LE VŒU ACCOMPLI

I

En chemin de fer.

Donc, grâce à la civilisation, un chemin de fer relie Jaffa, port de mer, à Jérusalem, qui est sur la montagne. Le trajet est de trois heures et demie. Un train unique part de Jaffa, tous les jours, pour la Ville-Sainte, vers deux heures et demie de l’après-midi. Par une fâcheuse combinaison des horaires, les bateaux égyptiens, autrichiens, français ou russes, qui touchent les côtes de Syrie, arrivent à Jaffa le matin ; et le voyageur, poussé par la foi ou pressé par la curiosité, ne fait ordinairement qu’y débarquer, aller au Jérusalem-Hôtel, se laver les mains, déjeuner et repartir, la bouche brûlée par une tasse de café bue en hâte. Qui visite Jaffa ? Personne ou presque personne. Cependant, c’est une ville curieuse, battue par une mer toujours agitée, fouettée par les brises marines qui balayent, aux heures dangereuses du soir, les mauvaises humidités des crépuscules d’Orient ; c’est une ville intéressante, avec ses cent jardins, où les orangers d’or et les citrons jaunes brillent dans la verdure assombrie ; c’est une ville riche, car ses rues pittoresques se bordent peu à peu de jolies maisonnettes, bien bâties. Les femmes de Jaffa ont le teint très clair, contrairement aux autres femmes orientales ; elles portent un long manteau de mousseline blanche, tombant jusqu’aux pieds, serré au cou, et quelquefois un voile sur le visage ; les plus austères cachent leurs traits. Celles qui sont européanisées montrent des yeux châtain clair, allongés, doux, un peu fiers… Elles marchent lentement, par deux ou trois ensemble, silencieuses, enveloppées dans leurs draperies légères.

Mais comment noter tout cela, avec le départ prochain ? Celui qui veut observer un peu mieux Jaffa doit se décider à y passer un jour et une nuit, puisqu’il n’y a pas d’autre train à prendre. Bien peu le font : presque tous se laissent gagner par la fièvre des Anglais et quittent Jaffa au bout de deux heures. Ce petit voyage est cher : quinze francs. Il n’y a que deux classes. La première, avec ses bancs de bois à peine vernis, sans coussin, sans dossier, ressemble à nos troisièmes classes ; et la seconde n’a pas d’équivalent chez nous. Elles sont séparées par une simple porte vitrée : la communauté est donc largement assurée. On part généralement avec trois quarts d’heure de retard, car les Turcs perdent flegmatiquement la tête, pendant que les voyageurs crient et protestent dans toutes les langues. Il faut toujours ajouter un ou deux wagons, au milieu des cris, des scènes, des disputes et des injures. On part enfin !… Signe de croix ; lecture pieuse. Mais est-ce bien sûr ?

Il y a toujours quelques accrocs en chemin. A la station de Sejed, par exemple, nous n’avons pas trouvé d’eau pour la machine : quarante minutes d’arrêt. Nous repartons ; le conducteur essaie de rattraper le temps perdu en lançant sa locomotive à toute vapeur, épouvantant tous les voyageurs. Les wagons sont petits et mal construits ; la route monte continuellement, côtoie la colline, serrée d’un côté contre la paroi rocheuse, de l’autre dominant un torrent, un précipice, un ravin, et les courbes s’enroulent et se déroulent dans un entrelacement ininterrompu : le train ondoie sur les rails d’acier comme une barque sur la mer. Il est préférable de se recueillir, de ne pas regarder par la fenêtre et d’attendre les événements. Les stations intermédiaires, entre Jaffa et Jérusalem, sont au nombre de cinq : Lyddah, Ramleh, Sejed, Dei-Aboun et Battir.


Eh bien ! rien de plus odieux que ce chemin de fer !… La traversée sur mer a laissé lentement germer dans le cœur toutes les simples fleurs du sentiment ; l’arrivée à Jaffa n’a pas détruit l’émotion que donne l’approche de la Terre sacrée, et pendant qu’en soi naît cet état d’âme spécial, fait de crainte muette, de vague tendresse, d’évocation mystérieuse, le chemin de fer, brutalement, fauche toutes les belles fleurs de la piété religieuse, dessèche les pures sources de la poésie…

Le chemin de fer, comme toutes les choses nécessaires aux intérêts humains, comme toutes les choses pratiques et utiles, est vulgaire ; ailleurs, il a sa raison d’être et je ne penserais jamais à en dire du mal. Mais ici… Ici, on doit le maudire, au nom de toutes les choses tendres et douces qu’il démolit dans l’esprit du voyageur. Lire imprimé sur un sale carton vert le nom de celle que les psaumes célèbrent comme la lumineuse Sion et que tous les chrétiens du monde évoquent comme la cité de la Passion ; entrer dans une de ces cages de bois au milieu des bousculades, des coups de sifflet et des cris ; voyager en compagnie de Turcs riches ou pauvres, qui fument, somnolent, dorment, s’éveillent, ôtent leurs souliers, — quand ils en ont, — se prennent le pied dans la main et restent dans leur position favorite ; voyager avec ces pâles Hébreux, les cheveux bouclés aux tempes, sous des casquettes de fourrure, sales, puants, qui vous regardent en dessous avec leurs yeux curieux et moqueurs ; subir tous les ennuis mesquins du voyage, qui, ailleurs, sont insignifiants et ici semblent démesurés ; traverser ce coin de Palestine sans le voir, car le train danse la sarabande sur les rails d’acier et les Arabes font un tintamarre d’enfer dans les secondes classes… Ah ! comme elles penchent leurs têtes fanées les pauvres fleurs de la poésie… Vous passez en courant dans cette plaine de Saron, où les Philistins vainquirent les fils d’Israël et leur prirent l’Arche Sainte ; le train laisse derrière lui la vallée de Sorve, où Dalila séduisit Samson et l’envoya à Gaza, prisonnier aveugle, mais non vaincu ; vous devinez à peine la vallée des Géants, où David défit les Philistins ; plus avant, n’est-ce pas la tombe du vieux Siméon, qui tint dans ses bras le Divin Enfant et demanda humblement à Dieu de le rappeler à lui, ayant assez vécu pour voir le Sauveur ? N’est-ce pas, là-bas, le mont du Mauvais-Conseil, où les Pharisiens se réunirent avec Caïphe pour décider la mort du Christ ? Le train est trop rapide pour laisser rien deviner ; vous ne saisissez ni une ligne, ni une teinte, ni un trait saillant, et, les yeux fatigués et l’esprit las, vous retombez énervé sur votre banc de bois, vaincu par la vulgarité de ce chemin de fer.


Le train s’approche de Jérusalem et la tristesse devient mortelle. C’est donc sous cette forme hâtive, pressée, affairée, que l’on doit arriver dans la ville des patriarches et des prophètes, dans la ville de David et de Salomon ; dans la ville où Jésus a vécu, a souffert, est mort sur la Croix ? Et c’est ainsi que sans recueillement, sans dévotion, sans piété, Jérusalem va nous apparaître serrée dans sa ceinture de montagnes ? Ce n’est pas ainsi que la virent, pour la première fois, ceux qui, dans les siècles passés, s’approchèrent de ces pierres divines. Ce n’est pas ainsi que la virent les guerriers qui, avec Godefroy de Bouillon, pleurèrent, combattirent et moururent sous ces saintes murailles. Ce n’est pas ainsi que la virent ceux qui, jusqu’à ces dernières années, y venaient en voiture, à cheval ou à pied, lentement, tranquillement, s’abandonnant à l’émotion sacrée que donne le spectacle de ces tours crénelées, de ces vieilles portes, de ces clochers chrétiens, qui envoient au ciel la gaieté de leurs carillons, — ces pèlerins qui pouvaient s’agenouiller dans la poussière et toucher la terre de leur front…

Nous autres, pauvres misérables, nous arrivons dans un wagon, noirs de la fumée de la locomotive, étourdis par les cris des portefaix. Nous débarquons comme des voyageurs anonymes allant dans un pays quelconque, pour une cause inutile ou vaine. Est-ce que Sion est une ville d’affaires ou de plaisirs, où l’on ne se rend que pour des affaires ou des plaisirs ? Et notre âme ? Et nos émotions ? Et nos larmes ? Où nous agenouillerons-nous, nous autres ?

Ah ! cet abominable chemin de fer n’est pas pour nous autres ; il est fait pour les gens qui assignent au temps la valeur de l’argent, pour les gens toujours pressés qui vont partout en courant, même au Saint Sépulcre, qui veulent tout voir rapidement, même la maison de Marie de Nazareth ; — pour ces Anglais qu’étonneraient notre pâleur, nos pleurs, nos agenouillements. Malheureusement ce sont ceux qui viennent en plus grand nombre ici ; et les vallées profondes d’où l’on monte à Jérusalem sont déjà noyées dans les brumes charbonneuses des trains. La Palestine a besoin d’eux : elle en vit. Il fallait donc une ligne ferrée. On a dépensé beaucoup d’argent pour la construire. C’est utile. Fermons les yeux pour goûter toute l’amertume de notre désillusion. Selon une coutume pieuse, tous ceux qui se rendent dans la cité sainte, en voyant apparaître la tour de David, devraient entonner le magnifique psaume : … Je me suis réjoui de cette parole qui m’a été dite : « Nous irons dans la maison du Seigneur. Et nous avons élu notre demeure dans tes maisons, ô Jérusalem… » Mais comment murmurer un psaume dans un train, au milieu du tumulte de l’arrivée ? Nous prierons ce soir sur le Sépulcre.

Mais, cela ne nous est même pas permis. C’est le comble de la tristesse. Une antique habitude religieuse défend à un chrétien, qui entre à Jérusalem, de mettre le pied dans une maison, avant d’être allé adorer le tombeau divin. Hélas ! le train arrive tard, au crépuscule… Nous avons mis les pieds dans tes murs, ô Sion ; mais le soleil est couché, le soir tombe, l’église du Saint-Sépulcre est fermée à la nuit. Impossible de baiser le roc où Il fut déposé ; impossible de contenter notre désir de prières et de larmes. Il faut aller avec les Anglais de Cook, au New Grand Hôtel, se rhabiller, attendre la cloche de la table d’hôte, dîner avec un menu britannique, prendre du thé, comme si on était sur la Maloya, dans l’Engadine ou à Monaco, et dormir dix heures, — la première nuit, à Jérusalem…

II

Dans l’église.

Le centre de la Jérusalem chrétienne, le centre moderne, le centre absolument anglais, est une grande place populeuse, qui s’étend devant l’antique tour de David : là, se trouvent le New Grand Hôtel, les bureaux de Cook, les bureaux de Gaze and son, son rival ; quelques boutiques à l’européenne et un peu plus loin, sous la porte de Jaffa, une remise de voitures. De ce centre part la voie qui conduit à l’église du Saint-Sépulcre : une voie étroite, traversant un des bazars turcs de Jérusalem, c’est-à-dire une espèce de passage, bordé de boutiques obscures, où il est difficile de distinguer ce qu’on vend. La rue est encombrée de Turcs fumant leurs narghilehs, de chameaux couchés dans la boue, d’ânes chargés de grains, d’Arabes trafiquant des marchandises, leur éternelle cigarette aux lèvres ; de femmes européennes venant acheter des provisions et s’en retournant aussitôt… Après le bazar, la voie fait deux ou trois coudes et commence à descendre, à descendre, par de larges degrés. Et l’approche du Saint-Lieu se fait sentir clairement.

Dans les petites boutiques, maintenant, on aperçoit des cierges de toutes tailles, historiés d’or, d’argent, d’azur et de pourpre ; on voit des chapelets de tous genres, depuis ceux qui ressemblent à un bracelet d’enfant, jusqu’à ceux, énormes, qui se suspendent à la tête du lit ; depuis les rosaires modestes en verres colorés ou en noyaux de cerise, jusqu’aux rosaires luxueux en grains d’ambre ou de lapis-lazuli ; on vend encore de ces grossières images peintes sur fond d’or, d’un style ingénument byzantin, avec des visages pareils à ceux des premières madones de l’Hagia Sophia, à Constantinople, mais copiées avec des couleurs si criardes qu’elles paraissent éclairer le fond des magasins sombres. Toutes ces choses, à ce que m’assure le pâle vendeur d’objets sacrés, — je n’ai vu que des figures pâlies dans ces échoppes, — ont touché le saint Sépulcre, ont été bénies par le saint Sépulcre… En effet, à un tournant de la rue étroite, quelques degrés plus bas, on débouche sur la petite place du Saint-Sépulcre. Aussitôt, on est frappé par la belle façade de l’église, la seule ligne artistique du vieux monument. Elle est fermée par deux portes ogivales en granit, d’une coupe noble et large, surmontées de deux fenêtres également ogivales, très pures, toujours fermées, drapées d’herbes parasites, où se nichent des centaines d’oiseaux babillards. Sur la petite place, de pauvres marchands ambulants étendent à terre des tapis déchirés et exposent des petits objets de piété : images, médailles, chapelets, statuettes, photographies jaunies ; près d’eux, s’agite le vendeur de maïs cuit au four, et le vendeur d’eau fait tintinnabuler harmonieusement ses deux gobelets d’étain…

Une confusion excessive frappe l’œil de celui qui franchit le seuil sacré de l’église du Saint-Sépulcre : une confusion qui vient de l’agglomération et de la diversité des choses et des êtres. Avant tout, sous la grande entrée, à main gauche, se trouve la loge du gardien matériel de l’église : une plate-forme de bois, couverte de tapis et de coussins, où sont accroupis deux ou trois musulmans, car le sultan a conservé un droit de possession sur les Lieux-Saints, qu’il exerce avec beaucoup de douceur et de dignité ; mais, les gardiens sont turcs, eux !… Étendus sur leurs coussins, habillés de longues robes de soie à raies jaunes et rouges, déchaussés, le turban tourné deux fois autour du fez, ils prennent le café dans des tasses minuscules, fument la cigarette ou le narghileh, échangent de rares paroles entre eux, tournent entre leurs doigts les boules d’ambre d’un comboloi, le rosaire musulman, et ne daignent pas regarder ceux qui passent.

Dès l’entrée du temple, on se trouve devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps du Seigneur fut lavé et parfumé de myrrhe et de nard. La foule s’avance lentement : les uns se prosternent devant la pierre ; d’autres s’y étendent, les bras en croix ; d’autres la frappent de leur front ; d’autres la baisent frénétiquement ; d’autres la contemplent en silence : de cette première rencontre mystique, les formes de l’adoration religieuse se manifestent clairement, avec toute une gamme d’expressions personnelles et variées. Sur cette pierre sacrée, devant laquelle s’agenouillent les fidèles, les Églises chrétiennes commencent leur lutte éternelle : des huit lampes qui brûlent au-dessus du rocher, suspendues à une grosse chaîne d’argent reliée à deux candélabres latéraux, trois sont au culte latin, trois au culte schismatique grec, une au culte arménien et une au culte copte. Toutes ces Églises appartiennent à Jésus et sont marquées du signe de sa Rédemption, — toutes veulent avoir une place où il a vécu, pâti, agonisé…

Anxieusement, le regard parcourt le vaste monument pour en saisir la ligne générale et se la fixer dans la mémoire. L’église du Saint-Sépulcre a toutes les formes architectoniques mêlées ensemble. Son corps central est rond à l’endroit où s’élève l’édicule qui renferme le saint Tombeau, et est entouré d’une colonnade circulaire, ainsi que d’un large corridor sombre ; mais, elle s’allonge en ovale dans la partie de l’abside où, sur une plate-forme élevée à trois mètres du sol, s’ouvre la chapelle grecque schismatique ; elle est rectangulaire du côté de la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, qui dépend du culte latin, et elle forme un grand trapèze à la place où les Arméniens chrétiens, les fils de saint Jacques, ont leur domination ecclésiastique. De toutes parts, des coins les plus obscurs, surgissent des chapelles, des sanctuaires, des autels, qui montent au premier étage ou descendent sous terre, formant une masse confuse et irrégulière, dans laquelle l’œil se perd. Il y a même un passage découvert, reliant les deux extrémités du saint Temple, où la pluie tombe en toute liberté.

Puis, au milieu de ces édifices de tous les temps, de tous les pays, de tous les styles, détruits et reconstruits cent fois, s’élève le conflit des diverses religions chrétiennes, qui se pressent, se poussent, s’étouffent, se serrent les unes contre les autres… Ainsi, près du portique qui domine la tombe, vous trouvez des groupes de femmes, drapées de bleu, misérables, sales et taciturnes, assises par terre, tenant des enfants à leur cou : ce sont des Coptes qui passent des journées à l’église, regardant la foule de leurs beaux yeux sauvages. Cependant, un chant nasal arrive jusqu’à vos oreilles : sur l’abside, dans une haute galerie d’or et de pierres précieuses, les Grecs schismatiques célèbrent leurs cérémonies somptueuses. Tournez-vous vers la chapelle souterraine où sainte Hélène revit la Croix, et tout à coup, d’une petite porte qui s’entr’ouvre, apparaît un prêtre étrange, avec un grand capuchon de soie noire abattu sur les yeux, une longue barbe tombant jusqu’à la ceinture : c’est un prêtre arménien ; il tient l’aspersoir, et l’eau sacrée qui tombe sur vos mains et sur vos vêtements est parfumée de rose… Et vous, qui êtes habitué à la simplicité du culte latin, dans vos pays de mœurs simples, vous sentez augmenter le désordre de votre pensée, l’effarement de votre esprit…

Cette église informe et cependant majestueuse dans ses multiples architectures, insaisissable dans son aspect général, complexe et compliquée dans ses manifestations mystiques, ondoyantes et incertaines, a encore des caractères divers : ici, elle est propre, luisante, presque claire ; là, elle est mal tenue, presque sale ; ailleurs, elle est riche, brillante et somptueuse ; plus loin, elle est pauvre et rustique ; là-bas, elle est ornée à l’européenne, et à côté elle est décorée à l’orientale. Selon la patrie, la nation, la condition, les coutumes de ceux qui possèdent un lambeau du Saint-Sépulcre, selon leur dévotion ou leur fanatisme, ils en font un salon, une chapelle, une place… Parfois, comme ornements, des fleurs artificielles ; parfois, de lourdes lampes d’argent éternellement allumées ; parfois encore, de simples globes de cristal teinté abritant une lueur vacillante ; ou bien, de ces boules de métal brillant, suspendues à des cordes, où le visage se reflète déformé, comme dans nos jardins bourgeois ; puis, des noix de coco blanches, attachées avec des rosettes de rubans rouges et de perles blanches ; puis, des petites lampes de porcelaine blanche éclairées par une flamme tremblante… Bref, tout ce qu’on peut rêver de plus invraisemblable en l’honneur du Sépulcre, en hommage à Jésus, à la gloire du Seigneur. Et toujours, et partout, vous retrouvez répétée l’histoire des lampes de l’entrée : trois sont latines, trois sont grecques, une arménienne et une copte ; et vous la retrouvez dans les candélabres, dont les branches sont divisées proportionnellement entre les quatre Églises chrétiennes ; et vous la retrouvez dans le nombre des messes dites sur les autels communs aux quatre cultes. Enfin, quand la première heure de flânerie religieuse est passée, vous cherchez vainement en vous-même la vision unique, l’idée unique, la pensée unique ; vous essayez inutilement de fixer votre âme effarée, dans cette église où l’humanité chrétienne affirme tumultueusement ses divers droits mystiques et spirituels !


Le saint Sépulcre est une autre chose…

III

Cette Tombe.

Une nuée de petits oiseaux, toute vibrante de gazouillements, voltige continuellement autour de la façade de la vieille église où se trouve le saint Sépulcre : c’est un continuel battement d’ailes contre les deux grandes fenêtres ogivales, contre l’arc de la porte ; et les chants joyeux pris et repris, interrompus et recommencés, sont plus allègres à l’aube, tandis qu’au crépuscule ils deviennent plus faibles. Souvent un oiseau plus curieux et plus impertinent pénètre dans le temple, sautille çà et là, volette à droite et à gauche, en poussant de petits cris ; puis, après avoir un peu flâné, s’être posé sur ses fines pattes, avoir agité sa jolie tête aux yeux brillants, il reprend le chemin de la porte, ouvre ses ailes et s’enfuit dehors, emplissant l’air libre de ses accents triomphants. Les personnes qui prient, rêvent ou pensent derrière les pilastres qui soutiennent la voûte du chœur, dans les chapelles éclairées par les lampes votives, sur les degrés de l’escalier qui conduit à l’église du Golgotha, dans l’ombre sainte de la Tombe, entendent ce ramage lointain et persistant ; il se mêle, pendant les heures des rites sacrés, aux chants mystiques que les Latins, Grecs, Arméniens et Coptes élèvent au souvenir du Rédempteur ; et la voix aiguë de la gent emplumée s’unit à la voix grave de l’orgue, sur lequel les Pères franciscains célèbrent les louanges de la tendre mère de Jésus. Toujours résonne le trille perlé des petits oiseaux, fidèles aux pierres grises du vieux monument, où ils ont fait leurs nids ; et ils vivent là, comme dans la plus riante campagne, saluant le soleil à son lever, qui dore le clocher moussu ; saluant le soleil à son coucher, qui incendie le ciel assombri et disparaît à l’horizon, vers la mer. Dans la nuit, quand le temple est clos et que le silence règne sur Jérusalem, les petits oiseaux dorment la tête sous l’aile, blottis sur les corniches et sur les frises, comme sur une branche d’arbre en fleurs.


L’édicule du saint Sépulcre est complètement isolé du reste de l’église ; il a été construit sur la roche vive qui formait les tombes de Joseph d’Arimathie, dans lesquelles Jésus fut enseveli : le Sépulcre a été revêtu de marbres précieux par la mère de l’empereur Constantin, qui mérita le surnom d’Helena Magna. L’édicule saint forme une chapelle allongée, carrée du côté de l’orient, pentagonale du côté de l’occident ; l’intérieur est fait de deux petites pièces communiquant entre elles par une ouverture basse et étroite, sous laquelle on ne peut passer que plié en deux.

La première, en entrant, s’appelle la chambre de l’Ange. Vous vous souvenez de cette histoire pleine de grâce et de lumière, contée par le plus poétique et le plus éloquent des évangélistes, par saint Jean, que Jésus aima et préféra aux autres ? Il vous dit que Marie de Magdala, deux jours après la mort, vint au Sépulcre, mais trouva la pierre soulevée et la tombe vide : elle se mit à pleurer, désespérée, parce que le corps du Seigneur n’était plus là et qu’elle ignorait où on l’avait emporté et caché. Et une figure céleste, de blanc vêtue, avec des ailes argentées, apparut en lui disant : Ne le cherchez pas, il est ressuscité… La chambre de l’Ange a vu cette scène surprenante et a entendu ces paroles. Au milieu, posé sur un piédestal et enserré dans un cadre de marbre, usé par les baisers, il y a un morceau de la pierre tombale que Madeleine et les saintes femmes trouvèrent renversée : elle était très lourde et très grande, assurent les évangélistes. Cette cellule, qui est le vestibule de la sainte Tombe, est obscure, à peine éclairée par les quinze lampes d’argent appartenant, comme toujours, aux quatre religions chrétiennes. Toutes les hypogées hébraïques avaient un vestibule de ce genre, et celui où le pieux Joseph d’Arimathie, le disciple secret du Christ, voulut déposer le corps du martyr, ressemblait à tous les autres. Il était encore neuf, et le bon Joseph l’avait fait construire depuis peu pour lui et les siens, dans un de ses jardins hors de Jérusalem, près de la montagne du Golgotha. Un peu plus loin sous terre, dans un coin de l’église, il y a d’autres tombes de la famille de Joseph ; le Sépulcre fut détaché de celles-ci par sainte Hélène : la topographie ne peut être plus simple, plus évidente, plus précise.


Le saint Sépulcre est dans la seconde pièce. La porte n’est qu’une ouverture arquée très basse et très étroite, taillée dans la roche vive. Cette cellule est plus petite que la première : elle mesure deux mètres carrés à peine. Elle a été entièrement revêtue de marbre, car les pèlerins et les touristes anglais emportaient avec eux des petits morceaux de la pierre et la détruisaient lentement ; mais, entre les dalles de marbre, on aperçoit la roche d’autrefois… Le tombeau, en forme de sarcophage, est collé contre la paroi et creusé dans le roc même : le Seigneur y fut déposé avec la tête vers l’orient et les pieds vers l’occident. On dit que souvent, dans les derniers jours de sa vie, et qu’ensuite agonisant sur la Croix, Jésus tourna son visage du côté du couchant, comme s’il voulait repousser loin de lui ceux qui l’avaient injurié et crucifié, paraissant attendre des pays occidentaux l’exaltation et la gloire de sa foi.

Le saint Sépulcre est peu élevé du sol : une personne agenouillée peut le baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église, attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle où reposa Jésus : chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un autre fidèle… Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte : les treize premières sont aux catholiques latins, — c’est-à-dire aux franciscains de Terre Sainte ; treize sont aux Grecs non unis ; treize, aux Arméniens chrétiens, et quatre aux Coptes — toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe, est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une résurrection ; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la messe.

La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge : on l’appelle en arabe melezi, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le tombeau n’a été ouvert que deux fois : le Révérend Père Mauro, gardien des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro, sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre sacrée : il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface, gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée ; il y découvrit un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe ; mais, au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement lire ces mots : Helena Magna. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et jamais ne fut plus touché.

Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi ; ensuite, l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au nombre de trois par jour : deux messes basses et une chantée. Ceux qui le désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.

IV

En adoration.

Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de l’Ange, en récitant quelques oraisons ; les autres s’appuient contre le mur : le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par un soupir douloureux, par un gémissement étouffé… Peu à peu, des ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent, pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule : des ombres inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule de spectres est muette, silencieuse, taciturne ; elle ne regarde rien, absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà l’âme sent les affres de l’approche suprême : et chacun est renfermé en soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et l’espace, dans un frisson d’attente…

Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de leurs cheveux. On y voit très clair.

Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge, leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de piété ou de douleur — on devine presque leurs prières.


Prier, est-ce possible ?

Celui-ci qui entre courbé et se relève comme ébloui par la clarté blanche, tâtonnant, les mains en avant, cherchant la tombe, et qui s’écroule devant elle, dans un oubli de toute formule, dans un abandon absolu, sans parole et sans idée, ne peut prier. Cet autre qui est venu de loin, qui a dominé mille difficultés pour arriver jusqu’à lui, qui a souffert de la misère et des privations, ne peut formuler une parole : le front appuyé sur le marbre sacré, les lèvres serrées, immobile, il n’a pas la force de baiser la pierre ; pas un geste, pas un mouvement, — un abattement profond, comme si tous les ressorts de son être étaient brisés.

Quelques-uns pleurent. Dès qu’ils sont tombés à genoux, leur cœur paraît se briser ; ils éclatent en sanglots bruyants, se frappent la tête contre la roche, l’arrosent de larmes brûlantes, l’embrassent avidement, s’y accrochent comme un naufragé à la planche de salut… Mais pas un mot, pas une demande, pas une promesse, pas un serment, pas même ce murmure d’oraisons, qui berce la mélancolie des fidèles devant l’autel : seulement des sanglots convulsifs et un affaissement qui ressemble à la mort.

Et c’est le pèlerin latin, venant de France, d’Italie, d’Espagne ou des Républiques sud-américaines, dont la mystérieuse douleur a les éclats les plus violents ; c’est lui qui touche le saint Sépulcre des mains, des lèvres, du front, sans pouvoir arrêter le ruisseau amer qui coule de ses yeux ; c’est lui qui voudrait se fondre dans une mer de larmes, pour y trouver la purification et la mort.

Vous reconnaissez le pèlerin russe, le plus pauvre, le plus humble, le plus dévot, le plus taciturne et le plus exalté de tous, à ses signes de croix répétés, à son grand corps effondré dans une adoration ingénue, à sa tête baissée sur laquelle s’abattent les ondes de ses blonds cheveux frisés, à ses paupières rougies par des pleurs silencieux, à ses doigts tremblants qui serrent un vieux bonnet de fourrure, à la pâleur de son visage où éclate une folle ardeur religieuse. Vous reconnaissez à sa figure hâlée, coupée de rides fortes et dures, à sa soutane usée, à son expression d’extrême lassitude, à sa longue prostration mystique, le pauvre prêtre maltais, qui est venu de son île dans les troisièmes classes des bateaux, en mendiant et en disant des messes dans tous les ports de la côte. Vous reconnaissez à ses regards extasiés la pèlerine polonaise, qui marche depuis des mois, traversant à pied toute la Syrie, ayant vécu grâce à la pitié des hospices, des refuges ou des passants, baisant la main de tout le monde, ne parlant que le patois de son pays, malade, épuisée, à bout de forces, mais brûlée par un feu inextinguible, et s’évanouissant de joie à la vue du Tombeau sacré. Vous reconnaissez le paysan grec à ses mains crevassées, qui ont tant travaillé la terre qu’elles en ont pris la couleur brunie, qui ont tant touché les arbres qu’elles en ont pris l’aspect rude et noueux ; ces humbles mains frémissent en effleurant la pierre blanche ; ces humbles mains tiennent la besace et le bourdon, comme les antiques pèlerins… Et ces fidèles, aux haillons misérables et à l’âme somptueuse, ces chrétiens venus de loin, venus de partout, apportent dans leur adoration le caractère particulier de leur pays, de leur race, de leur tempérament, de leur âme ; mais tous, en approchant le saint Sépulcre, ont comme un manquement de leur être, comme une faiblesse morale et physique, comme une défaillance devant le but atteint : la réalisation de leur désir, leur extrême fatigue, l’émotion suprême, le souvenir des souffrances passées, tout cela les accable d’un seul coup, comme si vraiment ils allaient mourir. Il y en a qui, devant la pierre sacrée, expirent de saisissement et de lassitude…


L’adoration du saint Sépulcre est perpétuelle : le jour, à toutes les heures où le temple est ouvert ; la nuit, dans les couvents dont les grilles donnent sur l’église. Le jour, aux étrangers se mêlent ceux qui demeurent à Jérusalem ou ceux qui viennent des environs. Tous veulent prier, au moins une fois, au pied du lit funèbre de Jésus. Voilà la femme hiérosolomitaine, enveloppée de la tête aux pieds de son grand manteau de mousseline blanche : elle soulève son petit voile et montre un visage brun, aux lignes irrégulières, un peu tourmentées, des yeux magnifiques, d’un noir trouble ; elle s’incline et pose ses lèvres sur le marbre avec beaucoup de noblesse. Voilà le paysan de Béthanie, drapé dans la longue tunique de toile et dans le burnous noir et blanc, la tête ceinte du turban en poil de chameau des bédouins : il se signe deux ou trois fois, très vite, et frappe son front contre le marbre, dans un brusque élan de dévotion. Voici encore la Bethlémitaine, habillée de laine bleue brodée de rouge, avec le fichu blanc ramagé de jaune et de rouge, enveloppant curieusement son fier visage d’un dessin classique, aux traits purs : elle s’agenouille dans une pose pleine de dignité, pendant que la paysanne d’Aïn-Karem, de Saint-Jean-des-Montagnes, une descendante du Précurseur, petite, menue, brune, gracieuse, avec des mains et des pieds minuscules, vêtue d’azur sombre, tire sur son front son châle de toile blanche, fin comme de la soie, pour cacher le triple fil de pièces d’or et d’argent qui serre ses cheveux ; elle tient son enfant sur son épaule, et la mère et le fils baisent le Sépulcre. La dévote de la colonie russe résidant à Jérusalem paraît, toute en noir, un mouchoir blanc autour du cou, un autre mouchoir sur la tête, espèce de religieuse sans couvent, du rite schismatique, faisant de grands signes de croix, embrassant le sol, à chaque génuflexion.

C’est une procession d’hommes en turbans, en fez, en casquettes, en chapeaux, vêtus à l’arabe, à la turque, à l’égyptienne, à l’européenne, riches, pauvres, mendiants, loqueteux, miséreux ; ces derniers, parfois si sales qu’ils font horreur et pitié, venant, eux aussi, devant le Sépulcre courber le front et plier le genou ; tous les religieux, depuis les doux franciscains jusqu’aux dominicains blancs, depuis les prêtres grecs en cylindres noirs jusqu’aux prêtres arméniens encapuchonnés de soie sombre, depuis les missionnaires latins jusqu’aux sœurs de Saint-Joseph, tous accourent à l’aube, à midi, au soir, pour saluer le Tombeau du Sauveur. Races blanches, races brunes, races noires, Arabes, Européens, nègres, Abyssins, Syriaques, Grecs, personne ne passe devant la grande porte ogivale, sans être mystérieusement attiré dans l’église par cette pierre…

Au milieu de ces allées et venues, roule un flot incessant de bambins, de mioches, de gamins, de garçons et de filles, toute une marmaille appartenant aux nations qui campent à Jérusalem, et attirés, eux aussi, par la roche sainte : surtout aux heures où finissent les écoles, des bandes entières arrivent doucement, en silence, sur la pointe des pieds, se cachent parmi les grandes personnes, se coulent, se glissent et se trouvent dans l’édicule sans qu’on s’en aperçoive… Tous les enfants de Sion viennent, chaque jour, dans un puéril et tendre pèlerinage, adorer ingénument la pierre qui recouvrit le protecteur des innocents, le doux Jésus… Je me souviens d’en avoir rencontré un tout petit, un jour : il était très brun, maigre, délicat, et n’avait qu’une chemise jaune et rouge, serrée à la taille par un ruban ; ses pieds mignons étaient nus, et il riait. Il n’était pas assez grand pour baiser la roche sacrée. Il sautait pour essayer de l’atteindre, et chaque fois, retombait assis, par terre. Alors, je le pris dans mes bras, et lui, tout heureux, s’étendit presque sur le Sépulcre, le baisa vivement, avec une quantité de légers baisers sonores. « Yalla ! Yalla ! va-t’en ! va-t’en ! » lui cria le prêtre arménien qui veillait dans la cellule ; mais, il souriait, lui aussi… Et pendant que le tout petit se sauvait, sans faire de bruit, sur ses mignons pieds nus, le religieux le bénit, et d’un coup d’aspersoir lui envoya un peu d’eau de rose…

V

Dans la nuit.

Le soleil monte et décline : les visiteurs du Sépulcre diminuent peu à peu. La journée orientale, qui commence à l’aube, n’atteint pas la fin du crépuscule et s’achève plus tôt. Vers quatre heures de l’après-midi, les bazars se vident : les chameaux, débarrassés de leur fardeau, s’en retournent vers Bethléem, vers Saint-Jean-des-Montagnes, vers Siloé ou vers Béthanie ; la population rurale de Jérusalem regagne ses foyers lointains. Hommes, femmes, enfants, disparaissent dans les chemins poudreux pour revenir le lendemain, pour revenir chaque jour, et tous, avant de se retirer, s’agenouillent devant la tombe de Jésus. Les dames de la ville rentrent dans leurs maisons, enveloppées d’une nuée de mousseline blanche, que retient sous le menton une main brune annelée d’argent, dont le poignet est cerclé de ces bracelets de verre bleu, fabriqués à Hébron, le pays d’Abraham ; elles aussi ont été saluer le Sépulcre… Les mendiants chrétiens qui habitent des cabanes de bois, sous le mont des Oliviers ; des loqueteux déchirés, sales, repoussants, sans âge et sans physionomie, quittent l’église sainte, serrant contre eux l’écuelle de bois qui renferme les aumônes de la journée, roulant dans leurs doigts raidis l’humble cigarette, sans laquelle le plus pauvre et le plus misérable des Orientaux ne saurait vivre. Les pèlerins religieux, revenant de quelques tournées à la vallée de Josaphat, aux tombeaux des Rois, aux vasques de Salomon, se hâtent vers les couvents latins, grecs, arméniens ou russes, dont les portes ferment au coucher du soleil ; les plus riches, ceux qui logent dans les deux ou trois hôtels anglais de Jérusalem, vont baiser le marbre sacré avant la tombée du jour. La grande église est de plus en plus solitaire et silencieuse. Dans la partie de la rotonde appartenant aux Coptes, il y a encore, accroupie à terre, une femme dont on ne voit pas le visage, immobile, absorbée dans sa prière ; puis, elle se lève et s’en va. Sur la petite place les marchands de chapelets, de scapulaires, de croix et de médailles d’argent faux, serrent dans leurs besaces leurs pacotilles et s’éclipsent ; le vendeur d’eau et le vendeur de gâteaux partent avec eux. Personne ne descend plus les degrés de la rue qui relie le centre de la ville au Saint-Sépulcre ; personne ne paraît plus sous la petite porte qui appartient aux Templiers et qui réunit l’autre partie de Sion à l’Église des églises. Le chant des oiselets s’alanguit. Le soleil n’est plus. Un bruit sourd monte sous les voûtes : les portes du temple sont barricadées jusqu’au lendemain. Celui qui veut passer la nuit à veiller près de la Tombe, est maintenant seul avec le Seigneur.


On dirait que la nuit monte de bas en haut, mettant d’abord de l’ombre autour des colonnes de la rotonde, puis aux galeries inférieures, puis aux voûtes et aux arceaux, derrière les pilastres, dans les chapelles, dans les profondeurs étranges de cette singulière architecture, et l’obscurité devient ténèbre. Çà et là, quelques points lumineux… Là-haut, derrière l’abside, se dresse la seconde église, celle du Calvaire, reliée à celle du Sépulcre par deux raides escaliers de marbre : une petite lampe brûle sur le Golgotha à la place où fut érigée la Croix. Quelques lumières scintillent dans les chapelles du Sauveur et de Sainte-Marie-Madeleine ; les chapelles souterraines, taillées dans le roc, où se trouvent les tombes de Joseph d’Arimathie et de sa famille, ont l’air de bouches noires, ouvertes sur l’abîme, prêtes à vous engloutir. Et l’on se sent en proie à une émotion inconnue. Toutes les facultés physiques sont paralysées ; tous les sens sont hallucinés ; l’âme est inquiète. On reste debout, près de l’édicule sacré, n’osant y entrer, n’osant bouger, n’osant faire un pas dans l’église assombrie.

Les proportions du temple s’agrandissent, deviennent énormes, se brouillent, se troublent, se mêlent : quelquefois, un souffle fait vaciller la flamme des lampes, et il semble qu’un fantôme les frôle d’un coup d’aile. On entend des pas légers effleurer le sol. Qui donc soupire ? Qui donc passe là-bas, en blanc ?… L’église est déserte et cependant habitée : dans le silence se meuvent des êtres et bruissent des sons mystérieux ; l’œil ne distingue rien, mais l’esprit crée des spectres douloureux et courroucés, sortis de leurs fosses lointaines pour se grouper autour de la Tombe des tombes ; l’oreille n’entend rien de précis, mais l’imagination perçoit des murmures indiscrets, croit reconnaître les voix attristées et grondeuses de ceux que nous aimions et qui partirent les premiers… Dans les brunes ondes nocturnes qui enveloppent l’édifice, s’agite tout un monde de figures impalpables, de visages livides, de mains décharnées, se levant pour bénir ou pour donner l’éternel adieu — tout un monde de tristesse et d’épouvante, d’où montent des paroles amères, des sanglots étouffés, des cris sourds d’agonie…

L’Ame, folle d’épouvante, dans un élan désespéré, pénètre, tremblante, dans la chambre funèbre et se serre contre la Tombe — pierre de salut, pierre d’amour… Et les lèvres convulsées se posent sur le marbre, répétant la grande question, celle qui, dans les heures sombres, jaillit des cœurs angoissés : « Puisque la nuit est épaisse, puisque nous sommes seuls, ô Seigneur, puisque tu vois mes pensées et mon émoi, puisque je me prosterne devant ta Tombe et que je veux passer la nuit en ta présence, dis-moi, dis-moi, quelle est la Vérité et la Lumière, ô Seigneur ?… »


L’Ame attend… Les folles terreurs de l’esprit s’apaisent dans la vive clarté des quarante-neuf lampes qui brûlent éternellement au-dessus du saint Sépulcre, et la conscience agitée reprend une sérénité nouvelle. En vérité, tout ce que l’Ame peut avoir de faux, de frivole, de mesquin ou d’étroit, s’écroule brusquement, comme un grand mur qui empêchait de respirer l’air pur, qui empêchait de voir le ciel bleu… Les misérables calculs humains, les désirs trompeurs, les envies cupides et basses, toutes les hypocrisies, tous les mensonges, toutes les vanités disparaissent en cette nuit suprême… Le lien est brisé, qui attachait l’Ame aux joies de l’instinct et aux plaisirs des sens. L’Ame est libre… Jésus veut que ceux qui viennent à lui soient détachés de tout ce qu’il y a d’impur et de mortel dans la vie, et ses ordres sont obéis. Puissent les hommes fiers et vains de leur fortune, les femmes fières et vaines de leur beauté, puissent-ils, tous et toutes, venir passer une nuit dans cette église où est Votre sépulcre, ô Maître, près de ce lit funèbre où Vous avez dormi le sommeil de la Mort : leur superbe et leur orgueil tomberont durant ces longues heures nocturnes, seuls avec Vous, qui portiez une âme divine et qui étiez le plus humble des hommes. C’est dans cette solitude profonde, près de cette pierre qui recouvrit Votre corps martyrisé, que devraient courber la tête tous les égoïstes, tous les inutiles, tous les indifférents, tous ceux qui existent seulement pour leur propre bien-être, sans se demander la raison de la vie et qui dispersent vainement les plus nobles forces intellectuelles ; ils devraient s’humilier ici, devant Vous qui aimiez l’Idéal, qui saviez l’aimer, qui saviez le faire aimer, et qui êtes mort pour faire vivre cet Idéal, dans les siècles des siècles.

L’Ame pense, écoute, se souvient… Combien de paroles inoubliables a-t-Il dit pendant sa vie ! Cependant, il en prononça une plus vibrante, plus mystérieuse, plus grande que les autres : Tu te préoccupes de beaucoup de choses, Marthe, et une seule est nécessaire… Une seule. Alors, il n’est pas utile que nos désirs s’accomplissent, que nos rêves se réalisent, que nos amours soient heureuses ou que nos haines soient efficaces ?… Non, une seule chose est nécessaire, et c’est Celui qui a reposé deux jours sous ce roc qui l’a assuré. Alors, la douceur des affections familiales, la solidité des amitiés, le respect et la confiance de tous, ne sont donc rien ? Alors, il ne faut ni pleurer ni gémir, si nos peines ne sont point compensées et si nos sentiments sont méconnus ? Alors, il ne faut pas se désoler si notre faiblesse nous empêche d’effectuer nos projets, nos songes, nos chimères ? Et si nous restons en chemin, inertes et inanimés, sans pouvoir aller plus avant, sans volonté et sans espérance, alors, il ne faut pas nous désespérer et nous devons chercher en nous-même — seulement en nous-même — la suprême consolation ?… Une seule chose est nécessaire : la vie de l’esprit.

L’Ame devine et comprend… Jésus veut que tous, par lui, vivent de la grande vie de l’esprit. Combien étaient dolents, oppressés, malades, malheureux ; combien étaient faibles, épuisés, las, les femmes, les vieillards, les enfants, les infirmes, et tous ont connu, par lui, les consolations intérieures qui soulagent et qui purifient ; combien subissaient le poids des douleurs, les abattements de la misère, les tristesses des abandons, et tous ont appris, par lui, qu’on porte en soi, en sa propre conscience, la source de tous les réconforts. La vie de l’esprit, qui prit en Jésus une forme divine et se manifesta par l’oubli de tous les calculs humains, par le pardon des offenses, par la pitié envers les pécheurs repentants, par l’amour pour ceux qui souffrent ; cette vie sublime, il en fit don à ceux qui crurent en Lui — et à ceux qui y croiront dans la suite des temps. La vie de l’esprit peut être simple et humble, grande et forte ; elle peut conduire l’homme jusqu’aux cimes les plus élevées de l’idéal et peut en faire des martyrs, des résignés ou des héros ; car, elle est le sourire de la jeunesse, la force de la virilité, la bénédiction de la vieillesse : c’est la vie de Celui qui naquit à Bethléem et mourut à Jérusalem.

L’Ame, désormais pacifiée et rassérénée, dit : « Tu m’as parlé, ô Seigneur, pendant cette nuit terrible et douce… Tu as répondu à ta servante. Je connais la Vérité et la Lumière… »


Dans le temple, une lumière d’aube descend de la coupole sur l’édicule sacré ; puis, le soleil paraît et l’enveloppe d’une auréole triomphante.

JÉRUSALEM, JÉRUSALEM !

I

La Ville.

Dans les Saintes Écritures, jaillit un hymne constant à la grandeur et à la beauté de Jérusalem : le Psalmiste en parle avec un accent de passion ; les prophètes, qui devraient la maudire pour ses impiétés, ne peuvent s’empêcher de l’exalter. Tous les adjectifs les plus emphatiques lui sont adressés, toutes les phrases les plus pompeuses la saluent, toutes les paroles les plus douces la caressent, et il semble que la langue hébraïque n’ait pas de comparaisons assez fortes pour la glorifier. Elle est brillante de clarté ; sa lumière éblouit les yeux ; elle est pleine de splendeur et de majesté ; elle déborde de richesse et de magnificences. Salem signifie paix ; Jérusalem veut dire vision de la paix, mais elle s’appelle aussi la fille de Sion, la reine des montagnes, la ville de David, la cité de Salomon. Elle est la demeure de l’esprit et l’image du paradis sur terre ; pour les chrétiens, la Sion terrestre est la promesse certaine d’une autre Sion, mais céleste, celle-là… Et, de toutes les poitrines sort un concert de louanges pour ces murailles divines, emblème d’une enceinte paradisiaque, et on dirait qu’une nuée d’encens l’enveloppe, comme un autel où viennent prier les fidèles du monde entier.

Et aujourd’hui, en la voyant, personne qui ne se sente le cœur serré d’une inexprimable angoisse ; personne qui ne se dise que la fille de Sion est couverte d’habits de deuil ; personne qui ne considère l’empereur Titus — celui qui abattit le temple de Salomon et détruisit Jérusalem, quarante ans après le supplice de Jésus — comme l’envoyé de Dieu, dans le pays où le Fils de l’homme avait souffert la Passion et trouvé la Mort.


Cependant, en élaguant un peu l’épais jardin de la rhétorique hébraïque, en songeant à l’immobilité des peuples orientaux, en considérant leurs instincts conservateurs, je pense que la Jérusalem d’il y a deux mille ans ne devait pas être très différente de celle d’à présent. Assurément, le temple de Salomon était magnifique et devait étonner ceux qui s’en approchaient : la mosquée d’Omar, qui est bâtie sur ses ruines, semble l’œuvre d’un admirable ouvrier, et a une froide majesté qui frappe les sens, sans éveiller l’émotion sacrée. Mais, les maisons dont le type se conserve, exact, précis, dans toute la Palestine ; mais, les mille petites rues étroites qui montent et descendent ; mais, les bazars couverts ; mais, les boutiques obscures, prenant du jour seulement par la porte ; mais, la forme même des fenêtres, avec leurs jalousies toujours baissées, eh bien ! tout cela n’a pas dû beaucoup changer. Certes, aux peuplades nomades qui s’agitaient au delà du Jourdain, dans les âpres montagnes du Moab et de Galaad ; aux peuplades de pasteurs qui conduisaient leurs troupeaux dans la plaine d’Esdrelon, près des monts de Gelboé ; aux peuplades de cultivateurs et de pêcheurs qui habitaient l’heureuse Galilée, les collines fleuries de Nazareth et les rives fraîches de Génésareth ; à tous ceux qui dormaient sous les tentes, dans les grottes, dans les cabanes de feuillage, dans les masures de bois, cette Jérusalem, avec son temple, ses palais sacerdotaux, ses portes monumentales, ses arcs de triomphe, ses maisons nombreuses devait paraître la perle d’Israël. L’Épouse du Cantique des Cantiques ne dit-elle pas que Jérusalem est belle comme les tentes de Kédar ? Et justement les tentes de Kédar sont encore en usage dans les bandes nomades d’aujourd’hui. J’ai rencontré, près de Tibériade, un campement de ces tentes en cuir noir, brillantes de graisse, basses, avec une ouverture où on ne pouvait entrer qu’à quatre pattes.

Jérusalem était la ville de la Loi : Moïse y avait déposé le verbe sacré, reçu de Dieu lui-même. Dans son temple, il y avait l’Arche d’Alliance ; il y avait la pierre sur laquelle Abraham — l’aïeul des générations — sacrifia son fils Isaac ; il y avait le vase de la manne ; il y avait tous les grands souvenirs d’Israël. Comment ce pays, qui renfermait les trésors de leur religion, ne devait-il pas sembler éclatant à ces peuplades d’imagination ardente et profonde ? Comment ne frémissaient-elles pas de joie, quand elles venaient célébrer Pâques, à l’époque du pèlerinage annuel ? Même à présent, les juifs y accourent de toutes les parties du monde, et quelques-uns y veulent mourir : ils abandonnent les régions fécondes et populeuses, ils laissent des pays doux et tempérés, ils quittent des villes civilisées et viennent ici, où les maisons à deux étages ne se voient que dans les quartiers neufs, où les seuls édifices importants sont des couvents, des hospices, des refuges créés par tous les schismes chrétiens, mais où tout le reste de la ville est petit, mesquin, sombre, sale, misérable… Ils voient sans doute tout cela à travers leur foi religieuse, et Jérusalem est toujours pour eux la cité royale, la cité souveraine, la cité sainte. Pour le voyageur, le curieux ou le touriste, elle est originale avec ses ruelles, ses maisons basses, ses montées qui fatiguent les poumons et ses descentes qui éreintent nos souliers européens, ses larges degrés de pierre, ses impasses, ses culs-de-sac, ses marchés, ses bazars. C’est absolument différent de ce que nous voyons ailleurs, dans n’importe quelle ville d’Orient, à Constantinople, au Caire, à Tunis, à Tanger, à Alger. L’originalité de Jérusalem vient de ce qu’elle est diverse et multiple. Je ne parle pas de son unique rue carrossable, toute neuve, hors la porte de Jaffa : là, s’étend une ville moderne, presque élégante, avec les maisons des consuls, des hôtels et des villas… Mais qu’est-ce que cela devant le bizarre mélange de ses quartiers musulmans, hébreux, chrétiens, grecs, arméniens, coptes ? Les ruelles sont remplies de chameaux, de chèvres, d’ânes et de moutons qui servent à cette population variée ; les minarets se dressent auprès des clochers latins ; les ruines sont superposées ; les unes remontent à Salomon, les autres à Titus, à Chosroé, roi de Perse, aux Croisés… Dans le silence de cette ville où ne circulent pas de voitures, toutes les religions élèvent leur cri, depuis le son cristallin de la cloche latine jusqu’à la prière du muezzin, sur la mosquée. Peut-être Jérusalem n’est-elle ni grande ni vaste ; mais elle est puissante dans les murs crénelés qui l’entourent, qui ont été si souvent baignés par le sang humain, et qui sont fermés par cette belle porte de Damas, si exquise qu’elle mérite le surnom de la porte des Fleurs ; Jérusalem a aussi un charme étrange… Pour celui qui n’aime pas seulement visiter les églises et les chapelles, et qui veut voir les coins ignorés, il n’y a pas de plaisir plus délicat que d’errer, seul, sans drogman, à l’aventure. On va au hasard, s’arrêtant pour marchander un collier d’ambre ; achetant de ces petits abricots indigènes, si doux et si frais ; faisant le signe de croix devant le passage d’une procession chrétienne ; regardant le dîner des ouvriers musulmans dans des cabarets, où un large banc vert sert de fourneau, de table et d’étalage ; écoutant les interminables transactions commerciales, qui ont lieu en plein air, en ce sonore langage arabe qui semble exprimer une colère violente, tandis que vendeurs et acheteurs restent calmes près des chameaux accroupis. En flânant ainsi chaque jour, certaines ruelles deviennent familières ; on en découvre l’esprit et les habitudes ; d’autres, au contraire, s’ouvrent devant vous, inattendues et imprévues, avec leurs singuliers mélanges de caractères juifs, turcs, européens, dont la continuelle discordance se fond dans une extrême harmonie. Parfois, on se perd dans un quartier inconnu, mais aussitôt quelqu’un vous ramène dans le bon chemin, si vous le demandez en français, en grec ou en italien, et parfois cela réserve de curieuses découvertes.

Moi, par exemple, je me suis égarée une fois près d’un jardin abandonné — un bizarre jardin dans une ville aussi aride que Jérusalem, — et j’y ai trouvé la plante d’épines, pareille à celle dont fut faite la couronne de Jésus…

II

Le peuple.

Parmi les soixante mille personnes qui demeurent dans les murailles sacrées, y a-t-il un peuple de Jérusalem ? Et, qui donc mérite ce nom d’élection, envié des autres peuples et béni par le Seigneur ?

Ce ne sont pas les juifs qui, à présent, forment la moitié des habitants de Jérusalem. Israël avait eu une divine promesse et la sublime réalité du plus grand avenir qui soit réservé à un peuple : mais, elle se lassa d’être pieuse, bonne et heureuse. Depuis le fatal jeudi du nizam où les Hébreux, dans leur colère folle contre le Nazaréen, voulurent que le sang du Juste retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants, la malédiction les frappa et ils se dispersèrent : ils ne furent plus ni un peuple ni une nation. Lentement, peu à peu, grâce aux événements politiques, grâce surtout à l’indulgence froide et polie des Turcs, ils ont reparu dans la vieille Sion. Ils reviennent des plus lointains pays d’Europe, pâles, fatigués, maladifs, avec l’air timide de chiens battus, regardant en dessous, craignant un ennemi, ou un persécuteur, taciturnes, pensifs, incapables de lutter ouvertement, ayant un instinctif besoin de se cacher dans des petites maisonnettes obscures et silencieuses, dans des mesquines boutiques dont les marchandises se dissimulent ; et, malgré que leur nombre aille en augmentant, dans cette Sion qui est l’objet de leur tendresse et de leurs larmes ; malgré que le petit et une partie du grand commerce soient dans leurs mains, ils n’ont aucune hardiesse, ils conservent leur aspect craintif et malheureux, sans oser lever la tête, semblant porter sur leurs épaules courbées tout un passé de tristesse et de désespoir.

Et ils savent bien tout cela ! Ils n’ignorent pas être tolérés à Jérusalem par une généreuse concession, et ils s’y sentent comme dans un domicile provisoire, dépendant d’un firman impérial qui peut les chasser en masse ; ils semblent être des intrus qui volent l’air et le soleil de la Ville Sainte ; dans la rue, ils rasent les murs, leurs longs cheveux bouclés sur les tempes, vêtus de façon particulière, conservant un caractère de faiblesse et de mauvaise santé, même chez les jeunes gens, même chez les enfants. Ils s’ingénient aux négoces les plus modestes ; ils vendent de tout et ils achètent de tout ; les uns font du change ; les autres, plus audacieux, arrivent à faire de l’usure, mais avec de telles précautions et une telle finesse que personne ne peut les prendre en faute. Une maison de banque, la plus importante de Jérusalem, est tenue par des juifs ; mais on y travaille à l’européenne, et elle est située dans le quartier chrétien. Ceux-là sont des exceptions. Tous les autres s’adonnent au petit commerce avec prudence, ténacité et obstination. Ils ne savent pas travailler la terre. La tradition en est perdue : ils ont vingt siècles de trafic, d’industrie, de négoce dans les veines. Leurs femmes, rarement belles, presque toujours pâles et fanées, avec des yeux clairs aux regards incertains, ne portent pas de voiles ; elles ont un curieux béret antique, posé de travers sur le front, cachant les cheveux ; là-dessus, elles jettent un châle de laine blanche à fleurs rouges et jaunes ; elles aussi marchent recueillies, silencieuses, sans regarder personne, pressant le pas pour rentrer dans leurs maisons, qui sont les plus laides de la ville. Et cependant, ils supportent tous les mépris et toutes les vexations pour rester ici où, il y a deux mille ans, ils possédaient le Temple, la Patrie et la Tradition ; pour aller pleurer le vendredi sur l’unique mur du Temple resté debout ; pour mourir ici et avoir un peu de la terre noire de la vallée de Josaphat sur leur corps !


Les Turcs non plus ne sont pas le peuple de Jérusalem ; ils sont au nombre de huit ou dix mille, et vivent avec cette tranquillité, cette indolence et ce désintéressement moral qui sont les vertus spéciales de leur race. Je dis désintéressement moral, car leur administration en Palestine est matériellement des plus fructueuses : toutes les concessions qui sont faites aux Latins, aux Grecs, aux Arméniens, aux chrétiens enfin, sont presque toujours achetées à prix d’argent et sont très rarement données par le sultan. Chaque pouce de la Terre Sainte a coûté des larmes, du sang et de l’or aux fidèles, et on peut dire que le pays de Jésus, rendu stérile par l’incurie de l’islamisme, a fourni de plus belles moissons à la Sublime-Porte, que le grain, le froment, le raisin et les oranges.

Aussi les Turcs exercent-ils une domination très douce sur Jérusalem : ils l’ont conquise et la gardent, mais chrétiens et hébreux sont traités par eux avec indulgence. La première station de la via Crucis, c’est-à-dire le Prétoire de Ponce-Pilate, d’où partit le Martyr, est à présent une caserne turque ; eh bien ! chaque vendredi, les Pères franciscains y commencent les dévotions de la via Crucis, suivis de pèlerins, de fidèles, de curieux ; les soldats turcs regardent cela tranquillement, sans intérêt et sans mépris. Les gardiens de la porte du Saint-Sépulcre sont turcs ; ils passent toute leur journée étendus sur une plate-forme couverte de tapis, fumant, ne demandant rien, ne parlant à personne, attirant à peine l’attention des chrétiens. Eux aussi admirent Jésus-Christ ; il leur paraît moins grand que Mahomet, mais ils le considèrent comme un grand prophète, semblable à David : ils l’appellent Naby Issa, c’est-à-dire le prophète Jésus. Marie est aussi l’objet de leur admiration : ils la nomment Sitti Mariam, c’est-à-dire Madame Marie. Ils croient fermement que, dans la mosquée d’Omar, à Jérusalem, la grosse pierre suspendue en l’air — la Roche Sainte prise au temple de Salomon — est soutenue par les mains réunies de la mère de Mahomet et de la mère de Jésus. Ils croient encore que, quarante ans avant la fin du monde, Naby Issa ou Jésus reviendra, musulman lui-même, et convertira à l’islamisme le monde entier. Après cela, le cataclysme final.

Les Turcs, le peuple de Jérusalem ? Eux-mêmes ne le pensent pas. Fidèlement, ils vénèrent la mosquée admirable, la troisième de l’Islam, après la Mecque et Medina ; ils vénèrent les restes des patriarches et des prophètes ; ils vénèrent deux poils de la barbe de Mahomet sur la Roche Sainte, qui est l’antique Saint des Saints de Salomon ; mais chacun est libre d’honorer ses saints, ses prophètes et ses martyrs. Les musulmans laissent faire, tant que leur tranquillité ou leurs affaires ne sont pas troublées. Ils ont conquis Sion, mais ils ne sont ni Sionistes ni Hiérosolomitains.


Les chrétiens ne sont pas davantage le peuple de Jérusalem : les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Russes, les Coptes, les Maronites, représentent, il est vrai, les fidèles disciples du Christ ; mais, ils sont profondément divisés par leurs schismes et leur fanatisme. Seule, la phalange bénie des franciscains, gardiens des Lieux-Saints, auxquels s’unissent quelques fidèles latins, possèdent, donné par saint François, l’esprit d’humilité, de tempérance, de charité, qui pourrait être l’origine d’une nation chrétienne à Jérusalem, — du seul, du vrai peuple hiérosolomitain. Seulement ils sont si peu nombreux ! Ainsi, quatre mille Grecs, deux mille Latins, mille Arméniens et une foule de petites églises chrétiennes forment une réunion discordante, toujours en guerre, n’ayant aucune unité. Les Latins, Grecs, Arméniens, Coptes, jusqu’aux protestants, vivent dans un état d’inquiétude, de malaise, de rage continuelle que la Sublime-Porte seule arrive à calmer, quand la colère va trop loin. Dans cet état belliqueux, chacun de ces groupes n’a de lien religieux qu’avec sa propre Église, qu’avec son propre schisme, et, convaincu d’être dépositaire d’une haute et parfaite mission spirituelle, il ne s’adonne à aucun travail matériel, à aucune industrie, à aucun commerce, et ne pense pas à accroître sa propre fortune. Tous végètent dans l’ombre des couvents ou des refuges, ayant le logement, des secours d’argent, des médecins, des remèdes, des écoles, de l’aide et de la protection. L’oisiveté la plus grande règne parmi ces groupes ; ils fréquentent les cérémonies sacrées de leurs rites, ils sont pieux, ils sont fanatiques ; seulement leur piété religieuse est souvent une affaire d’intérêt. Combien de fois, dans leur foi ardente, les moines franciscains ont-ils regretté avec moi cet état de choses, qui fait de l’exercice du culte une profession : l’homme qui est allé à la messe, à cinq heures du matin, croit avoir accompli tout son devoir ! Les franciscains procurent du travail, obligent au travail : mais les Latins sont si peu nombreux…

Cependant, pour l’existence de notre nation, pour que la grande foi latine maintienne haut son prestige en Terre Sainte, il faut fermer les yeux et ne pas désespérer de former, dans un lointain avenir, le peuple de Jérusalem. On ne le formera certes pas avec les juifs, qui sont un ramassis de gens venus de toutes les régions extrêmes et incapables de s’organiser ou de se réunir ; on ne le formera jamais avec les Turcs, qui sont là, comme en garnison ; on ne le formera pas plus avec les petits groupes chrétiens, paresseux, fanatiques et divisés entre eux ; on le formera encore moins avec les Arabes des environs et avec les beaux Bédouins armés jusqu’aux dents, qui arrivent du désert de Jéricho, de l’Arabie Pétrée, des montagnes inaccessibles et des plaines inconnues, pour vendre ou pour acheter : ils ne voient pas Sion, ils ne l’aiment pas, ils ne la connaissent pas, pressés de s’en retourner à leurs cabanes ou à leurs campements. Peut-être jamais Jérusalem n’aura-t-elle un peuple ?… Elle fut grande devant Dieu et Dieu y déposa toute sa gloire ; mais, quelqu’un y a souffert trop amèrement et y est mort trop cruellement…

III

L’Ame.

Dix-huit pillages, cinquante dominations diverses, cinquante tyrannies différentes ; une population tuée, exterminée, détruite ; une campagne dévastée, abandonnée, rasée ; une suite de catastrophes sans nom dans l’histoire ; une vengeance céleste comme jamais il n’en a existé, rien n’a pu dompter, transformer, renouveler l’âme de Jérusalem depuis deux mille ans. Oui, c’est la même âme qu’il y a vingt siècles, quand Jésus venait en pèlerinage, ici, de son riant pays de Nazareth, de son simple village de Galilée, et entrait par la porte Dorée, baissant la tête, dégoûté et attristé de la froide hypocrisie, de la folle vanité, de la profonde misère morale de Jérusalem. En ce temps, le peuple hébreu était lentement descendu du grand bon sens des lois de Moïse à un rigorisme aigu, mesquin, méticuleux ; à un misérable sophisme religieux qui rabaissait la foi à un glacial mensonge de l’esprit, qui révoltait tous les cœurs purs, et contre lequel Jésus venait accomplir sa mission divine. Sion fourmillait de sectes religieuses, l’une plus sophistiquée que l’autre, et les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Gaulonites résument à peine dans leurs grandes lignes cette multitude de camerillas religieuses qui, chacune séparément, s’arrogeaient la parfaite interprétation de la loi mosaïste. Jérusalem était, par excellence, le pays des disputes théologiques et des discussions publiques, qui dégénéraient vite en assemblées orageuses dans le Temple même ; le pays des colères religieuses et acrimonieuses ; le pays où chacun se drapait dans l’insolence et dans l’orgueil ; le pays où finalement les petitesses du culte arrivaient à étouffer la foi elle-même. La lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie.

Ah ! dans la grande âme du Fils de l’homme, du jeune Nazaréen, quelles révoltes pour ces formules étroites et vides, quel mépris pour ces pénitences faites en public et ces orgies faites en cachette, quelle haine pour ces cœurs glacés et froids ! Et, quelle colère devant ces honteuses hypocrisies, devant les mensonges sacerdotaux, devant la cruauté des riches lévites qui tenaient dans leurs mains tout le peuple juif et l’écrasaient, l’opprimaient, le terrorisaient à leur gré ! Alors, le caractère de Jésus se change, comme se transforme le ton de sa prédication divine. Quand il parle sur la montagne, quand il parle près de la mer de Tibériade, au milieu d’une nature enchanteresse, parmi des êtres simples et humbles, une fleur de tendresse jaillit de ses lèvres : la divine promesse des béatitudes futures est prononcée sous le ciel d’azur, au sommet de la montagne de Hattim. Mais, quand il arrive à Jérusalem, ses yeux s’attristent, son âme se trouble, son cœur se soulève d’indignation. Les paraboles les plus fortes et les plus ardentes sont inventées par lui contre les riches, contre les vaniteux, contre les cruels ; les menaces les plus terribles éclatent dans ses paroles, et un jour, il prend un fouet et chasse les vendeurs du Temple, criant qu’ils changent en un marché la demeure de son Père.


L’âme de Jérusalem est immuable. Elle est toujours la cité du débat théologal, de l’âcre sophisme, des discussions aigres, des cabales cléricales ; elle est toujours, et plus que jamais, la ville des sectes et des hérésies. Sauf la petite Église latine, qui ne peut que combattre doucement, avec l’ardeur de sa croyance, tout le reste est une constante, mesquine et ridicule lutte de suprématies mystiques, théologiques et temporelles ; c’est une guerre de conventicules qui surprend, décourage et dégoûte. Qui comptera jamais toutes les formes de religions chrétiennes qui sont dans la moderne Jérusalem ? Les chrétiens de l’Église romaine se divisent en Latins, en Grecs unis, en Arméniens unis, en Maronites du Liban, en Coptes unis ; aussitôt après, viennent les chrétiens hérétiques, c’est-à-dire les Grecs schismatiques, les Arméniens schismatiques, les Coptes schismatiques, les Abyssins schismatiques, qui ne sont que trois cents et ont aussi une chapelle. Les chrétiens protestants établis en Terre Sainte, où, heureusement, ils ne font pas grande propagande, sont encore divisés en plusieurs sectes. Les chrétiens luthériens, c’est-à-dire les Allemands qui ont fondé en Syrie des colonies très importantes, ont une quantité de divisions, parmi lesquelles les luthériens du Temple, une secte spéciale. Il y a, hors la porte San Stefano, un groupement de chrétiens d’Amérique, fanatiques, ressemblant tant soit peu à l’Armée du Salut : ils s’appellent les Martyrs de la dernière heure. J’ai aussi vu quelques mormons.

Et croyez-vous que ces sectes, qui, en somme, vénèrent Jésus et sont venues se fixer sur le lieu de sa Passion et de sa Mort, croyez-vous qu’elles restent tranquilles devant la grande Tombe ? Allons donc ! Chacune est armée contre l’autre de colère et d’envie ; chacune cherche à fouler aux pieds les droits de l’autre, soit par la force, soit par l’argent, soit par la puissance ; chacune cherche à être plus grande que l’autre, non pas en l’honneur du Christ, mais pour ses patriarches, ses clercs, ses membres. Elles arrivent à compter rageusement les lampes, les cierges, les prières que chacune a droit d’offrir devant cet autel où Il fut martyrisé pour avoir voulu la gloire des pauvres, des simples, des pieux…

La colère emporte l’âme aux pires excès ; pendant mon séjour, les prêtres arméniens et grecs se battirent devant le saint Sépulcre, encore vêtus de leurs ornements sacerdotaux. Dans l’église de la Nativité, à Bethléem, le pacha est obligé de mettre un soldat de garde près de chaque autel, et un autre veille, nuit et jour, près de l’étoile d’argent qui marque la place de la naissance de Jésus, car les Grecs ont déjà volé une fois le joyau. Il y a deux ans, un pauvre franciscain fut tué à coups de revolver par un fanatique grec : on fit grand bruit de cette mort, sans résultat. Dans un coin de la petite chambre du saint Sépulcre, se trouvent presque toujours un prêtre grec ou un prêtre arménien ; ils ne bougent pas ; ils vous observent attentivement et reconnaissent immédiatement « la nationalité » de votre religion ; si vous êtes catholique romain, vous êtes un ennemi, sans que vous ayez fait le moindre acte d’hostilité ; ils comprennent que vous ne donnerez pas d’aumônes, et si vous restez trop longtemps, ils grognent ; ils vous font signe de partir : souvent, pour avoir la tranquillité, vous vous en allez, mais ils ont dérangé votre prière. Les processions, les fêtes, les messes sont une lutte continuelle à qui aura la meilleure place, la plus grande pompe, le plus de monde. Les schismatiques grecs et russes, très fanatiques, font de grandes aumônes à leurs églises de Terre Sainte, et, malgré cela, les pèlerins grecs et russes sont dépouillés par leurs prêtres quand ils arrivent à Jérusalem. Tout se vend, jusqu’au restant d’huile des lampes, comme si c’était une relique. Si Jésus revenait sur terre et s’il voyait comme on traite les pauvres paysans polonais, les pauvres colons russes, les pauvres Grecs de la Macédoine ou de la Thessalie, comme il prendrait son fouet pour chasser les marchands du Temple !

Ainsi, tous ces chrétiens hérétiques forment des groupes belliqueux, commandés par leurs patriarches et par leurs prêtres, soutenus par les consuls de leurs nations ; et si le sang n’est pas continuellement répandu, on le doit à la sagesse de la police turque ; si les choses gardent une apparence de calme, on le doit à l’équité musulmane. L’infamie de ces chrétiens est si grande que, par force, il faut louer Mahomet dans le pays de Mahomet, car seul Mahomet donne un exemple de tolérance, de sagesse et de justice. Au milieu de tout cela, la pauvre Église latine, la seule qui, depuis des centaines d’années, résiste intrépidement à toutes ces guerres, grâce aux frères franciscains ; la seule qui tienne haut le prestige de la charité chrétienne ; la seule qui s’inspire d’une piété éclairée, d’une humilité digne et forte, d’un ascétisme qui exalte et ennoblit la vie ; la seule qui dépense sa vie au profit de la foi et du saint Sépulcre, cette pauvre Église latine est contrainte de naviguer sur des mers tempétueuses, les yeux fixés sur une étoile divine et périlleuse.


L’âme de Jérusalem, plus soigneuse de sa gloire que de celle du Christ ; avide, cupide, superstitieuse, hypocrite, capable de tous les fanatismes païens et de nulle charité chrétienne ; cachant sous la fausse humilité un orgueil immense ; s’éloignant de plus en plus par ses sectes et ses hérésies de la Loi véritable ; l’âme de Jérusalem ferait encore pleurer le Seigneur sur le mont des Oliviers, à l’endroit où se trouve la petite chapelle en ruine qui porte l’inscription : Dominus flevit, Dieu a pleuré !

Il pleurerait sur Jérusalem, puisque pour elle il a prêché en vain, il a souffert en vain, il est mort en vain…