.
Que l’on me pardonne d’inscrire ici cette parole hébraïque, mais elle est très significative et exprime bien ce qu’est Bethléem, terre de Judée… Ephrata est l’appellation en hébreu de Bethléem et veut dire la fructueuse, la prospère. De nos jours, si ce mot de Bethléem n’était pas si doux à notre oreille et si cher à notre cœur par les souvenirs qui s’y rattachent, nous l’abandonnerions volontiers pour revenir à l’ancien nom, qui semble réunir toute la vertu et toute la force de l’humble pays de la Nativité… Ainsi donc, la fructueuse, c’est-à-dire l’endroit où, par une bénédiction du ciel, s’est accompli quelque chose de grand et d’inespéré ; car, depuis cet heureux jour, le blé des champs comme l’herbe des prés, la force des hommes comme la beauté des femmes, la grâce des enfants comme la santé des vieillards, tout a fructifié en cette belle contrée, à la chaleur d’un soleil matériel et spirituel. Peu de gens se rappellent le vieux nom qui symbolise si parfaitement la belle terre de Juda, mais tous se souviennent des prophéties qui annonçaient que dans le sein de Bethléem naîtrait le Sauveur des hommes ; et, le grand fruit, le fruit divin vint au monde dans l’heureuse ville, par une nuit glacée de décembre, sous le scintillement des étoiles d’argent, dans un khan où étaient réunis les animaux domestiques. Qui donc l’a appelée Ephrata ? Quel est le prophète qui donna ce nom aux grises murailles descendant le long des coteaux, au milieu des vignes, jusqu’à la grande plaine, où les pasteurs vinrent adorer le nouveau-né, tremblant de froid dans ses langes blancs ? Quand, à l’aube, le petit enfant tendit ses mains mignonnes vers le ciel d’où il descendait ; quand Marie fut consolée de ses souffrances et de sa pauvreté, devant le trésor qu’elle serrait contre son cœur, la destinée d’Ephrata était accomplie : elle était véritablement prospère, puisque de la vigne sacrée s’était détachée la grappe divine qui devait contenir la vie ; et elle put s’appeler Bethléem, un nom très doux, un nom inoubliable, que toutes les âmes tendres ne peuvent entendre sans être secrètement émues.
Qu’elle est jolie et gaie, Bethléem, accrochée à sa colline ! On s’y rend en une heure de Jérusalem, et, chose miraculeuse en Turquie, par une route carrossable, qu’on parcourt sans risquer de se rompre le cou ou d’avoir les côtes enfoncées. A un tournant du chemin, brusquement apparaît le pays béni où naquit l’Enfant divin ; les maisons s’éparpillent au milieu des champs cultivés, des vignes, des potagers, cachés sous la verdure et les arbres. Puis, en approchant, vous vous engagez dans une rue étroite, c’est vrai, mais par les portes ouvertes des maisons vous voyez des intérieurs propres, décents, ne ressemblant à aucune des demeures chrétiennes de la Terre Sainte ! La population de Bethléem se monte, à présent, à huit mille habitants, et presque tous sont chrétiens.
La contrée choisie entre toutes pour que le petit Rédempteur ouvrît les yeux à la lumière ne peut avoir ni musulmans ni juifs, et le titre de chrétien paraît aux Bethlémitains le plus glorieux qu’ils puissent posséder. Il circule dans cette petite ville — si souvent rêvée dans les songes enfantins — un tel souffle de bien qu’il semble que la Nativité y ait répandu toute sa sublime poésie. Les Bethlémitains aiment le travail comme la source de leur fortune : leurs mains adroites gravent délicatement la nacre et en font des objets de piété ; ils créent de beaux rosaires ; ils sculptent la noire pierre volcanique de la mer Morte et la transforment en mille jolis bibelots ; ils taillent l’ambre, l’olivier, les noyaux des fruits pour exécuter des chapelets, des colliers et des bracelets, et ils n’ont de repos que lorsque le fond de leur magasin est bien garni. Puis, ils partent… Le Bethlémitain est voyageur. Il va loin, à Rome, en France, en Amérique, vendre sa marchandise, vivant frugalement, apprenant toujours la langue des pays où il passe, regardant, observant, acquérant une finesse et une politesse de manières qu’on ne trouve guère ailleurs que dans l’heureuse Bethléem. Ceux qui ne voyagent pas cultivent les champs, et pendant que leurs frères sont loin, ils augmentent la petite fortune de la maison, et au retour tout se met en commun : le produit du commerce et le produit de l’agriculture. Ils ne sont pas avides : ils veulent que leurs demeures soient propres, que leurs enfants ne se baignent pas dans la boue du ruisseau, que leur nourriture soit saine et abondante ; ils aiment beaucoup leurs femmes et en sont fort jaloux ; cependant, ils ne les traitent pas avec le mépris oriental qui fleurit dans tous les pays turcs, de Jaffa à Smyrne et de Beyrouth à Constantinople.
La femme bethlémitaine mérite cet amour, cette jalousie, ce respect. D’abord, elle est d’une beauté parfaite, avec sa pâleur ardente, ses yeux largement ouverts, son regard franc et droit et sa bouche sérieuse, d’un dessin pur et noble. Elle n’est pas grande, mais son port est fier et paraît rehausser toute sa personne ; elle est grassouillette, sans être forte ; ses pieds et ses mains sont minuscules. Ses vêtements ont un cachet très artistique. Elle met une tunique longue et étroite en coton bleu sombre, qui va du cou jusqu’aux chevilles, serrée à la taille par une ceinture. Sur cette espèce de chemise, elle jette une double étole, devant et derrière, en laine bleu sombre, toute brodée de rouge. Si elle est encore vierge, elle se lie les cheveux par un ruban et noue autour de sa tête un grand mouchoir blanc, richement brodé de bleu et de pourpre sur l’ourlet ; si elle est mariée, elle pose sur sa coiffure une espèce de tiare de drap, à laquelle sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui forment sa dot ; ces pièces de métal sont trouées et cousues les unes sur les autres, comme des feuilles… Par-dessus ce bonnet, qui est d’un poids énorme, la Bethlémitaine drape un voile avec un tel art et une telle grâce que l’œil en reste charmé. Et croyez-vous que ces femmes se bornent à être jolies et bien parées ? Non. Tandis que la paresseuse Hiérosolomitaine ne pense qu’à s’accroupir à l’église, son enfant dans ses bras, et passe son temps à dire des prières qu’elle ne comprend pas, l’alerte Bethlémitaine travaille à la maison, fait quelque petit commerce de fruits ou de légumes, et même s’occupe à graver la nacre. Quand son mari est en voyage, elle garde la demeure conjugale, élève ses enfants, augmente le pécule familial, et son orgueil la met au-dessus de toute faiblesse. Ah ! il faut les voir, quand elles descendent à Jérusalem, avec leurs amphores d’huile ou leurs paniers de fruits posés sur la hanche, marchant d’un pas rythmique, le voile tombant du bonnet en plis statuaires et leurs petits pieds touchant à peine terre. Elles regardent et passent, tranquillement superbes et cependant humbles : la journée terminée, elles viennent saluer le saint Sépulcre, finissant leur travail avec une prière, et elles s’en retournent par groupes de quatre ou cinq dans leur adorable pays ; elles ne parlent pas, elles ne chantent pas, leurs belles bouches sont calmes et fières.
Tout cela, assurent les Bethlémitains, est un don du Divin Enfant…
II
La crèche.
Il est évident que Notre-Seigneur est né dans un khan.
Or le khan, en Orient, n’est même pas une auberge, c’est quelque chose de beaucoup plus inférieur : un édifice sans toit, aux murailles grises, souvent bâti en pleine campagne, appuyé contre une roche ou une grotte ; quelquefois, quand le khan est très luxueux, il possède un auvent. C’est un endroit de repos, fait surtout pour les chevaux, les mules ou les ânes ; il y a des râteliers, il y a du foin et de l’orge, il y a de l’eau, et les animaux peuvent manger et boire. Quant aux moukres — c’est-à-dire les cavaliers — ils s’étendent à terre, la tête sur la selle, et ils dorment à la clarté des étoiles ou du soleil. Le voyageur peut s’asseoir ou s’allonger sur une balustrade de pierre qui sert à monter à cheval, et, s’il a un manteau ou un tapis, il peut même y dormir. Ordinairement, le touriste ne trouve d’autre rafraîchissement qu’un verre d’eau ; mais si le khan est absolument magnifique, il peut se procurer une tasse de café, mais rien de plus. Ces khans sont servis par un patron avec deux aides, et dans des endroits très solitaires et un peu dangereux, le gouvernement turc y place un soldat, un zaptieh.
Au temps heureux de la Nativité, les khans devaient être encore plus primitifs ; Bethléem avait une petite auberge, mais Joseph et Marie ne purent y aller, non qu’ils manquassent d’argent pour payer le logement, mais parce que la maison était pleine. Quirino, au nom de l’auguste Rome, avait ordonné un recensement général, et toute la Palestine était sens dessus dessous, car chacun devait signer la feuille dans son pays d’origine. Joseph, descendant de David, malgré son humble métier de charpentier, était obligé de se rendre à Jérusalem. La route de Nazareth à Jérusalem par Nahim prend cinq à six jours de marche, par petites étapes : Bethléem était une des dernières stations où Marie et Joseph, fatigués, s’arrêtèrent, la nuit du 24 décembre. N’ayant pas trouvé de place à l’auberge, ils se résignèrent à aller dans le khan, où ils comptaient rester à peine quelques heures, devant partir le lendemain pour la cité sainte. Marie, qui, si toutes les traditions de la Terre Sainte ne se trompent point, avait alors quatorze ans et demi, fut prise des douleurs de la maternité dans ce pauvre refuge ; les animaux qui se trouvaient là virent le petit Enfant sur la paille de leurs râteliers et réchauffèrent son mignon corps de leur haleine tiède. Au-dessus de cette réunion d’animaux et d’humbles gens, s’arrêta la lumineuse étoile qui avait guidé les trois rois dans leur chemin : l’un venait de Perse, l’autre des Indes, le dernier d’Abyssinie, et tous, avec leurs richesses, leurs dons, leurs cadeaux, s’agenouillèrent devant le pauvre khan de Bethléem, où l’Enfant avait ouvert ses yeux clairs, qui devaient jeter sur le monde une lumière d’aurore.
A quoi bon raconter l’histoire de la belle église édifiée sur la place sacrée de la Nativité ? Ces églises de Palestine, dues en grande partie à l’immense piété de sainte Hélène, mère de Constantin, ont été presque toutes détruites, puis reconstruites, puis encore démolies, puis de nouveau refaites, et cela cinq ou six fois : aussi leur histoire est-elle fort compliquée. A Bethléem, malgré les vicissitudes, la grotte où naquit le Divin Enfant est restée intacte. On prend un petit cierge dans l’église, on descend une douzaine de degrés assez roides, taillés dans le mur. En bas, une grande quantité de lampes vous éblouissent dans un scintillement d’or et d’argent, et vous vous trouvez dans la grotte sainte. C’est une caverne naturelle, creusée dans une roche calcaire tendre et couverte par une voûte artificielle. Sa longueur est de douze mètres sur quatre de largeur ; elle a trois portes, et ne reçoit aucune lumière du dehors. Cinquante lampes y brûlent continuellement, et le sol est couvert de marbre blanc, ainsi que les parois rocheuses ; une merveilleuse tenture de cuir repoussé s’étend le long des murs. A gauche, en entrant, vous trouvez une abside, et en dessous une ouverture circulaire qui laisse voir une pierre de couleur bleuâtre, un grand jaspe ; cette ouverture circulaire est entourée d’une étoile d’argent, clouée sur le marbre. Autour du disque, il y a écrit : Hic de Virgine Maria Jesus Christus natus est. Les genoux se plient et avidement les lèvres se posent sur le métal, comme si elles cherchaient le front du nouveau-né et sa petite main innocente. Mais à côté, la roche a une cavité : c’est le berceau où la Vierge Marie déposa l’enfant, priant la nuit d’être douce pour lui ; c’est la place où vinrent s’agenouiller les pasteurs qui veillaient dans l’obscurité glacée et qui furent entraînés par la parole de l’ange : Allez, et vous trouverez un enfant enveloppé de linges blancs et couché dans une grotte, c’est le Seigneur… Et devant vos yeux disparaît la merveilleuse église, édifiée sur le misérable khan qui abrita la mère et le nouveau-né ; on oublie que le fanatisme des Grecs schismatiques est plus violemment déchaîné ici que partout ailleurs et que le gouvernement turc est obligé de maintenir un zaptieh près de chaque autel pour éviter une autre guerre de Crimée, arrivée parce que les Grecs, en 1847, volèrent l’étoile d’argent de la Nativité ; vous ne voyez pas les soldats, les prêtres arméniens, les prêtres grecs, ni personne ; vous ne remarquez pas les lampes d’argent, les marbres précieux qui forment les hôtels, les tapisseries brodées, les tableaux rares. Qu’est-ce que tout cela ? rien… Ici, est né l’Enfant vers qui se tendent, depuis deux mille ans, les petits bras de tous les enfants chrétiens de la terre ; ici se trouve le berceau où il fut déposé par les mains tendres et caressantes de Marie ; ici elle chanta, peut-être pour l’endormir, quelque chanson en ce doux et lent idiome hébraïque ; ici, enfin, est la crèche… Oui, cette crèche ingénue, candide, familière, à laquelle rêvent toutes les imaginations et qu’essayent de reproduire les doigts gauches et inexpérimentés ; oui, cette crèche à laquelle vont les prières les plus pures, les aspirations les plus élevées, les désirs les plus chastes ; oui, cette crèche… Peut-on voir autre chose ? Ah ! regardons-la bien, car si toutes les âmes brisées par les luttes et les souffrances demandent au voyageur de retour dans sa patrie ce qu’est le Golgotha ou le saint Sépulcre, si toutes les âmes ardentes et romantiques veulent savoir ce qu’est le mont des Oliviers ou le jardin de Gethsémani, — par contre, toutes les âmes tendres et simples désirent être renseignées sur Bethléem et la crèche, leur grande préoccupation religieuse.
Les enfants ignorent les douleurs de la Passion ; ils connaissent seulement cette grotte située dans une campagne verdoyante, pleine d’arbres, de champs cultivés et de prés semés de violettes, — n’est-ce pas le paysage de Bethléem ? — où vivait une population de pasteurs, de laboureurs, de bergers, de chasseurs, de joueurs de cornemuse qui, par tous les chemins, accouraient regarder le nouveau-né dans son berceau de pierre, au milieu des animaux domestiques. Les mains des enfants tremblent d’émotion quand, la nuit de Noël, ils portent un petit Jésus de cire, nu et souriant, sous l’arbre chargé de lumières ; et certes, en cette nuit-là, nuls cantiques et nulles prières ne sont plus doux au ciel que ceux venant de cœurs innocents pour un innocent. Il faut leur dire, au retour, à ces enfants, que la crèche est bien, comme ils la croient, une petite grotte où la mousse et l’herbe tapissaient le sol, où dans la pénombre luisent les yeux placides du bœuf et le nez blanc de l’âne, où devant la porte toute une théorie de paysans est agenouillée… Qui oubliera jamais cette roche vive cerclée d’argent où palpita pour la première fois le cœur de Jésus ? Qui donc pourra jamais l’oublier, car il faudra la décrire aux petits amis du Divin Nouveau-né ; à ces petites créatures qui forment autour de lui le chœur qu’il a toujours préféré ? Ils écouteront, étonnés, ravis que leur illusion ne s’envole point, et celui qui leur parlera sera plus heureux en leur racontant seulement la vérité.
III
Le Précurseur.
Rien de plus charmant que le petit village d’Aïn-Karem perché sur la montagne. Par groupes de trois ou quatre, ses maisonnettes descendent jusqu’à mi-côte, dans la verdure, baignées par la belle lumière du soleil levant ; elles sont entourées de potagers cultivés et de jardins en fleurs ; elles regardent la vallée de Karem, qui s’allonge entre les collines et se perd au loin. L’air qu’on y respire a des senteurs balsamiques ; quelques sources d’eau vive l’arrosent et y maintiennent une fraîcheur continuelle. Une de ces sources alimente la plus grande fontaine de la ville : un arbre imposant l’abrite, et elle coule, avec un gai bouillonnement, dans deux ou trois conques de roches naturelles ; là, on voit arriver les femmes, si jolies et si fines, d’Aïn-Karem, venant chercher leur provision d’eau et laver leur linge. Petites, sveltes, avec un visage mince et doré sous des cheveux noirs, une bouche mignonne, semblable à une fleur pourprée, des pieds et des mains minuscules, elles sont vêtues de laine bleu sombre et portent sur la tête un diadème noir, auquel sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui composent leur dot ; puis, sur cet édifice métallique est jeté un grand mouchoir, dont l’ourlet est brodé d’étranges dessins rouges et bleus. Quelquefois, elles tiennent dans leurs bras un petit enfant brun et maigre, et elles le cachent dans leur mante, où il rit à pleines dents. Aïn-Karem, donc, occupe une situation exquise, à l’abri des vents chauds ou froids. L’air y est très pur et l’eau limpide — ce qui est un trésor en Palestine ; — les femmes y sont séduisantes et les hommes laborieux. Vers la fin de juin, quand les pèlerinages sont finis, beaucoup de Hiérosolomitains viennent en villégiature dans ce joli endroit, et si l’on ne se hâte pas de louer une maisonnette, on ne trouve plus un coin pour se loger. Tous les malades et tous les convalescents s’y guérissent. La distance de Jérusalem est à deux heures de voiture ; la route bifurque entre Bethléem et Aïn-Karem. Celui qui visite ce village a le désir d’y séjourner, tant on y jouit de la paix et de la fraîcheur : le murmure des fontaines a certainement quelque chose de magique, car il est difficile de s’en arracher ; et le cœur en garde une image de sérénité, le tableau d’un de ces lieux bénis où l’âme désire rester, mais que les nécessités de la vie ne nous permettent point d’habiter. Aïn-Karem est le nom arabe de Saint-Jean-de-la-Montagne. Ici est né Jean, le fils de sainte Élisabeth et de saint Zacharie, Jean le Précurseur, saint Jean-Baptiste, qui fut le plus grand parmi les enfants des hommes…
Le vieux Zacharie avait aussi à Aïn-Karem sa maison de campagne. On prend un sentier sous les arbres, et on monte à cette demeure modeste, où naquit Jean ; et les deux petites chambres, parfaitement conservées, ont un caractère de simplicité candide qui parle d’idylle… Ils étaient vieux, Zacharie et Élisabeth ; ils n’espéraient plus avoir d’enfants ; mais, le nid d’Aïn-Karem devait abriter son aigle. Ce fut dans l’attente de cette maternité que Marie de Nazareth vint trouver sa cousine Élisabeth, des collines lointaines de la Galilée. Qui ne se souvient de la douceur de cette rencontre entre ces deux femmes, qui devaient donner à la lumière Jésus et Jean, des humbles paroles d’Élisabeth s’inclinant devant la mère du Sauveur, et du tressaillement de joie qu’elle ressentit à sa vue ?
Ici, sur le seuil de ces deux pauvres chambres, la brune fille de Céphoris et la femme d’Aïn-Karem magnifièrent les miracles de Dieu et s’embrassèrent avec une profonde tendresse. Dans ce pays modeste et champêtre, Marie vécut trois mois ; et la fontaine d’Aïn-Karem s’appelle la fontaine de la Vierge, parce qu’elle y descendait chaque jour chercher de l’eau, avec cette simplicité d’habitude que la plus élue d’entre toutes conserva toujours. Le voyageur et le pèlerin peuvent, assis sur une pierre, près de la fontaine, regarder le chemin par où Marie venait les matins dorés, l’amphore sur la tête, du pas léger des femmes de Judée ; la douce scène se reproduit devant eux, avec la théorie des femmes aux manteaux bleus et aux tuniques rouges ; et ils peuvent adorer la divine et fantastique image, mieux que sur les murs d’une église. L’idylle suave dura trois mois entre Élisabeth et Marie : un jour la Vierge abandonna la belle montagne d’Aïn-Karem, la terre bénie de Judée, et alla commencer sa dramatique existence de mère douloureuse. Si la chronologie traditionnelle ne se trompe point, le Précurseur naquit deux ou trois mois avant Jésus, et Élisabeth dut le sauver des persécutions d’Hérode, le tueur d’enfants, en le cachant dans une grotte. Le rocher où le corps du nouveau-né fut déposé et qui protégea ses membres frêles se voit encore, et les lèvres des fidèles viennent y déposer un baiser, l’usant lentement. Et ainsi Aïn-Karem ou Saint-Jean-de-la-Montagne, malgré que des siècles aient passé sur le sommet de ses collines, n’a rien perdu de son aspect serein : ses eaux y chantent toujours une légère chanson, donnant la joie de leur fraîcheur à la gorge desséchée des voyageurs ; ses fleurs et ses fruits y croissent odorants et vigoureux ; et la douce idylle qui vient des choses et des souvenirs domine l’obscure vallée qui va se perdre dans le désert.
Mais Jean voulut fuir l’idylle. Jeune encore, il laissa la maisonnette d’Aïn-Karem et alla vivre dans une grotte solitaire, où il commença une existence de prières et de contemplations mystiques. La beauté de la nature et la grâce des femmes n’eurent pas de signification pour lui ; il renonça à tout ce qui était humain et ses yeux fiers se brûlèrent à regarder le ciel. Pendant que le Rédempteur traînait obscurément sa jeunesse dans la boutique de Joseph le charpentier, Jean avait déjà donné sa grande âme à un idéal suprême ; la réputation de son austérité et de son esprit pur et élevé s’était répandue dans toute la Judée. Les sectes vivaient à Jérusalem dans l’hypocrisie et dans les plaisirs, soumises jusqu’à la servilité à la loi de Moïse ; mais Jean n’entra jamais à Jérusalem, il n’aimait que les vastes solitudes et les horizons infinis du désert : le contact avec la vie troublait ses extases suprêmes. Jamais l’esprit de celui qui tressaillit dans le sein d’Élisabeth, à l’approche de Marie enceinte de Jésus, jamais cet esprit sauvage et indépendant ne voulut s’assujettir à la calme existence d’Aïn-Karem ; jamais la brune et maigre figure du Précurseur, creusée par les jeûnes et les prières, ne monta le sentier étroit qui conduit au village : cette fontaine ne désaltéra point ses lèvres brûlées. Il partit pour toujours. Les jolies filles, aux yeux noirs brillants, ne le revirent plus ; ses compagnons ne lui envoyèrent plus leurs saluts affectueux. Jean disparut. Plus tard, on apprit que dans l’ardent désert de Jéricho, entre le lac Asphaltite et le Jourdain, une voix puissante secouait les échos taciturnes des plages. Et la prophétie d’Isaac parut s’être réalisée : Une voix clame dans le désert et dit : Préparez les voies du Seigneur. Pendant des années et des années, dans cette plaine desséchée où, seul, à travers les buissons d’épines couverts de sel, galope le chacal immonde ; dans cette plaine où semble planer l’éternel châtiment d’un Dieu sans miséricorde ; dans cette plaine où tout paraît mort, là vécut Jean. Une peau de chameau lui ceignait les reins et était son unique vêtement ; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage ; il était le fils du désert ; il en était l’âme mystique ; il en était l’esprit exalté. Il peuplait la plaine, il la remplissait de ses prédications. Qui l’écoutait ? Personne. Cependant la renommée de sa piété, de ses privations, de son austérité pénétrait dans les villages les plus lointains, arrivait jusqu’à Jérusalem, faisait pâlir le Tétrarque, l’époux d’Hérodiade… Comment, il y avait quelqu’un, là-bas, qui maudissait l’éternel péché de l’homme ; qui levait les bras au ciel, vers ce Dieu que la Judée méconnaissait ?… Des pays les plus lointains, des gens humbles et repentants venaient solliciter le baptême et la purification. L’eau du Jourdain était versée par les mains brunies de Jean-Baptiste, et les hommes s’en retournaient réconfortés, venus à une vie nouvelle. Ah ! le jour merveilleux où le blond prophète descendit, lui aussi, dans la plaine brûlante de Jéricho, demandant humblement le baptême ! Ainsi que les mères s’étaient rencontrées et embrassées, ainsi les fils se rencontrèrent et s’embrassèrent, devant les rives du fleuve sacré, dans ces champs que le ciel dut aimer, car ils furent témoins de la scène suprême. Jean trembla de joie, et, dans l’émoi de son âme, il ne voulut pas baptiser Jésus, s’en croyant indigne ; mais le Galiléen l’y obligea doucement, et sa tête blonde se baissa sous l’eau divine… Après cela, l’histoire de Jean finit. Le baptême du Rédempteur est la récompense de sa longue pénitence, de toute sa jeunesse sacrifiée à l’idéal sublime. Salomé, fille d’Hérodiade, peut danser voluptueusement devant le Tétrarque et demander la tête de l’ascète ; celui-ci, dans les prisons de Machéro, verra venir sans trembler la hache du bourreau. Son destin mystique est accompli.