LA VOIE DOULOUREUSE
I
Le mont des Oliviers.
A l’est de Jérusalem, à trois pas de la porte San-Stefano, se dresse le mont des Oliviers, séparé de Sion par la sombre vallée de Josaphat, et ce nom suffit pour faire jaillir de toutes les âmes qui ont compris la poésie de la Passion le flot amer et profond des souvenirs. Ce mont n’est pas très haut, mais on le découvre de n’importe quelle terrasse de Jérusalem, car il domine tout ; il n’est pas très haut, mais la grande lumière qui l’enveloppe dès l’aube, la grande clarté cristalline et blonde qui entoure sa cime, semblent l’élever dans l’air. Même aux heures nocturnes, quand la terrestre Sion aux maisonnettes blanches s’endort à l’ombre de ses monastères chrétiens, de sa mosquée triomphante et de son mur sacré ; même aux heures tardives, quand le silence règne dans les ruelles de Soliman, dans ses impasses désertes, dans ses bazars muets, le pèlerin pensif peut contempler la montagne sacrée où Jésus pria, souffrit et, durant la terrible nuit, s’en alla vers la mort : n’est-ce pas là-haut qu’il fut baisé par Judas de Kérioth, pris par les soldats et qu’il dit à ses disciples, après avoir cherché en vain à les tirer de leur sommeil : Qu’importe que vous vous éveilliez maintenant, tout est fini ! N’est-ce pas au mont des Oliviers que commença la véritable Voie Douloureuse, et non pas au Prétoire de Ponce-Pilate ?…
Ah ! dans les ténèbres argentées, avec quelle avidité les yeux de ceux qui pensent, de ceux qui croient, de ceux qui rêvent, se fixent-ils sur ce mont sacré, comme s’ils voulaient revoir le triste cortège éclairé par les torches, avec les épées dégainées, descendant vers le Cedron et traînant, lié comme un malfaiteur, le Fils de Marie !
Le chemin pour arriver au mont des Oliviers est très escarpé : ce sont deux petits sentiers, pierreux et rudes. Les voyageurs qui aiment leurs aises y montent à cheval ou à âne, — surtout à âne, car ces tranquilles montures ont le pied sûr et tranquille, dans ces routes de Palestine, que les pierres, les rocs, la terre friable rendent si dangereuses. Mais ceux qui veulent visiter sérieusement la montagne divine vont à pied lentement, sans la hâte du touriste pressé, avec le calme silencieux de gens qui désirent penser et réfléchir, après avoir vu ; alors, il faut prendre le sentier abrupt que, dans la dernière période de sa vie, Jésus parcourait chaque jour et où le sol semble avoir gardé l’empreinte de ses pas. D’ailleurs, partout il y a un souvenir, une réminiscence, une image de ce passé si lointain et si proche… Voici le jardin de Gethsémani, avec ses huit oliviers sacrés, les oliviers d’alors, car l’olivier repousse sur ses anciennes racines, et toutes les traditions, l’hébraïque, la musulmane, la chrétienne, confirment rigoureusement qu’ici, près de ces troncs noueux, Il venait chaque jour prier son Père, qui était sa force et son courage. Le jardin de Gethsémani à lui seul mérite plusieurs visites, plusieurs haltes, sous les arbres saints, dont la verdure pâlissante a vu si souvent les grands yeux azurés du blond Nazaréen se lever au ciel, dans le dégoût des hommes et des choses. Mais le mont des Oliviers n’a pas seulement Gethsémani, le théâtre de la plus grande tragédie morale qui ait jamais troublé et désolé une âme divine, il a aussi pour lui une partie du drame sacré. Ici, à mi-côte, quelques pierres indiquent la place d’une ancienne chapelle, appelée Dominus flevit : le Seigneur a pleuré. C’est là que Jésus, regardant Jérusalem noyée dans une lumineuse journée de printemps, dans toute sa splendeur et sa puissance, dans tout son orgueil et son impénitence, c’est là que Jésus pleura sur la ville et sur sa ruine ; c’est là que, quarante ans après la mort du Juste, l’empereur Titus, avec sa neuvième légion, lança contre Jérusalem l’onde violente et dévastatrice des soldats romains, et Sion tomba et son peuple fut massacré et ses temples s’effondrèrent, et des milliers de Juifs commencèrent à gémir sous la malédiction terrible… Près du jardin de Gethsémani, Marie de Nazareth, âgée de soixante-trois ans, rencontra l’archange Gabriel qui, lui offrant une palme, lui annonça la fin de sa vie et sa montée au ciel, dans une gloire : elle baissa la tête, obéissante comme la première fois. Une roche blanche marque l’endroit où Marie, s’élevant dans les airs, laissa tomber sa ceinture, qui fut recueillie et conservée par l’apôtre Thomas ; quelques pas plus loin, dans une église où l’on descend par un large escalier, se trouve la tombe de Notre-Dame, ainsi que celles de saint Joachim et de sainte Anne ; cette église appartient au rite grec, et, continuellement, on dit des messes, des prières et des litanies sur le roc, où on ne trouva, après son ensevelissement, que le linceul qui enveloppait le corps de la Mère du Christ. Plus loin encore, s’élève la grotte de l’Agonie, où Celui qui devait périr pour le salut de l’humanité sua du sang et baigna la terre de cette écume pourprée : chaque matin, à l’aurore, un Père franciscain vient célébrer la messe dans cette grotte, qui, heureusement, dépend du culte latin. Une pierre blanche, sur le flanc de la montagne, fixe la place du sommeil des Apôtres, et au bout d’un sentier, une colonne s’élève là où Jésus fut trahi par Judas. Ah ! oui, il faut le visiter pas à pas, le mont des Oliviers, et plusieurs fois, car les impressions sont trop violentes, et on doit surtout monter jusqu’en haut, où se trouve la chapelle du Pater. Ici, Jésus apprit à ses disciples comment on priait, en joignant les mains et en prononçant les paroles sublimes qui consolent, qui glorifient, qui demandent le pardon : Notre Père ! Il l’avait déjà enseigné une autre fois sur le mont des Béatitudes, en Galilée, dans ce merveilleux Sermon sur la montagne, que chaque chrétien devrait connaître par cœur et que chaque philosophe admire dans sa grandeur… La munificence d’Adélaïde de Bossi, duchesse de Bouillon, une Française née d’un père italien, fonda ici un couvent de carmélites et l’église du Pater, — une église claire et silencieuse, dont le cloître, tout fleuri, est revêtu de marbres précieux, sur lesquels le Pater noster est inscrit en trente-six langues. A droite, en entrant dans une cellule mortuaire, gît la fondatrice, la duchesse de Bouillon, et près d’elle, dans une urne, le cœur de son père. Derrière les murs du monastère, les carmélites, qui suivent la règle de l’ardente Thérèse d’Avila, prient, loin de tous regards humains ; et cette église du Pater, toute blanche, toute fleurie, pousse à la contemplation, aux rêves vagues et lointains…
Enfin, c’est du mont des Oliviers que Jésus s’éleva au ciel, accomplissant les prédictions de l’Écriture, accomplissant son destin divin. Il faut grimper en haut, tout en haut, pour trouver la place sacrée, d’où le mont d’Orient vit la gloire de son Seigneur, comme il en avait vu la honte et le désespoir. Hélas ! cette place est occupée par une mosquée ! Cependant, avec cette tolérance religieuse dont les musulmans donnent continuellement l’exemple, le derviche qui garde le temple turc ouvre volontiers la porte aux chrétiens. Ainsi, le jour de l’Ascension, les franciscains portent là-haut leur autel, leurs ornements religieux et célèbrent la messe ; du reste, avec un pourboire, n’importe quel prêtre peut, sur un autel portatif, dire la messe dans la mosquée, quand il le veut… Le mont des Oliviers, qui vit à ses pieds tant de pleurs, de tristesses et d’agonies, a son faîte rayonnant de splendeurs glorieuses, et la terre, tout autour de lui, paraît réfléchir ces clartés ; le ciel semble s’incliner doucement sur le mont de l’angoisse et la mosquée disparaît, cachée par un nimbe de lumière. Sur le sol croissent d’humbles fleurs mauves…
II
Gethsémani.
Ce ne sont pas les richesses d’une chapelle élevée magnifiquement par la piété religieuse, ce n’est pas non plus l’édifice de pierre imposant dans sa lourdeur, qui arrêtent ici : c’est le jardin fleuri sur la côte de la montagne, sous le grand ciel d’un azur tendre presque blanc, — le jardin allègre, tout ruisselant de rosée nocturne, baigné par les délicates aurores orientales, égayé par le chant des oiseaux ; c’est Gethsémani qui vous prend, qui vous retient, qui, de loin, vous attire encore, toujours, par une force intime et secrète… Quel charme magique a donc ce jardin ? Il est planté d’antiques oliviers, car l’olivier ne meurt jamais, il renaît sur ses racines, et ces arbres ont vu Jésus s’asseoir sous leur ombre, prier et instruire ses disciples. Huit oliviers : mais si vieux, si imposants, que deux d’entre eux, spécialement, ont la grandeur et la majesté des chênes. Leurs troncs sont énormes ; le plus gros a huit mètres de circonférence, et sa verte frondaison s’étend sur le potager de Gethsémani. Ce tronc monstrueux ne semble plus être du bois : on dirait de la pierre, de la roche ; il en a la couleur, la dureté, les crevasses, et au-dessus s’élève une végétation merveilleuse, car les oliviers de l’inoubliable jardin donnent encore une abondante récolte. Huit oliviers : mais la charité poétique des franciscains, avec une intuition géniale, a tracé entre eux des plates-bandes de fleurs, et dans ce climat brûlant, dans ce pays sans eau, le jardin de Gethsémani, toujours frais et verdoyant, semble être un coin de terre enchantée au milieu d’un désert aride. Et le contraste est saisissant entre ces fleurs aux couleurs délicates, aux parfums suaves, près de ces oliviers dont le feuillage ressemble à une chevelure argentée : de petites roses blanches, des géraniums pourprés, des mauves d’un lilas triste et de grands lis, droits sur leur tige laineuse éclosent et s’ouvrent comme des coupes odorantes. Les siècles ont passé sur les arbres sacrés, et ces plantes charmantes ne vivent qu’un jour ; leur exquise jeunesse se renouvelle sans cesse autour des troncs noueux, tordus par les ans et leur fugace beauté entoure amoureusement les oliviers argentés, témoins de tant de drames… C’est une éternelle caresse de fleurs, c’est un sourire d’éternel printemps, entourant cette vénérable vieillesse…
Chaque jour Jésus, abandonnant la ville de Jérusalem où il était mal vu, laissant le Temple qui était devenu le centre de toutes les hypocrisies et de toutes les cupidités ; Jésus, suivi de ses disciples, sortait de la cité et venait dans ce jardin de Gethsémani, dont le maître était un ami, qui le laissait tranquillement parcourir son petit domaine. Là-haut, sous les oliviers, il s’asseyait. C’était l’heure du crépuscule, si douce en Orient. Combien de fois, à travers le feuillage d’argent, dut-il lever les yeux au ciel, cherchant son Père, dans l’ardeur sacrée de la prédication ! Combien de fois la gaie chanson des oiseaux, saluant le soleil qui se couchait derrière Jérusalem, dut mettre en son grand cœur une tendresse infinie et une infinie détresse. Près de lui était Simon-Pierre, en qui sa foi était si grande que même l’acte de reniement ne l’ébranla pas ; c’étaient Jean et Jacques, qu’il se plaisait à appeler les fils du tonnerre, tant leur apostolat était ardent ; c’étaient ses autres disciples ; c’étaient les saintes femmes : Marie de Cléophas, qui le suivit, le servit et l’aima du premier jour ; Marie de Magdala, la Galiléenne passionnée, à laquelle il pardonna ses péchés ; Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui écoutait ses paroles, extasiée ; et Suzanne, femme de Couza ; et trois ou quatre autres encore qui, fidèles, pieuses, tendres, ne pouvaient plus s’arracher de sa présence. A ceux-là, il parlait sous les vieux oliviers. Alors, dans l’idylle du printemps naissant, dans ce pays encore béni du Seigneur, sous un ciel limpide, entouré de gens qui l’écoutaient avec une âme ingénue et un cœur plein d’adoration, Jésus disait les paroles douces, les paroles suaves, les paroles émues qui attendrissaient les esprits les plus durs, qui enflammaient les imaginations les plus froides, qui amollissaient les intelligences les plus rudes. Oliviers noueux, vous entendîtes ces paroles merveilleuses ! Appuyé contre vous, devant ce mont de Sion où brilla la gloire de David et de Salomon, Jésus répétait la nouvelle loi de charité, de bonté et d’égalité, la nouvelle loi qui libérait les âmes et les rendait fortes contre la misère humaine, au nom d’une promesse suprême ; sous vos branches chenues, ô oliviers, retentissait l’écho de ces mots sublimes, qui, de ce pauvre et humble jardin de Palestine, passaient sur le monde…
Et, cependant ce nom de Gethsémani évoque la plus grande douleur qui ait brisé le cœur du Martyr : la fatale nuit d’angoisse, de défaillance, de doute passée dans ce potager, est plus tragique encore que l’agonie sur la Croix. Il vint ici dans la soirée terrible… Son âme était agitée, mais ses disciples ne savaient pas la réconforter. Il leur dit de ne pas dormir et leur confia sa faiblesse : son esprit était fort, mais sa chair souffrait. Ils ne comprirent pas et ils s’endormirent. Il resta seul, dans les ténèbres ; seul, dans ce jardin charmant où s’étaient écoulées des heures si belles et qui, maintenant, se vêtissait de deuil ; seul, sous le ciel noir ; seul, devant le problème effrayant qui l’agitait tout entier. Il essaya de prier, il essaya de s’unir à son Père par la pensée : il ne le put pas. Une tristesse mortelle l’envahit… Il appela ses disciples : ils reposaient. Il leur reprocha amèrement de ne pas pouvoir veiller une heure : ils se rendormirent. Ah ! c’est en cette nuit de terreur, de frisson, de solitude, d’abandon, d’immense incertitude, que Jésus vit, comme dans un résumé universel, toute l’infinie misère humaine, le péché inévitable, la tentation invétérée, les décadences du sang et de l’esprit, les faiblesses du cœur, tout le mal caché dans les chairs et dans les âmes ; Jésus mesura l’homme durant cette effroyable nuit, et celui-ci lui apparut si craintif, si mal défendu contre l’erreur, si aveugle, si sourd, si lâche, qu’il lui sembla impossible de le sauver jamais ! Seul, perdu dans l’ombre, tout près de la mort qui l’attendait, Jésus comme homme, douta si cruellement, que sa chair en fut bouleversée et qu’il sua du sang par tous les pores. Dans ce petit jardin de Gethsémani, il s’interrogea lui-même, en une crise de défiance suprême, pour savoir si sa prédication n’était pas un vain bruit emporté par le vent, et si la semence de son verbe, comme dans la parabole, n’était pas tombée sur la roche de l’égoïsme ou n’avait pas été dévorée par les oiseaux de proie ; il s’interrogea lui-même pour savoir si toute sa vie terrestre, vouée à la noble pensée de refaire l’esprit du monde, n’avait pas été dissipée stérilement ; il s’interrogea lui-même pour savoir si c’était utile maintenant de mourir sur la Croix… Angoissante question, posée par une nature vierge et ardente, surprise brutalement par le doute, assaillie par l’incertitude, abattue par la pensée d’avoir vécu en vain, d’avoir souffert en vain, et peut-être de mourir en vain !… Et, désespéré, le Christ joignit les mains, priant son Père d’éloigner le calice de ses lèvres… Ce jardin, ce modeste petit jardin entendit la parole la plus désespérée qui soit jamais sortie d’une bouche humaine. Combien d’heures dura cette nuit formidable ? Ah ! demandons-le à tous ceux qui connurent dans la vie — comme leur Dieu — de ces nuits inoubliables, de ces nuits de désolation, de ces nuits de misère, où tout croule autour de soi ; demandons-le à tous ceux qui souffrirent dans une de ces veilles ténébreuses ; demandons-le à toutes les grandes âmes qui eurent, elles aussi, leur nuit de Gethsémani, et qui sentirent l’inanité de leurs efforts, la mesquinerie de leurs tentatives, la caducité de leur œuvre. Qui donc a jamais compté ces heures ? Les douces paroles de l’Évangile leur donnent une épouvante sacrée, car elles montrent avec une terrible simplicité les tourments moraux, la douleur spirituelle et le déchirement physique qu’éprouva Jésus durant ces moments solitaires. La tragédie fut enveloppée d’ombre, cachée aux yeux humains, et quand le Fils de l’homme tendit la joue à Judas, en vérité, il avait vaincu, — mais il était déjà mort…
O jardin de Gethsémani, le sépulcre de Joseph d’Arimathie ne recueillit que le corps de Jésus, mais toi, tu as entendu ses paroles et tu as vu ses larmes, tu es donc plus sacré pour nous que tous les endroits sacrés, et nul ne peut s’approcher de tes oliviers sans trembler…
III
Le Chemin de la Croix.
Celui qui parcourt, de nos jours, le Chemin de la Croix, non pas depuis la maison de Hanan le grand prêtre, qui vraiment médita, décida et voulut la mort du prophète de Galilée ; non pas depuis la maison de Caïphe, instrument aveugle dans les mains de son beau-père Hanan, mais depuis le Prétoire romain, ce lithostratos où Ponce-Pilate, le gouverneur fourbe et humain, fut obligé de condamner Jésus, après avoir essayé de le sauver deux ou trois fois ; — celui qui parcourt ce chemin dont chaque pas rappelle le fatal trajet ; celui qui parcourt cette Voie Douloureuse, voulant tout voir et tout observer, met plus d’une heure pour atteindre le lieu du supplice et de la mort, le Golgotha, où se dresse aujourd’hui l’église du Calvaire. Maintenant encore la Via Crucis suit une montée, assez roide parfois, et à de certains endroits il y a des degrés, comme devant l’évêché copte où, pour la troisième fois, Jésus s’affaissa sous le poids de la Croix, comme devant la maison de la bonne Véronique ; cependant, la rue est pavée à la mode hiérosolomitaine, de petites pierres longues et étroites qui rendent la marche difficile, mais enfin elle est pavée. Une grande heure donc pour le voyageur chrétien et pour le curieux de choses mystiques ; et de plus, une lassitude aussi grande que si l’on avait marché longtemps dans des sentiers de campagne, où cependant le pied ne se heurte pas à des cailloux pointus, comme dans la Voie Douloureuse. Ce dut être bien plus long pour le Martyr ! Alors, la côte était plus rapide, et le sol en mauvais état, ainsi que tous les chemins de l’époque. La Croix pesait sur ses épaules… Il avait passé ses derniers jours en veilles et en prières ; les deux dernières nuits avaient été terribles : on l’avait lié à une colonne, flagellé, hué ; son âme était abreuvée d’amertume et ses forces le trahissaient. Quand il suivit, lentement, pas à pas, la Voie Douloureuse, il devait être dans un tel état d’accablement physique, que cette rue, que nous mettons une heure à parcourir, lui sembla sans doute éternelle…
Le Prétoire de Ponce-Pilate est, à présent, une caserne turque et il s’y trouve des fantassins musulmans. Cependant, moyennant un pourboire, on peut entrer dans ce bâtiment, où, chaque vendredi, les Pères franciscains, accompagnés de pèlerins et de dévots, se rendent pour commencer le Chemin de la Croix, s’arrêtant aux quatorze stations… Or, vous montez dans cette caserne turque par une vingtaine de marches, on vous ouvre la porte, vous passez sous un grand drapeau rouge avec le croissant et l’étoile blanche, et vous pénétrez dans une vaste cour, où sont dressés les fusils en faisceaux, où les soldats nettoient leurs gamelles : c’est le Prétoire, c’est le lithostratos, c’est là que Jésus a été condamné à mort. Vous souvenez-vous des paroles de Ponce-Pilate : Je me lave les mains du sang de ce Juste ?… C’est là-haut, près de ce mur, qu’il les a proférées, c’est en bas, dans cette cour où les canons des fusils brillent au soleil, où les soldats frottent les boucles de leurs ceinturons pour les faire reluire, que le peuple hébreu a lancé la terrible imprécation : Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils, jusqu’à la septième génération ! Ensuite, Jésus descend les degrés et, dans la rue, on le charge de la Croix : la place est marquée par une pierre blanche, scellée dans le mur, car la Scala Santa a été transportée à Rome. La montée commence : les soldats entourent les deux larrons et Celui que, par moquerie, ils appellent le roi des Juifs. Pendant un certain temps, Jésus avance, courbé, pâle, livide, ruisselant de sueur, le sang coulant de son front meurtri par la couronne d’épines. Mais, arrivé au croisement de la rue du Prétoire et de la rue de Damas, il tombe à terre. A l’angle des deux rues s’élève une colonne brisée, qui marque la première chute du Martyr. La voie, qui s’élargit à cet endroit, est parcourue par des piétons, des chameaux chargés de ballots, des ânes allant au bazar, des Arabes demi-nus. Enfin, le Martyr se relève ; mais, un peu plus loin, un groupe vient au-devant de lui, c’est Marie, c’est la Mère qui cherche son Fils ; Il la voit, la regarde, la salue : Salve, Mater. Et elle ? Elle ne dit rien et défaille dans les bras des saintes femmes. La scène a eu lieu dans une ruelle peu fréquentée : une petite chapelle s’érige à cent pas de là, consacrée à Notre-Dame de l’Évanouissement. Mais les forces de Jésus, après la rencontre de sa mère, s’affaiblissent de plus en plus : les soldats ont hâte d’en finir, car les fêtes de Pâques s’approchent, et ils veulent s’amuser librement : ils trouvent un paysan, un certain Simon, de Cyrène, et lui mettent la Croix sur le dos. Mais Simon ne la porte que peu de temps. C’est devant une maison grise, à un angle de la Voie Douloureuse, que le Cyrénéen a soulagé les épaules meurtries du Christ. La route se fait plus escarpée, les degrés commencent : pendant que le condamné monte cette côte, haletant, exténué, épuisé, demandant la mort à chaque pas, une femme sort de sa maison ; elle s’appelle Bérénice et elle est Juive, mais qu’importe ?… elle s’approche des soldats et, courageusement, essuie avec un linge la face de l’agonisant : sur la toile, le visage reste imprimé en traits sanglants, et, à partir de ce jour-là, la Juive ne s’appelle plus Bérénice, mais Veri-Icon, la vraie image, ou Véronique. La maisonnette existe encore sous une arche obscure, en haut d’un escalier creusé dans la roche brune, et peut-être en fera-t-on une chapelle. La tragique procession continue : à soixante mètres de là, Jésus tombe pour la seconde fois… Autour de lui, s’alignent des petites maisons blanches, et sur une fenêtre fleurit un rosier, cultivé par quelque Hiérosolomitaine aux yeux lourds ; sur les degrés de pierre, des gamins jouent et se disputent en arabe. A force de coups, le mourant se relève, et son état est si pitoyable que des femmes le regardent passer en pleurant. Et la grande prophétie sort des lèvres de celui qui se traîne au supplice : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos enfants ! Puis, il se remet en marche… Le trajet est long, l’accès est difficile, au loin apparaît le Golgotha, mais pour l’atteindre, quel effort !… De nos jours, cette partie du chemin est fermée par des constructions postérieures, et le pèlerin qui veut suivre Jésus le long du chemin est obligé de faire deux ou trois détours avant de joindre la dernière station, celle où, en vue du Calvaire, Jésus tomba pour la troisième fois. C’est une petite place située au coin du bazar, à un des endroits les plus sales et les plus fréquentés de la ville : le marché des Arabes, des Musulmans, des Abyssins coptes, des Juifs… L’âme est déchirée et le cœur se brise devant ce spectacle.
Maintenant, la fin du drame surhumain se passe dans l’église du Calvaire, tout là-haut, devant la roche qui a supporté le corps du Christ. Une grande dalle de pierre marque l’emplacement où il fut dépouillé de ses vêtements, que les soldats tirèrent au sort ; non loin, dans cette même église, un tableau de mosaïque indique le lieu du crucifiement ; quatre mètres au delà, vers l’est, un trou cylindrique, revêtu d’argent, dit que la Croix y fut dressée. Elle regardait l’Occident et les yeux du Christ expirant se fixèrent sur ce côté du monde, qui devait faire triompher sa foi. Mais, désormais, la scène lugubre touche à sa fin : les sept paroles sont prononcées ; il a pardonné au bon larron ; il a parlé à sa mère et à Jean ; il a remis son âme dans les mains de son Père : la mort est venue. Là, près de ce petit autel du Stabat Mater, élevé par les soins des fidèles, Jésus-Christ est descendu de la Croix, enveloppé dans le voile de Marie ; ici, sur cette plaque de marbre — la pierre de l’Onction — son corps est lavé, parfumé de nard et de myrrhe. Et un peu plus loin, dans le petit jardin du bon Joseph d’Arimathie, dans le sépulcre encore neuf, la dépouille sacrée est déposée, pendant que la nuit tombe…
La Voie Douloureuse est finie.
IV
Le Calvaire.
L’église du Calvaire fait partie de celle du Saint-Sépulcre. Tous les chrétiens se rappellent cette lugubre histoire : Jésus fut crucifié sur un petit monticule appelé le Golgotha, ce qui signifie crâne, parce que la croyance populaire voulait que là soit enseveli le crâne d’Adam. Le jardin où se trouvait la tombe familiale de Joseph d’Arimathie était proche du Golgotha, d’après tous les évangiles ; et les Juifs furent très contents que le disciple secret de Jésus voulût bien se charger du corps et l’emporter immédiatement, car la Pâque s’approchait et ils n’auraient pu la célébrer, s’ils avaient été contaminés par le contact d’un cadavre. La mère désespérée et les saintes femmes, l’apôtre Jean et le bon Joseph n’eurent donc pas un long trajet à faire pour déposer le mort dans son dernier lit : il fut enseveli à quelques pas du lieu de son martyre.
Sainte Hélène eut une idée digne de son cœur : elle résolut d’enfermer toutes les stations sacrées de la Passion dans une immense basilique. Pour réaliser son projet, elle dut faire tomber une partie du monticule où expira le Fils de l’homme, si bien que l’église est appuyée en partie sur le Golgotha, en partie sur un terrain artificiel ; l’église du Golgotha se trouve à main gauche, en entrant dans la basilique du Saint-Sépulcre ; sa hauteur est d’environ cinq mètres.
Elle est bâtie dans un coin obscur, et un double escalier de pierre, très raide, y conduit. Une obscurité profonde y règne continuellement et les lampes jettent des lueurs incertaines sur les ors et les argents des icones byzantins. Car, la place qui vit le crucifiement de Jésus, par de tristes vicissitudes, appartient aux Grecs schismatiques. Sous l’autel, une étoile d’argent marque l’endroit où l’on dressa la Croix, et le métal est usé par les lèvres des fidèles. Plus loin, de chaque côté de l’autel, se trouvent deux pierres qui indiquent l’emplacement des croix du bon et du mauvais Larrons, et à droite, sous un revêtement de métal, on voit la crevasse profonde qui s’ouvrit dans la roche, au moment où Jésus, jetant un grand cri, expira sur la Croix. Cette crevasse se prolonge jusque dans les entrailles de la terre et semble être produite par un violent tremblement de terre. Saint Luc dit : En même temps, le voile du Temple se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla ; les pierres se fendirent…
Eh bien ! tout cet appareil ne satisfait point l’esprit ; le Golgotha n’aurait pas dû avoir de temple ; la petite éminence qu’Il monta péniblement, pliant sous un faix trop lourd pour ses épaules, où Il fut dépouillé de ses vêtements — la tunique de Jésus était sans couture, d’un seul morceau, tissée par sa Mère — où Il fut cloué sur la Croix, où Il passa trois heures d’angoisse, où, mourant, Il pria pour ses ennemis, la petite éminence aurait dû rester intacte, telle qu’elle était. Il suffisait d’y ériger une grande Croix pas autre chose. Dans l’air libre, sous le doux ciel d’un azur blanchissant que, durant les longs étés syriens, aucun nuage ne vient troubler, la Croix se serait dressée, jetant sa grande ombre sur la roche solitaire ; et pendant les durs hivers de la Judée, les vents et la pluie l’auraient fouettée sans l’abattre ; elle serait restée là grande, puissante, redoutable sur l’horizon, — signe inébranlable de la foi chrétienne.
Le pèlerin, alors, aurait parcouru toute la Voie Douloureuse, partant non pas du Prétoire où Ponce-Pilate lut à Jésus l’injuste condamnation, mais de cet inoubliable jardin de Gethsémani qui rappelle la terrible nuit d’épreuve… Le pèlerin aurait marché dans le chemin qu’Il suivit, au milieu des soldats, à la lueur des torches fumantes, accompagné seulement de deux ou trois de ses apôtres, pendant que Judas de Kérioth, sur lequel il avait levé ses clairs yeux bleus, s’enfuyait, serrant contre sa poitrine la bourse infâme renfermant les trente deniers… Le pèlerin serait descendu comme Jésus dans la vallée de Josaphat, qui sépare le mont de Sion du mont des Oliviers ; il aurait passé, comme lui, le petit pont de pierre jeté sur le torrent du Cedron ; il aurait monté la pente raide qui conduit à Sion et à la maison de Caïphe ; et ainsi, pas à pas, le pèlerin aurait pu suivre toute l’agonisante histoire de la Passion, depuis la nuit passée chez Hanan à la maison de Caïphe, où Simon-Pierre, en qui le maître avait mis ses plus grandes espérances, le renia sans avoir la force de se déclarer son ami ; le pèlerin aurait fait toutes les stations de la Via Crucis, baisant la terre, et serait enfin arrivé au petit monticule où se termina la terrible tragédie, à la neuvième heure d’un vendredi de nisam. Et là, une simple croix aurait rappelé cet instant suprême, cet instant qui bouleversa la face du monde. La roche blanchâtre, striée de veines et de taches rouges, serait intacte, et les yeux étonnés auraient vu librement l’énorme masse séparée en deux dans toute sa profondeur.
A quoi bon cette chapelle petite et obscure, où l’on étouffe, où l’on ne voit rien, où la grande vision du Golgotha est parfaitement perdue ? L’ardeur religieuse de ceux qui viennent se prosterner là, de toutes les parties du monde, n’aurait certes pu démolir une montagne : le Seigneur ne nous a pas dit de l’adorer dans les murs d’une église. On prie si bien à l’air libre, sous les vieux oliviers de Gethsémani, à l’ombre desquels Jésus se recueillit souvent ; on prie si bien, là-bas, sur les bords fleuris du Jourdain, dans ces champs bénis du ciel ; on prie si bien dans la douce Galilée, jardin enchanté où germa la parole divine…
Près du pont de Samarie, un jour, Jésus répondit à la Samaritaine, qui, ingénument, lui demandait s’il fallait adorer le Seigneur dans le temple comme les Hiérosolomitains ou sur la montagne comme les Samaritains ; Jésus répondit que bientôt on ne prierait plus dans le temple ni sur la montagne, mais partout où serait l’esprit de vérité, dans sa lumière. Eh ! pourquoi le Golgotha n’est-il pas resté, comme il était alors, nu, austère, tragique, au lieu de devenir un endroit clos et fermé, orné de saintes images vêtues de métaux précieux, la face brunie et enfumée par les lampes, tandis que la crevasse admirable est couverte de gouttes de cire, tombées des petits cierges que penchent les fidèles, pour mieux voir la fissure de la roche ! Comme l’âme trouverait des impressions aiguës et profondes, si on pouvait aller là où Il finit sa vie, pendant les fraîches aubes naissantes ou durant les ardents crépuscules pourprés, sans dépendre du règlement de la Sublime-Porte qui ouvre et ferme les sanctuaires, sans passer devant les gardiens et les soldats turcs…
Mais sainte Hélène ne pouvait savoir tout cela. Sa foi, alors, était si vive, si ardente, si ingénue, si simple, si luxueusement païenne, que, pour satisfaire son besoin de vénération, elle pensait aussitôt à de magnifiques constructions, riches de marbres et de pierres précieuses. La piété de sainte Hélène a construit trente-quatre sanctuaires sur les Lieux-Saints ! Comment n’aurait-elle érigé aussi un temple sur le Golgotha ? Plus tard, ses basiliques furent détruites et reconstruites, puis détruites de nouveau, et encore reconstruites, mais jamais personne ne pensa que le Calvaire ne devait être qu’une simple montagne ornée d’une Croix… Ah ! on l’aurait vue de toutes les collines de Jérusalem, la Croix, et l’œil n’aurait pu la fixer sans se remplir de larmes !
En bas, dans l’église du Saint-Sépulcre, à main gauche, une petite grille de fer entoure un roc ; il est en face du Golgotha, éloigné d’une cinquantaine de pas. C’est la place où les saintes femmes en pleurs regardaient Jésus agoniser sur la Croix. Maintenant, en se mettant au même point, on ne distingue plus qu’un amas de pierres et de colonnes. O pieuses femmes, vous le voyiez, au moins, et nous, nous ne pouvons même pas voir le symbole de sa douleur…
V
Les pleurs d’Israël.
Chaque vendredi, dans les rues de Jérusalem, partant de l’antique Prétoire où Jésus fut injustement condamné et allant jusqu’au Sépulcre, les pèlerins accomplissent la Via Crucis, s’agenouillant et priant devant toutes les stations de la Croix, reconstituant chaque épisode du drame horrible. Et le fatal dialogue entre Ponce-Pilate et le peuple juif revient à l’esprit : Voulez-vous la mort de ce juste ?… Je me lave les mains de son sang. Et le peuple : Retombe son sang sur notre tête et sur celle de nos fils, jusqu’à la septième génération ! Et c’est vraiment chaque vendredi que la déprécation juive trouve son témoignage douloureux et profond, encore une fois et toujours ! En effet, ce jour-là, les nombreux Israélites qui peuplent Jérusalem, environ trente mille, ferment leurs boutiques et leurs échoppes, barricadent leurs maisons et désertent leurs faubourgs infects. La ville prend l’aspect d’un pays abandonné ; on dirait une vieille cité de province, un dimanche, à l’heure des vêpres. Les marchés sont vides. Les derniers chameaux se sont éloignés, retournant à Bethléem, à Jéricho, à Saint-Jean-de-la-Montagne. Un grand silence tombe sur l’antique Solima, la ville de Salomon et de David, et le grand souffle d’Israël semble avoir balayé les rues ; le quartier nazaréen, le quartier de Jésus, paraît rapetissé, dispersé sous le vent du rite hébreu. Où est donc la population de Sion aux visages blêmes et aux fines lèvres pâles, la population aux yeux tristes et fiers ? Les chrétiens qui ont fait la Via Crucis rentrent à l’hôtel ou à l’hospice des franciscains pour se reposer un peu, calmer leur esprit agité par les souvenirs de la Croix ; et plus tard, vers les heures d’après-midi, le drogman fidèle vient leur rappeler qu’il faut aller voir les pleurs d’Israël. Les Juifs travaillent durement, s’adonnent aux besognes les plus pénibles, peinent du matin au soir, se disputant pour un centime, mangeant mal, dormant peu, infatigables, silencieux, obstinés, toujours croissant en nombre et en fortune ; et un seul jour de la semaine, le vendredi, ils exhalent leurs âmes dans des plaintes. C’est un vrai spectacle que les pleurs d’Israël, un spectacle curieux, bizarre, morbide et émouvant.
Un mur ! Non pas un mur ordinaire, mais quelque chose comme l’immense flanc d’une construction cyclopéenne, voilà tout ce qui reste du temple de Salomon, du temple qui renfermait la Loi mosaïque ; du Temple, enfin, dont les splendeurs et les somptuosités emplissent les Saintes Écritures. Un mur seulement, mais si grandiose, si colossal, qu’aucune parole ne peut en donner l’idée : l’œil qui se lève pour en mesurer la hauteur s’abaisse aussitôt, humilié. Les pierres en sont larges, longues, profondes, et sont en réalité des blocs égaux posés les uns sur les autres : une roche à pic, taillée, lisse, poussiéreuse, puissante. Tout a été ruiné. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il pouvait détruire le Temple et le reconstruire en trois jours ? Il ne reste rien de ces bois précieux, de ces ivoires, de ces pierres rares qui le rendaient éclatant et stupéfiant ; seul, ce pan de mur est là pour attester la puissance de la main qui le renversa. Et cette ruine, non seulement n’est qu’un misérable débris de la gloire d’Israël, mais pour que la malédiction soit plus tragique encore, le destin a fait de cette muraille, qui atteste la grandeur de Moïse et de Salomon, le support d’une partie de la mosquée d’Omar.
Les Turcs ont profité des fondements du Temple pour ériger dessus, pendant le règne d’Omar, un édifice magnifique, en l’honneur de Mahomet ; il est le troisième, par l’importance, dans l’Islam, après la mosquée de la Mecque, tombe du Prophète, et après celle de Médine. Et le mur qui était couvert d’escarboucles, d’émeraudes, de lames d’or et de cuivre ; le mur sacré qui avait vu les pompes solennelles de la loi mosaïque, maintenant asservi et humilié, est le soutien d’un sanctuaire mahométan : les lettres mystiques arabes en sont l’unique ornement, et des briques jaunes et bleues courent intérieurement le long de la corniche. Dehors, il suit une ruelle étroite et sale, où les blocs de pierre prennent un aspect fantastique, au milieu des masures et des chaumières. La gloire de Salomon est disparue, la gloire du peuple hébreu s’est éteinte, et la muraille qui entendit les prophéties et les prières judaïques, qui fut le berceau idéal de la Loi, est aujourd’hui marquée du sceau musulman.
Et c’est sur ce dernier vestige de leur passé, que les Hébreux viennent pleurer chaque vendredi ; ils n’entrent pas dans la mosquée d’Omar, parce qu’elle leur fait horreur : ils assurent que le livre de la Loi a été enterré sous le péristyle et qu’ils craignent de le fouler involontairement aux pieds ; en réalité, ils souffriraient trop en voyant le croissant à la place de l’Arche Sainte, et le mirah au lieu du Tabernacle. Ils n’y pénètrent point. Chaque vendredi, ils s’acheminent vers la ruelle où s’élève la muraille de Salomon ; tous s’y rendent, femmes et enfants, vieux et jeunes. Les femmes portent une espèce de toquet de soie ou de laine, posé sur les cheveux ; et, là-dessus, un châle de mousseline à fleurs, qui leur cache la moitié du visage. Quelques hommes ont le bonnet de fourrure, et ce sont des Juifs russes ou polonais ; d’autres, un bonnet de soie noire, et ce sont des Juifs français ou anglais ; d’autres encore sont vêtus de l’antique simarre hébraïque, mais ceux-là sont peu nombreux. Le long des masures et des chaumières, en face du mur sacré, il y a des bancs et des sièges : là, s’asseyent les vieillards et les enfants, pour prier et pour lire leurs oraisons. Et contre le mur, le front appuyé sur les pierres, se tiennent une quantité de femmes, le châle rabattu sur la tête, les épaules courbées, plongées dans une douleur silencieuse ; et le roc froid, lisse et poussiéreux, peu à peu se trempe de larmes, tombées de ces yeux qui semblent se fondre en eau. Il y a là deux ou trois cents personnes à la fois, qui restent dix minutes ou un quart d’heure. Ils sanglotent, cherchant à étouffer leurs gémissements, ayant la pudeur de leur douleur ; puis ils cèdent la place à deux ou trois cents autres personnes qui embrassent la roche, la frappent de leur front, prient et se désespèrent. Et elles répètent une dolente et angoissante litanie, dont voici les premiers vers :
Pour notre temple détruit — nous venons ici et pleurons,
Pour notre gloire tombée — nous venons ici et pleurons,
Pour notre peuple exterminé — nous venons ici et pleurons.
Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël, psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi ; à mesure que la grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur de Salomon. Ah ! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément. Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées par les meurtriers de Jésus : le sang qu’ils ont répandu a semé la guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à Mahomet est leur unique héritage mystique.
Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie, sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur elles, au dehors, au milieu des curieux qui les observent, au milieu de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des bruits de plaintes ; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule qui se désespère ; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui se lamente… Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon. Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée, montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux ; certes, la névrose des larmes loge dans cette ruelle ; certes, le mur de Salomon les hypnotise… Mais à quoi servent les paroles de la science ? Ils gémissent là sur un désastre ; ils expient le plus grand des péchés ; ils trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer d’eux ? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré leur cupidité et leur commerce ; ils sont si abandonnés et si délaissés, malgré leur avarice ; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur courage, que la grandeur de leur châtiment effraye… Une fatalité les enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui, après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.
VI
La vallée de Josaphat.
Si vous sortez de la cité sainte, en voiture, pour vous rendre dans la jolie petite ville de Bethléem, vous voyez la grande vallée sombre paraître et disparaître devant vos yeux ; si vous allez, toujours en voiture, dans ce frais et ombreux village de Saint-Jean-de-la-Montagne, où est né le Précurseur, la vallée sinistre surgit encore devant vous, mettant en votre âme un sentiment d’incroyable tristesse ; si, enfin, vous partez à cheval pour faire cette fatigante excursion de Jéricho, de la mer Morte et du Jourdain, avant que vous arriviez à Béthanie, le village où le Rédempteur aimait venir visiter Marthe et Marie, la vallée s’étend à vos pieds, dans sa funèbre apparence d’immobilité, de silence et d’horreur ; et pendant les longues heures du trajet, cette effrayante vision hante votre rêverie.
Et quand vous montez au jardin de Gethsémani, vous la sentez toute proche, la vallée noire et muette ; et si, parfois, vous l’oubliez, soyez sûr que votre drogman, un homme précis et méthodique, vous rappellera que c’est la vallée de Josaphat et que vous n’y êtes pas encore allé. En vain, toute la partie sereine et tranquille de votre esprit se révolte contre cette influence de lourde mélancolie ; en vain, vous essayez de résister à l’entraînement fatal qu’exerce sur vous ce voisinage d’immuable consternation ; en vain, vous tentez de vous soustraire à l’ensorcellement secret de ce lieu d’éternelle douleur : tout en vous se soumet à cette emprise mystérieuse. Vous finissez par avoir la nostalgie malsaine d’une ambiance, où toutes vos misères passées et futures pourraient former un ex-voto de larmes réprimées, de soupirs étouffés, de sanglots contenus, et un beau jour, presque malgré vous, oubliant l’azur du ciel, oubliant le soleil, oubliant le sourire de la nature, vous finissez par aller à pied dans la vallée de Josaphat, cherchant l’ivresse des tristesses, des découragements, des ruines…
Croyez-vous qu’elle soit grande, la vallée de Josaphat ? Non. Elle a quatre kilomètres de longueur sur deux cents mètres de largeur. Mais qu’importent ces mesures mesquines !… Quand on est descendu, lentement, par le petit sentier raide et escarpé qui conduit au centre de la vallée, quand on est arrivé au fond du ravin, on croit avoir pour toujours abandonné les formes gaies et heureuses de la vie et être entré dans le royaume sans fin de la Tristesse. La vallée de Josaphat n’a pas d’arbres ; elle n’a pas de fleurs ; elle n’a pas une touffe d’herbe ; toute végétation a disparu depuis un temps immémorial, ou peut-être n’y en a-t-il jamais eu ; elle est faite de terre brune et stérile ; elle est faite de roches sombres et âpres ; elle est faite de pierres rougeâtres et hostiles. Tout le côté occidental est semé de tombes juives, et elles sont si serrées, si pressées, si nombreuses, qu’il n’y a plus de place pour en construire d’autres ; de toutes les parties du monde, les Israélites viennent se faire enterrer ici, et quelques-uns, agonisants, arrivent seulement pour y mourir… Eh bien ! ce ne sont pas ces monuments qui inspirent une si profonde mélancolie : ils n’ont pas de croix, pas d’inscriptions, pas de couronnes, pas de fleurs, et ces pierres blanches, grises ou brunes n’évoquent pas d’idées funèbres. Puis, elles nous touchent assez peu, ces sépultures juives qui renferment des êtres que nous ne connaissons pas, des êtres d’une autre race, des êtres d’une autre foi. Non, l’infinie désolation de la vallée de Josaphat n’est pas là…
Il y règne un silence lugubre. Les bords du ravin se dressent à pic de chaque côté, comme les parois d’un abîme, où n’arrive même pas la douce lueur des étoiles ; la lumière y est froide, comme décolorée par une incommensurable pâleur ; le ciel apparaît si lointain, si blanc, si fermé, que les yeux se baissent involontairement sur la terre rougeâtre. Personne ne passe. Là-bas, très loin, vers la fontaine de Siloé, une paysanne s’éloigne, chargée de son outre noire remplie d’eau ; mais on dirait une ombre incertaine et fuyante. La solitude, ici, se fait éternelle, dans le temps et dans l’espace. Peut-être, une âme vivante n’ose-t-elle pas descendre dans ce désert, où l’imagination chrétienne place le grand jugement et la dernière journée ? Il semble qu’un charme magique cloue à la pierre sur laquelle il s’est assis l’audacieux qui s’est risqué dans ce gouffre. Aucun oiseau n’effleure de son aile les hautes cimes de la vallée ; aucun bourdonnement d’insecte n’anime l’air immuable et pesant. Trois grands mausolées bizarres émergent au milieu des pierres : celui d’Absalon, l’indigne fils de David ; celui de Zacharie, le fils de Barrabas, et celui de saint Jacques le Mineur. Ces trois tombes sont chacune d’un style différent : celle d’Absalon surgit au fond de la vallée, celles de Zacharie et de saint Jacques sont collées contre la roche, et toutes trois attirent le regard sans le retenir. La vallée de Josaphat, froide, muette, enveloppée d’un silence que des milliers d’années semblent n’avoir jamais interrompu, sombre comme aucun paysage humain, renferme en elle-même les éléments de la plus haute et de la plus intime mélancolie. Celui qui obéit à la séduction fatale et qui, assis sur une pierre, s’abandonne à l’ensorcellement étrange de cet air lourd, de cette lumière morne, de cette stupéfiante torpeur ; celui-là s’imagine que, désormais, il n’existe plus dans le monde ni la gaieté des couleurs qui enchantent l’œil, ni la douceur des parfums qui caressent l’odorat, ni aucune de ces choses belles, limpides, brillantes, — richesses humbles et glorieuses de la vie. Celui qui subit la fascination funeste ne se souvient plus des tendres caresses de ses enfants, des sourires de ses parents, de l’affection de ses amis : il n’a plus que la sensation d’une solitude éternelle, d’un désert que rien ne viendra jamais animer, sauf l’effroyable catastrophe finale. Toutes les énergies s’abattent, toutes les révoltes de l’âme s’engourdissent : celui qui descend dans la vallée de Josaphat montre un grand courage. Le frisson de terreur et de douleur qui l’accueille lui donne l’avertissement suprême : c’est la vallée de la Mort.
VII
Ombre qui souffre…
J’eus la joie de me trouver à Jérusalem le jour de la Fête-Dieu. Vous savez que c’est un jour aimé de ceux qui ont été élevés dans le Midi, où la piété religieuse se plaît à des manifestations pleines de gaieté, de grâce et de tendresse, ainsi qu’à des spectacles d’une pompeuse solennité. Dans le Midi ensoleillé et riant, la Fête-Dieu fait sonner les bruyants carillons dans les tièdes journées de mai ou de juin, et promène dans les campagnes un dais de velours rouge soutenu par des piques dorées, sous une pluie de fleurs, dans un nuage d’encens, au milieu des prières et des chants. La Fête-Dieu autrefois était un Noël estival, mais un Noël plus intense, célébré au grand air, à la belle lumière du soleil, dans la jeune verdure, dans l’éternel renouveau de la nature ; seulement les anciennes coutumes s’effacent et celle-ci, comme les autres, va se perdant peu à peu…
Donc je fus charmée de me trouver ce jour-là dans la moderne Sion, la ville vouée au Seigneur. Je pensais que la Fête-Dieu, dans ce pays où Jésus avait vécu et souffert, devait avoir un éclat spécial. Hélas ! j’oubliais que nous nous trouvions en Turquie ! Non pas que les musulmans s’opposent en quoi que ce soit aux manifestations du culte chrétien ; mais Jérusalem est sous la domination du sultan, et les processions triomphantes à travers les quartiers mahométans ou juifs seraient un non-sens. Mahomet règne en maître ici : la mosquée d’Omar, construite sur les ruines du Temple de Salomon, est plus grande et plus magnifique que l’église du Saint-Sépulcre.
Aussi, l’Église latine fait sa procession du Corpus Domini dans l’intérieur du sanctuaire, modestement, mais très pieusement. Toute la communauté franciscaine y prend part, et, l’an passé, il s’y trouvait aussi le Père Louis de Parme, le supérieur des franciscains, qui, humblement, s’était mêlé à la foule des autres moines, observant ainsi la tradition de simplicité et d’obscurité du grand saint François. J’ai déjà dit que l’église du Saint-Sépulcre est vaste : plus que vaste, du reste, bizarre, extravagante, faite de sept ou huit églises réunies, les unes hautes, les autres basses, carrées, rondes, octogones, souterraines, latines, grecques, coptes, arméniennes, claires, obscures, sombres, reliées entre elles par une allée découverte, où il pleut — quand il pleut… Il y a l’édicule sacré qui renferme la Tombe divine, puis la chapelle souterraine où sont les autres tombes de Joseph d’Arimathie ; ensuite la chapelle souterraine de Sainte-Hélène et de l’Invention de la Croix, la chapelle de la Prison de Jésus, la chapelle de l’Apparition devant sainte Madeleine, la chapelle de la Flagellation, la chapelle de la Pierre de l’Onction, l’église du Golgotha, et dans celle-ci la chapelle du Crucifiement, la chapelle de la Mort, la chapelle de la Déposition, et j’en oublie… Sont-elles trop nombreuses ? Non, la piété chrétienne des premiers siècles voulut multiplier les souvenirs, pour imprimer plus profondément l’image du Divin Martyr dans le cœur des hommes ; partout où il y eut un acte de cette Passion, les fidèles voulurent qu’on pût y pleurer et y prier. Mais les temps ont changé ; les croyants d’à présent adorent Jésus dans son essence même, dans sa complète perfection humaine et divine, et non plus pour cet épisode de douleur…
J’ai énuméré ces églises et ces chapelles, puisque la procession latine les visite toutes en priant et en chantant ; elle commence à trois heures, et à deux heures et demie, je me trouvais déjà dans le temple. Une foule composée de Hiérosolomitaines latines enveloppées dans leurs blancs manteaux de mousseline, portant parfois un enfant ; de Bethlémitaines, à la beauté fine ; de dames européennes, habillées à la dernière mode ; d’Anglaises catholiques, ridicules sous de grands chapeaux ornés d’un couvre-nuque de toile ; de mendiants, drapés dans des haillons ; et partout des bambins, de tout âge et de toutes tailles, car Sion paraît se prêter singulièrement à la multiplication de la race humaine… L’église du Saint-Sépulcre avait toujours son aspect stupéfiant, assemblage d’éléments mystiques et profanes, réunion de fanatiques et d’indifférents, laide et belle tout à la fois, riche et pauvre, dégoûtante et émouvante…
La procession sortit à trois heures précises de la grande chapelle de Marie-Madeleine, qui appartient aux franciscains. Devant marchaient les cavass du couvent, c’est-à-dire deux gardes armés et vêtus magnifiquement, avec de grands bâtons à pomme dorée qui frappaient le sol à coups réguliers ; puis le clergé, puis la moitié de la communauté franciscaine, puis le dais sous lequel était exposé le Corps de Notre-Seigneur, puis l’autre moitié des moines franciscains, puis une multitude d’enfants des écoles de Saint-François et de Saint-Joseph, et enfin une foule de croyants de toute condition. Un long cortège qui se déroulait difficilement dans le temple, avec ses énormes pilastres et ses chapelles aériennes ou souterraines. Les prêtres et les moines chantaient, les religieuses, les garçons et les filles leur répondaient ; et au premier arrêt devant la sainte Tombe, dans un éblouissement de soleil qui entrait par ces hautes fenêtres, au milieu des nuages d’encens, j’eus la sensation que c’était bien la Fête de Dieu, glorieuse et gaie, avec les chants des enfants, des prêtres et des sœurs aux blanches coiffes.
Ah ! ces sœurs… Quatre ou cinq d’entre elles, vêtues de gris, le visage caché par de grandes ailes blanches, allaient et venaient, faisant s’agenouiller les fillettes, réglant leurs mouvements, dirigeant leurs motets, marchant de ce pas étouffé qui leur est habituel, conservant un air tranquille, renfermé et lointain… Il y avait une religieuse plus âgée, plus grave, approchant de la trentaine, physionomie sereine, qui surveillait tout avec une attention et une patience infatigables. Enfin, parmi les petites filles, se trouvait une autre religieuse qui attira aussitôt mon attention. D’abord, elle n’était pas vêtue de gris, mais de noir, avec une tunique et une patience semblables à celles de carmélites, les filles de la grande sainte Thérèse d’Avila, — sauf que sa tunique et sa patience étaient noires. Sa coiffe, petite et étroite, et toute plissée, n’avait pas les ailes blanches des sœurs de Saint-Joseph. Quel était son ordre ? Elle n’était pas cloîtrée, certainement : son voile noir était rejeté en arrière et pendait tristement sur la tunique sombre.
Cette religieuse appartenant à un ordre que je ne connaissais point, était grande et mince, si mince que les plis de sa robe flottaient sans accuser aucune forme. Son allure indiquait une fatigue mortelle ; à chaque pas, elle s’arrêtait comme à bout de force, et quand elle se remettait en marche, elle semblait vouloir tomber… non pas tomber, mais s’évanouir, défaillir, perdre connaissance, disparaître… On ne voyait d’elle que le visage et les mains : un visage juvénile, marquant à peine une vingtaine d’années, mais si ravagé, si pâle, si transparent, si émacié, que toute la douleur humaine paraissait s’y être imprimée. Les yeux sombres étaient pleins d’une indicible lassitude, regardant sans voir, incertains, troubles, mélancoliques, souvent voilés de larmes ; la bouche pâle, aux lèvres fines, avait, à de certains moments, une expression déchirante. Et ces mains, ces mains !… L’une, toute blanche, pendait presque inanimée le long de la robe noire ; l’autre tenait le cierge : le cierge était léger, mais les doigts étaient si décharnés, si faibles, si effilés, qu’ils tremblaient et laissaient tomber de grosses gouttes de cire. Mains diaphanes, aux veines trop bleues ; mains de femme qui pleure, qui souffre, qui agonise, qui meurt…
Pourquoi, aussitôt, cette Fête-Dieu s’assombrit-elle en moi ? Pourquoi tout mon être fut-il apitoyé par cette jeune douleur ? Pourquoi mes yeux ne se détachèrent-ils plus de cette ombre noire qui se traînait et chancelait comme prise de vertige ? Je l’ignore… Je fus vaincue par un sentiment de pieuse curiosité, par la fascination de la souffrance, par le mystère de tout ce qui est triste, par l’apparition d’une peine inconnue. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Où allait-elle ? Je n’en savais rien : je ne pouvais rien demander, ni à elle, ni aux autres ; j’étais dans la foule des fidèles, elle était au milieu des fillettes qui chantaient ; je n’étais qu’une humble chrétienne et elle était religieuse ; elle semblait devoir expirer d’angoisse et d’épuisement à chaque soupir… Mais en cette journée mystique, ce fantôme enfermé en des vêtements monastiques intéressait mon âme comme une énigme douloureuse.
Combien cette religieuse devait souffrir ! On devinait que pour venir à l’église et suivre la procession, elle avait dû faire un effort surhumain : aussi les forces lui manquaient à chaque instant. Le cortège était interminable et faisait de longues haltes : devant chaque église, devant chaque autel, tout le monde se mettait à genoux et priait, chantant pendant un quart d’heure ou une demi-heure. La malheureuse ne s’agenouillait pas, elle tombait à terre, perdue dans les ondes de sa robe de bure, abîmée dans un affaissement profond, la tête baissée, les épaules voûtées : une guenille par terre, une loque, un amas noir, d’où sortait un masque exsangue, effrayant. Elle pouvait à peine se relever ; deux fois, je la vis devenir plus pâle, comme si elle allait mourir.
Ces longues stations à genoux sont épuisantes ; à la troisième chapelle, humblement, elle alla s’appuyer contre un mur, ne se soutenant plus. Pauvre, pauvre petite !… Plusieurs fois, elle essaya de chanter, pour répondre aux motets et unir sa voix frêle à celles des fillettes ; mais sa bouche, sa bouche dolente, s’entr’ouvrit, aucun son n’en sortit et des larmes passèrent dans ses beaux yeux obscurs. De temps en temps, la religieuse qui s’occupait des enfants lui souriait de loin, et l’autre lui répondait par un sourire mélancolique, las, si atrocement las… Ses traits se tiraient et deux grandes ombres noires s’allongeaient sous ses paupières.
— Elle va mourir… pensai-je, toute tremblante, inondée d’une sueur froide comme si j’avais été en proie à un cauchemar.
Tout cela me semblait vraiment un rêve : cette lente théorie de moines, de prêtres, de sœurs de charité ; ce dais somptueux, ces files d’enfants, la bouche entr’ouverte, la gorge pleine de chants, les yeux calmes et béats ; ce mysticisme serein, s’étendant sous les voûtes du vieux temple où le Fils de l’homme avait été crucifié et était mort, tout cela me semblait un songe — un grand songe de paix et de lumière — traversé par une ombre qui paraissait avoir scellé en son cœur toutes les duretés, toutes les tortures, toutes les misères humaines. Cette religieuse, qui était gracieuse et frêle dans les plis de sa noire tunique, avec un petit visage consumé par un exquis et terrible mal, — quel mal ? un mal de l’âme ou un mal du corps ? — avec des prunelles nageant dans un fluide de tristesse, avec une fine bouche aux lèvres violettes, avec des mains pures et blanches comme l’hostie, cette religieuse semblait l’emblème de ce que peut supporter notre pauvre existence humaine, limitée dans la joie, sans bornes dans la douleur !
— Qu’elle meure ! qu’elle meure !… pensai-je encore en la voyant s’appuyer la tête contre un pilastre, presque inanimée.
La sœur qui conduisait le petit troupeau enfantin s’approcha d’elle et lui parla tout bas. L’infortunée écoutait, les yeux clos, sans répondre : elle fit un signe négatif, très faiblement. Cependant les paroles de l’autre lui avaient rendu quelque courage. Quand la procession se remit en marche, allant d’une chapelle à l’autre, elle se releva d’un seul coup. Elle avait pris un chapelet dans sa poche et, sans le baiser, le tenait collé contre ses lèvres, comme si elle buvait une liqueur réconfortante. Mais plus loin, à l’église souterraine de l’Invention de la Croix, je frémis pour elle : le cortège se pressait sur un large escalier, aux degrés glissants et à moitié brisés, sans rampe, et tout en bas, devant l’autel de Sainte-Hélène, psalmodiaient les frères. Hélas ! elle ne put descendre. Elle resta appuyée contre l’architrave ; je la revois encore, la face blême entre la coiffe et la guimpe, les paupières meurtries, la respiration haletante, une sueur glacée aux tempes, tenant le rosaire et le cierge dans ses mains, agitées d’un tremblement mortel. Elle ne put monter non plus à l’église du Golgotha. La chapelle du Calvaire est bâtie à la hauteur d’un premier étage, et, par un large balcon, elle s’ouvre sur celle du Saint-Sépulcre ; elle est enveloppée de mystérieuses ténèbres, où scintillent les argenteries des madones byzantines et les cierges allumés. Un escalier de marbre, étroit et roide, y conduit et laisse passer peu de monde, car l’église du Golgotha n’est pas grande. J’entendais les chants, là-haut, devant le cercle fermé et auréolé d’or dans lequel brillait la croix ; et jusqu’à moi venaient les voix graves et sonores des moines, les voix jeunes et argentines des séminaristes, les voix un peu aigres et un peu aiguës des fillettes et des garçons.
La religieuse était restée en bas. Je la vis essayer de monter la première marche, sans y réussir. Et, chose singulière, une bouffée de sang enflamma son visage ; elle eut un geste de désespoir et serra les lèvres comme pour réprimer un sanglot, un cri, un soupir, que sais-je ?… Elle parut attendre, dans une crise d’agonie, quelque chose de terrible, tant ses regards exprimèrent d’épouvante et d’anxiété. Là-haut, on priait et on chantait… Peu à peu, sa figure reprit sa pâleur terreuse, et le flot brûlant qui avait empourpré ses pommettes et son front s’éteignit. Et pendant qu’elle restait affaissée, devant cet escalier qu’elle n’avait pu gravir, moi, cachée derrière mon pilier, je vis s’échapper deux grosses larmes de ses paupières abaissées. Silencieuse dans l’ombre, — ombre elle-même, — elle pleurait doucement, sans même soupirer : l’eau amère coulait sous la frange brune de ses cils, mouillait ses joues amaigries, pleuvait sur sa robe noire, et elle ne pensait pas à l’essuyer, tandis que la main qui tenait le rosaire contre ses lèvres retombait à ses côtés et que le cierge, à demi consumé, versait ses gouttes de cire sur le sol. Combien cela dura-t-il de temps ? Je n’en sais rien, mais cela me parut sans fin : il me semblait qu’un fleuve, qu’une mer, jaillissaient de ses yeux rougis, trempaient ses vêtements, inondaient le temple, submergeaient mon cœur et tout mon être… La sœur qui surveillait les petites filles redescendit, agile et active, et, en passant près de la malheureuse, s’arrêta une minute et la regarda. Elle ne lui dit rien et jeta un coup d’œil autour d’elle. Tous priaient. L’obscurité était complète. La sœur tira un mouchoir de sa poche et sécha le visage de la pauvre éplorée avec un geste caressant. L’autre releva la tête et la remercia d’un mouvement mélancolique.
Maintenant, la procession n’avait plus qu’à s’arrêter devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps de Jésus fut étendu pour être embaumé. Autour de cette roche brûlent une quinzaine de lampes d’argent, et, en entrant et en sortant du saint Sépulcre, chacun se prosterne devant elle, pour la toucher du front et des lèvres. Tout le cortège entoura la pierre ; d’abord les moines franciscains, l’un après l’autre, baisèrent la dalle blanche, polie par les lèvres des croyants ; puis le clergé, puis les enfants, puis tous les assistants : c’était un agenouillement général ; quelques bouches s’arrêtaient plus longuement sur le marbre ; d’autres s’y collaient convulsivement ; et tous les visages paraissaient troublés de ce contact. La religieuse était restée adossée contre la paroi du vestibule où se trouve la pierre ; elle attendit que, lentement, la foule se dispersât pour s’agenouiller sur la relique sacrée. Elle regarda autour d’elle : solitude complète. Alors elle tomba, les bras en croix, sur la roche et l’embrassa frénétiquement, dans un incroyable emportement de passion religieuse. Et elle resta là, comme un corps mort, — quelque chose de noir, adorant la pierre sacrée où Jésus fut oint par les saintes femmes…
Je sus plus tard l’histoire de cette religieuse. Elle était phtisique et était venue en Terre Sainte, envoyée par son couvent, pour voir si Jésus ferait un miracle en sa faveur. Parfois, l’air chaud et sec de l’Orient aide la volonté divine. Mais elle savait ne pouvoir être sauvée et voulait mourir, là, où était mort le Martyr… Cette fête fut la dernière à laquelle elle prit part. Quand je partis pour la Galilée, elle était déjà réunie à son Seigneur, comme elle l’avait désiré.