VERS LA SYRIE
AU PAYS DE JÉSUS
I
En mer.
Un jour, une heure, une minute avant le départ, tout le fébrile enthousiasme du voyage s’évanouit. L’égoïste ardeur avec laquelle se sont faits les préparatifs, la hâte joyeuse pareille à celle du prisonnier qui sourit à la liberté, ce rêve intérieur qui fait briller les yeux de quiconque s’embarque, tout cela disparaît, laissant à sa place un doute froid et stérile, une angoisse légère et opprimante. L’âme incertaine se dit : « Fais-je bien de m’en aller ? Seront-ils vraiment beaux, fantastiques, poétiques, les pays où j’irai ? Trouverai-je l’émotion qui doit faire revivre mon cœur las et desséché ? Ne sont-ce pas les illusions des voyageurs, l’inquiétude des hommes, la maladie du vagabondage, l’inlassable curiosité des imaginations avides, qui ont créé ces légendes merveilleuses, ces fabuleux récits d’impressions éprouvées ? Ou, pis encore, n’est-ce pas plutôt l’avidité de ceux qui vivent des voyages, sociétés de navigation, compagnies de chemins de fer, marchands, industriels, aubergistes, cochers et portefaix, qui ont organisé une vaste et indécente comédie ? Et peut-être, mon pays n’est-il pas absolument beau comme je le crois, ce pays que je connais et que j’aime, dont je sais supporter les défauts parce que je l’adore, ce pays qui m’a vue naître, et qui, espérons, me verra mourir ? »
Ainsi, le doute mord le cœur du voyageur, comme si les paroles de l’Ecclésiaste lues le matin même, par hasard, vibraient encore en lui, parlant de la vanité des choses. L’âme, embarrassée et triste, se dit : « Pourquoi partir, et laisser derrière moi tous ceux que j’aime ? La vie est courte, les jours sont précieux ; à peine avons-nous le temps de caresser une tête blanchie, de baiser les yeux de nos enfants, de serrer une main amie, et nous rendons ce temps plus bref encore, en fuyant comme si l’avenir était éternel, tandis que tout doit finir promptement ? Pourquoi quitter des figures bienveillantes qui me regardent avec tendresse, pour vivre volontairement au milieu de visages étrangers, pour entendre des idiomes étrangers ; pour me sentir seule, perdue dans ce vaste monde, sans qu’une de mes souffrances, sans qu’un de mes cris de douleur trouve une main affectueuse, une parole de consolation ? Aller si loin, pourquoi ? Qui est-ce qui me rend si cruelle envers moi-même ? Qui me pousse ? Pas ceux que j’abandonne, car leur silence mélancolique m’encourage à rester… » Et au milieu de ces angoissantes questions de l’esprit attristé, le voyageur est pris d’un accès de misère morale et matérielle : ses mains, déjà lasses, ne peuvent plus fermer les valises, sa pensée distraite oublie l’heure du départ, son cœur tremblant n’ose même pas prononcer les paroles d’adieu…
En ce soir parfumé de mai, tandis que sur le bateau on remontait l’ancre pour appareiller, l’aspect de Naples prenait une séduction plus profonde. Des milliers de lumières brillaient le long de la côte, piquaient les collines et scintillaient comme si les étoiles étaient descendues du ciel, pour donner à la ville un enchantement sidéral. Le fronton d’une église, sur une hauteur, était brillamment illuminé pour célébrer la fête d’un saint, et se dessinait en lignes brillantes dans l’obscurité : de temps en temps, dominant le bruit sourd de la ville, qui jouissait de cette tiède soirée printanière, la détonation d’une fusée se faisait entendre, et une fleur de feu s’ouvrait dans le ciel noir. Sur les quais, on voyait distinctement passer les voitures pleines de gens, qui allaient à leurs amours, à leurs plaisirs, à la promenade ; la trompette des tramways sonnait, très bruyante. Et l’arc du firmament, d’un azur velouté et profond, s’arrondissait dans la grande clarté de la Voie Lactée, où les étoiles semblaient palpiter tendrement.
Autour du bateau, s’étendait l’eau frémissante avec des reflets pâles, et de-ci, de-là, le falot rouge d’une barque qui coupait l’onde tranquille, sur un rythme égal et monotone. A bord, tout paraissait immergé dans les ténèbres : d’étranges assemblages de bois, de cordes, de fer, se dessinaient vaguement ; des gens affairés s’agitaient et montraient, en passant près d’une lanterne, de faces préoccupées et inconnues. Des groupes de personnes parlaient bas ; d’autres êtres solitaires se blottissaient dans un coin, peut-être mélancoliques, peut-être ne pensant à rien du tout. Le plancher récemment lavé était glissant ; on n’osait pas s’accouder sur le bastingage encore humide, pour regarder une dernière fois la ville. De temps en temps, la manœuvre laissait tomber une corde, et, instinctivement, on changeait de place, examinant avec défiance cette ambiance qui paraissait hostile, ennemie, remplie de pièges. Du reste, le bateau semblait petit et mesquin : dans la nuit, il était impossible de trouver le commandant ou le commissaire ; personne ne vous écoutait, et on se heurtait les uns les autres, sans se saluer, sans s’excuser.
Puis, le signal du départ donné, le bateau a l’air de faire un grand plongeon dans l’encre, un saut dans l’ombre, pour se noyer, lentement, dans la nuit. Petit, léger, étrange, s’enfonçant de plus en plus dans les ténèbres de l’horizon, il s’éloigne, et la ville grandit, couchée sur ses collines fleuries, plus séduisante dans sa grâce nocturne. Sur le pont, le mouvement s’est calmé. Quelques spectres, appuyés sur le bastingage, admirent le paysage, tout piqueté de lumières ; d’autres spectres, assis sur des bancs, sentent les premiers frissons du vent marin qui commence à souffler ; quelques points incandescents trouent l’ombre, montrant un cigare ou une cigarette allumés. Tout d’un coup, d’une grosse machine noire, à droite, s’élève un bruit étrange suivi d’un vague hennissement. Cela sort d’un box, où est enfermé un cheval, dont la tête passe par-dessus la cloison mobile. L’animal, à l’étroit, doit souffrir. Il hennit et frappe du pied. A chaque coup de cloche, il se débat, et devant ce fantôme de cheval se tient un fantôme de soldat qui lui caresse la tête, pour le calmer. La pauvre bête, elle aussi, regarde Naples et semble triste comme un homme, en cette nuit de mai.
Mais, au matin, en pleine mer, impossible de ne pas subir le bien-être physique qui domine les tristesses, les atténue, les endort. Les mélancolies intimes sommeillent, tandis que tout le reste de l’être s’abandonne à la caressante fraîcheur de cette heure exquise. On croirait naviguer dans une immense coupe mollement arrondie, remplie d’une eau azurée ; et le sillage du navire, sa grande ligne argentée, écumeuse et bouillonnante, marque le milieu de cette coupe. L’eau a le brillant d’une étoffe de soie, et son mouvement est rythmé comme une respiration. Le bateau est tout blanc, nettoyé de fond en comble ; ses cuivres luisent, les tentes rouges de ses écoutilles ondoient sous la brise légère. Silencieux, déchaussés, d’un pas souple, les matelots vont et viennent, lavant encore, versant de l’eau partout : ils ont cet air calme et attentif particulier aux marins habitués aux muets labeurs. Pendant ces heures de navigation, avec cet heureux sixième sens de l’homme, qui est l’assimilation, le corps commence à s’habituer à ces petites cabines, à ces petits lits, à ces petits escaliers, à ces petites fenêtres ; le tillac semble immense et le pont élevé où le capitaine s’occupe de notre chemin et de notre vie paraît un minuscule paradis, tout blanc, enveloppé de clartés, très haut, près du ciel.
Où est donc Naples, où sont donc ses enchantements ? Bien loin, maintenant… Nous sommes enfermés dans cette large coupe d’azur, n’ayant plus la notion précise du temps et de l’espace ; nous sommes enveloppés par cet air lumineux et pur, traversé, souvent, par le vol d’un faucon ou d’une tourterelle lassée ; nous sommes conquis par ce plaisir de vivre, sans volonté, sans pensée, voguant dans le bleu, sur ce bateau brillant et propre. Certainement le regret existe au fond de notre âme, et quelquefois avec une tendre mélancolie il embrume notre esprit et voile nos yeux ; quelquefois le regret a une morsure plus vive… L’homme ne change pas ses sentiments : il les caresse, il les endort, il les berce dans un long repos, sauf à les retrouver en lui, plus calmes et plus doux, mais toujours vivants, mais toujours présents… Et la vie étrange du bateau, si différente et si immédiatement familière qu’il vous semble l’avoir vécue autrefois, quand vous n’avez jamais navigué ; et cette petite humanité qui vous entoure, vous, inconnu, de gens que vous ne verrez plus demain et qui vous oublieront ; et tous les menus événements de votre singulière existence : les choses, les êtres, les menus faits, tout cela vous enlève jusqu’à l’idée même de votre personnalité. Qui êtes-vous, à présent ? Un individu quelconque qui voyage, comme tant d’autres individus. Qu’importe votre âge, votre situation, votre intelligence ? Tout est hors de vous, et vous-même ne vous appartenez plus ; vous faites partie du bateau et de son itinéraire, vous êtes emporté dans une course rythmique vers l’endroit où vous allez — où vous irez, si le bateau et la mer le veulent bien.
Aujourd’hui la mer est bonne ; mais la nuit suivante, dans votre sommeil, vous entendez ses grondements et son agitation, au Cap Spartivento ; et, le troisième jour, l’île de Candie apparaît, avec ses montagnes couvertes de neige, en mai ; pendant huit heures d’affilée, on ne voit que Candie, et enfin, enfin, au bout de quatre journées de mer, dans un crépuscule rosé, vous apercevez une file de maisons blanches et basses, sur un fond de sable jaune : c’est Alexandrie d’Égypte, c’est la terre de Cléopâtre, que vous touchez presque. Plus tard, car le voyage en mer vous a doucement enlevé toute volonté et votre imagination passive subit seulement les impressions immédiates, plus tard, vous vous souviendrez toujours de cette première vision, de ces maisonnettes blanches sur du sable d’or, tandis que le soleil pourpré se lève à l’horizon et qu’un souffle chaud vous donne le salut de l’Orient.
II
Le Nil.
L’âme de l’Égypte est le Nil. La mercantile Alexandrie, étendue sur le bord de la mer, avec ses rues moitié modernes et moitié anciennes, un peu européennes et un peu orientales, parcourues par la foule la plus diverse, peut vous donner l’impression d’une vie nouvelle et curieuse ; mais, vous n’arrivez pas à fixer, dans ces mille particularités, le véritable caractère égyptien. Vous comprenez que le secret de cette existence n’est pas dans cette cohue d’Arabes, de Grecs, d’Italiens, de Français ; qu’il n’est pas dans ces cris gutturaux où domine la voix des marchands ambulants ; qu’il n’est pas dans ces boutiques de cigarettes ; qu’il n’est pas dans ces magasins de toutes les nations : il est ailleurs… Dans la nuit, avez-vous jamais traversé, en hésitant, un grand salon obscur ? L’ombre est profonde et vos yeux ne distinguent rien ; mais si, dans un coin de la pièce, il y a quelqu’un, vous vous arrêtez, le cœur battant, parce que vous sentez sa présence ; et vous vous dirigez vers cet être inconnu, seulement conduit par votre intuition personnelle.
Ainsi, irrésistiblement, par un mystérieux pouvoir, sans que personne vous le dise, à l’heure crépusculaire, vous prenez une voiture et vous sortez dans la campagne d’Alexandrie. Si vous ne trouvez rien d’abord, vous allez plus loin ; et tout d’un coup, dans le sable clair, quelque chose d’un azur pâle, finement décoloré, vous fait tressaillir : c’est le Nil. Impossible de vaincre votre émotion — émotion qui se transforme à mesure que vous contemplez le grand fleuve de plus près et que vous suivez ses rives doucement : vous voudriez le comprendre et l’aimer, pris d’un grand attendrissement sentimental. Tous les fleuves possèdent une poésie presque indicible, mais aucune n’égale celle du Nil. Elle ne vient pas de sa grandeur, car il n’est pas large à Alexandrie ; elle ne vient pas de l’impétuosité de ses eaux, car à de nombreux endroits il est immobile comme un lac ; elle ne vient pas de sa profondeur, car il a quelquefois une telle limpidité que les palmiers élancés, les caroubiers tordus et les cabanes de ses bords se reflètent nettement sur son clair miroir. Mais si, au Caire dans le faubourg de Boulacq, il vous apparaît vaste et solennel comme la mer, avec ses dernières lignes perdues dans les brumes du lointain, vous ne sentez pas sa force et sa puissance ; tandis qu’ici sous la villa Antoniadès, dans la campagne qui va d’Alexandrie à Ramleh, la demeure estivale du vice-roi, le Nil a une grâce mélancolique, serré entre ses rives étroites, semées de petites fleurs jaunes. Si, au Caire, il s’agite en tourbillons vertigineux, qui viennent se briser contre les arches du grand pont de Ghiseh, vous inspirant la terreur sacrée d’une divinité terrible et cependant miséricordieuse, ici, au contraire, il vous donne une impression de grande sérénité, de paix amoureuse. Le Nil renferme en lui tous les paysages fluviaux et toutes leurs expressions : les yeux enchantés ne se lassent jamais de le contempler et emportent son image au fond de leurs prunelles. Nous sommes en mai seulement, c’est l’été en Égypte et les dahabiehs, ces longs bateaux gris perle semblables à des demeures flottantes, ont leurs voiles repliées et sont amarrés à la rive, car aucun voyageur ne remonte plus le grand fleuve pour son agrément, allant vers la haute Égypte dans cette lente navigation qui est une joie pour l’imagination. Seules, quelques barques de pêcheurs ou de trafiquants filent à la voile, aux heures où la brise fraîchit : et vous les suivez de l’œil, enviant ceux qui vont ainsi, sur ces eaux d’un azur pâli, d’une couleur si noble et si fine, vers des rives plus larges, où se dressent les ruines des anciens temples égyptiens. Sur le bord, souvent, un groupe de fellahines, les femmes arabes du peuple, enveloppées dans leur grand manteau noir, le visage couvert du voile noir, qui est arrêté entre les sourcils par l’agrafe de métal ; elles remplissent leurs amphores de l’eau du Nil, les soulevant sur les épaules d’un mouvement gracieux ; quelques-unes de ces fellahines ont les jambes dans l’eau, et se penchent en avant, comme attirés par le fleuve sacré. La vieille légende du Nil ne parle pas seulement de sa fécondité bienfaisante, mais de la fraîcheur admirable de ses eaux, leur attribuant une vertu spéciale et bizarre. A chaque tournant du chemin qui suit le Nil, le spectacle change : tantôt c’est une petite mosquée, avec trois ou quatre Arabes étendus par terre ; tantôt c’est une maison toute blanche, aux jalousies baissées, derrière lesquelles regardent des femmes ; tantôt c’est un groupe de palmiers, en grosses houppes ébouriffées ; tantôt ce sont les haies de roses d’une villa ou le berceau d’un café de campagne ; tantôt c’est la grande solitude, coupée par la silhouette d’un chameau ondulant sous sa charge, conduit par un minuscule Arabe en chemise bleue ou blanche. Et, que ce soit une cabane de bois couverte de chaume, que ce soit une plaine aride et désolée, que ce soit un misérable village détruit par un incendie, tout prend, sur le bord du Nil, un caractère de poésie mystique, une séduction étrange, irrésistible. C’est le fleuve qui donne son âme aux choses mortes, les fait revivre, les arrange, les marque d’une inoubliable empreinte.
Et la nuit, sous le froid rayon de l’arc lunaire, le Nil vous offre le plus mystérieux et le plus suggestif des tableaux. Aucun souffle de vent n’agite la cime des arbres ; aucun pas humain n’effleure la terre ; aucune voix ne trouble le lourd silence. Le paysage est plein de secrets. Les eaux vont on ne sait où et on ignore d’où elles viennent : elles passent, calmes, solennelles, éternelles. La lumière argentée leur donne une teinte plus claire, dans les grandes ombres de la campagne. Si vous tendez l’oreille, peut-être entendrez-vous leur frémissement, le long de la rive. Un parfum vivace monte de jardins inconnus, de haies cachées. Sur le bord, quelques arbres plus hauts plient leurs branches. Pas une lumière dans les maisons, et bientôt après, plus de maisons : le grand Nil s’allonge dans la vaste plaine, au milieu des voiles bruns de la nuit, que le petit arc métallique de la lune n’arrive pas à déchirer. Seul, le Nil veille ; seul, il vit ; seul, il a une âme, et vous-même n’existez plus que pour lui : et vraiment quelque chose de divin vous arrache à votre misère et vous plonge dans un songe sacré — le même rêve, peut-être, qui ouvre les grands yeux des anciens dieux égyptiens ; le même rêve qui rend pensifs les yeux du Sphinx de granit ; le même rêve que le vôtre, ô Cléopâtre…
III
Le Caire.
Baigné par la blonde lumière du matin, traversé par des bouffées d’un vent frais, rempli d’un tumulte joyeux et presque harmonieux, parcouru en tous les sens par une foule étrange et bigarrée, le Caire vous séduit dès l’arrivée. Les brumes de la fatigue morale, les voiles gris de l’indifférence se soulèvent, se dissipent, s’évanouissent. Autour de vous tout s’agite, tout se meut, tout vit ; et c’est une agitation pleine de gaieté, un mouvement juvénile et allègre, une vie frémissante et ardente. Les magasins élégants abaissent leurs stores pour se protéger du soleil déjà haut ; des groupes de clients ou de flâneurs s’arrêtent devant les boutiques, bavardant en arabe avec des sonorités gutturales, bavardant en grec avec des sonorités musicales, bavardant en français avec des sonorités chantantes, semblables au rapide gazouillement des oiseaux. Des Arabes en longues chemises blanches ou bleues, pieds et jambes nus, leur petit turban blanc mis de travers, courent en s’appelant, en se poursuivant, en criant, en dialoguant à distance ; des Turcs enveloppés dans la grande tunique de soie à raies, croisée sur la poitrine, retenue par une ceinture qui fait deux fois le tour du corps, avec un turban plus large et plus solennel, marchent avec une noble lenteur, mais la plupart s’arrêtent, debout, près des petits cafés ; des Bédouins vêtus de blanc et de noir, avec des visages olivâtres et des yeux malicieux sous le burnous brun relevé sur la tête, baissé sur le front et retenu par un cordon de laine, passent rapidement ; des femmes fellahs toutes vêtues de noir, avec des yeux pensifs qui brillent sous le voile, vous heurtent légèrement en passant, chargées de leur amphore remplie d’eau ; des Européens en vêtements européens, mais avec le fez, vont à leurs bureaux égyptiens ; des Européens, avec le chapeau européen, vont à leur travail européen, à leurs affaires mi-européennes, mi-orientales ; des Anglais avec le casque en sureau et des Anglaises également avec le casque en sureau, couvert de sept ou huit mètres de mousseline blanche, qui pendent de tous côtés, traversent les rues de ce pas méthodique dont ils traversent le monde ; des prêtres grecs en grands tubes noirs, avec la barbe grisonnante, les yeux extatiques, se rendent à l’église orthodoxe ; des soldats anglais, très élégants, d’une politesse exquise, se pavanent fièrement ; des soldats égyptiens, vêtus de blanc, le ceinturon remonté sur l’estomac, sont moins élégants, mais non moins fiers ; des paysans, vêtus à l’égyptienne, de chemises de toutes couleurs, entrent par les différentes portes du Caire pour vendre leurs pacotilles ; des débitants d’eau fraîche font tinter d’une manière très mélodieuse deux disques d’étain l’un contre l’autre ; des vendeurs de graines cuites au four, des vendeurs d’abricots, des vendeurs de bananes, des vendeurs de café, appellent les clients. Des voitures européennes s’avancent au grand trot, portant un pacha drapé dans son manteau blanc, avec une longue barbe blanche sur la poitrine ; des voitures où se font traîner de riches Levantins habillés chez Poole, ayant l’apparence anglaise, sauf le fez ; des chameaux pliant sous d’énormes fardeaux ; des chars longs et étroits qui, après avoir déchargé leurs marchandises, transportent, maintenant, douze ou vingt Arabes assis de tous les côtés, les jambes pendantes ; et enfin, partout, des ânes, les petits, les gracieux, les adorables petits ânes égyptiens, au poil brun ou gris, à la tête fine, aux jambes minces, qui font du chemin sans en avoir l’air, qui filent portant sur leur dos un gros Levantin, ou un petit Européen, ou un Anglais vêtu de khaki, ou un Arabe, dont le vent fait flotter la chemise, au trot. Ces « bourricots » sont la joie du genre humain au Caire. On en trouve à chaque pas, arrêtés près du trottoir pavé, tandis que la chaussée est en terre battue. L’ânier est, généralement, un gamin brun, demi-nu, les jambes grêles comme celles de sa bête ; et la course qui coûte, au tarif, vingt-cinq sous pour les étrangers ou les ignorants, a des accommodements à quinze sous, à dix sous, jusqu’à cinq sous. En une minute, l’arrangement est fait et le passager — appelons-le ainsi — saute sur la commode selle arabe et le petit âne file comme un éclair, suivi de son guide, qui galope derrière lui, la chemise gonflée comme un ballon. Et c’est, de tous côtés, le trot rapide des petits ânes, le piétinement des petits ânes, le passage des petits ânes intelligents et infatigables, accompagnés de leurs âniers fins et prompts comme un dard. Ah ! si on les pave jamais, les rues du Caire, les ânes ne pourront plus trotter et disparaîtront, emportant avec eux une des plus jolies choses de cette curieuse ville !
Après midi, le mouvement se calme. Les voitures se font plus rares ; les chameaux ont tourné la tête vers les portes de la ville, retournant aux villages, aux faubourgs, d’où ils viennent ; les chars marchent plus lentement ; quelques magasins sont fermés ; d’autres baissent complètement leurs stores. L’heure chaude tombe sur le Caire. Tous font la sieste. Les arroseurs inondent les rues avec de grands jets d’eau, sortant des tuyaux de caoutchouc. Les boutiques arabes sont vides, gardées seulement par un gamin, qui agite lentement un chasse-mouches. Les âniers s’appuient sur la selle des « bourricots » et dorment debout, les yeux mi-clos. Dans les obscurs bazars turcs ou arabes, dans les sombres échoppes, dans les passages où ne pénètre pas le soleil, les Turcs, les mains fatiguées par la chaleur, continuent à broder des ceintures de peau, à nettoyer de vieux argents, tout en sommeillant. Dans les palais seigneuriaux, les fenêtres ouvertes, les stores baissés, les terrasses couvertes d’étoffes multicolores, tous les soins sont pris pour laisser entrer l’air frais et se garantir de la chaleur ; ils sont entourés de grands jardins ; les ventilateurs battent de l’aile ; de grands jets d’eau inondent le sol ; de vastes fontaines chantent dans les cours. A cette heure, on rêve, on dort. La contemplation somnolente, ce charme singulier de la vie orientale, enveloppe tout l’être. On entend des bruits, mais atténués et sourds : si un peu de vent se fait sentir, aussitôt on en éprouve du soulagement ; le trille des oiseaux est persistant, et cependant voilé ; le tintement des disques du marchand d’eau paraît une musique légère, très lointaine ; et pourtant, vous ne dormez pas ; seule, votre volonté sommeille si profondément que cela vous semble une énorme difficulté de tourner une page du livre, où vous avez lu deux lignes.
Mais quand le soleil décline et que vous sortez dans les rues du Caire, vous restez frappés de sa beauté et de sa richesse. La ville est à la fois orientale et européenne, et ces deux caractères bien marqués ne se heurtent pas ; au contraire, ils se fondent et ils s’unissent, tout en gardant leur individualité. Les cafés, du plus petit au plus grand, sont remplis d’Égyptiens et de Turcs immobiles devant une table de café, taciturnes, même s’ils sont quatre ou cinq, se tenant un pied dans la main ; près d’eux, quelques Anglais boivent leur ale, dans un silence grave. Près de la boutique du confiseur grec, qui vend des loukoumis et des conserves de fraises, d’orange, de mastic et du chocolat, se trouve la pâtisserie française montrant des petits fours, des éclairs, des madeleines et des babas ; et la cigarette, depuis celle qui coûte un centime jusqu’à celle qui en vaut six, se trouve sur toutes les lèvres, sur celles de l’Arabe demi-nu, du Bédouin svelte et léger, du commis italien, du riche Levantin, du Grec bavard, de l’Anglais raide et sévère. La vie du soir, vouée au luxe, à l’oisiveté, au plaisir, vous montre davantage ce contraste et en fait valoir toutes les séductions. Sur la route de Ghesireh, qui est le Bois de Boulogne du Caire, après avoir traversé cinq ou six rues aristocratiques, bordées de villas, d’hôtels entourés de jardins ; après avoir passé le pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle devient plus varié, plus bizarre, plus curieux. Ici, une vaste prairie, près d’un petit palais, où deux ou trois familles anglaises jouent au tennis, au crocket, tandis qu’au bout du parc un groupe de jeunes Anglais galopent lançant leurs petits chevaux ardents ; les domestiques nègres attendent, patients, tenant par le mors des montures de rechange ; de petits breaks passent, chargés de bonnes d’enfants, de gouvernantes. Plus loin, la promenade de Ghesireh voit défiler des équipages viennois ou anglais, où de belles dames du Levant montrent des toilettes d’un goût exquis, peut-être un peu trop voyantes : un saïs les précède. Le saïs est une des plus jolies trouvailles du luxe égyptien. Ce saïs est généralement un Arabe, choisi parmi les plus beaux et les mieux faits, très agile, vêtu de légères mousselines blanches, avec une jaquette rouge ou bleue brodée d’or ; il a un bonnet également brodé d’or et entouré de gaze blanche, un sabre court attaché à une ceinture de métal, et dans les mains une baguette longue et fine. Il est pieds nus, naturellement. Il précède en courant la voiture aristocratique, faisant faire place ; ses jambes sont plus rapides que celles des chevaux, et le vent agite ses étoffes blanches : il a l’air de voler. Quand les maîtres l’ordonnent, il s’assoit sur le siège ; quelquefois, il monte derrière la voiture, et reste là, dans une pose fière et nonchalante. Ainsi, derrière un « stage », j’ai vu deux saïs, immobiles, admirablement beaux, bruns dans des tissus clairs, scintillants d’or, prêts à sauter, à courir, à voler. La route de Ghesireh est aussi remplie d’amazones, de soldats anglais avec la minuscule toque coquettement posée sur l’oreille, de four-in-hands et de voitures musulmanes fermées portant une dame voilée, et de petits ânes trottinant vers les villages voisins ; plus loin, on aperçoit des dromadaires, allant de leur pas lent et régulier, vers l’horizon. Un son de guitare — est-ce une guzla ? est-ce une guitare ? — vient d’une petite auberge : une note gutturale et triste, malgré son trille aigu. Dans un champ, un Turc, agenouillé, salue la Mecque et le Prophète pour la quatrième ou cinquième fois de la journée. Çà et là, dans des petits cafés, on entend le bruit des bouteilles de limonade gazeuse qu’on débouche. Des êtres de toutes les nations se promènent en voiture, au milieu des palmiers et des éleks. Le soleil se couche brusquement, tout d’un coup : une fraîcheur d’abord légère, puis plus aiguë, vous pénètre. Des manteaux blancs apparaissent. Les voitures, les amazones, les cavaliers vont plus lentement, et si on regarde bien devant soi, les Pyramides se dessinent, au loin…
IV
Les Pyramides.
Pour aller aux Pyramides, pendant les chaleurs du mois de mai, il faut se lever tôt. Or, le « tôt » oriental n’est pas à sept heures, ni à six heures, ni même à cinq heures. Il varie de trois à quatre heures du matin, c’est-à-dire au moment où nos noctambules européens se décident à aller au lit. Du reste, à trois heures et demie, il commence à faire clair ; à quatre heures, en se mettant en route, la lumière limpide enveloppe la ville. Il ne fait pas frais, il fait froid, et c’est une sensation exquise que de frissonner au Caire, sous le lourd manteau qui recouvre les vêtements légers. Toutes les villes, les plus vulgaires et les plus monotones, prennent, à l’aube, une expression originale et fugitive ; une expression mystérieuse, où il y a de la fatigue mélancolique et de la gaieté nouvelle, l’engourdissement morbide et la tristesse résignée du travail qui reprend et du repos qui finit ; et peut-être, derrière les fenêtres encore fermées des quartiers riches, se trouve-t-il l’accablement qui suit les insomnies cruelles.
Tandis que la voiture vous conduit vers la route droite qui, hors la ville, vous mène aux Pyramides, le grand bâillement et le léger sourire de l’aube donnent un charme tout particulier au Caire, cette perle de l’Égypte, et vous le fait aimer davantage. Déjà, vous rencontrez les âniers et leurs bourricots, courant de tous côtés ; des femmes allant chercher de l’eau ; des portefaix chargés de grandes jattes de lait frais ; déjà les innombrables boutiques de cigarettes s’entr’ouvrent ; mais, au pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle de l’aurore devient extravagant. La voiture est arrêtée par un encombrement de chameaux chargés de fruits, de verdure, de sacs de charbon, de bois, de choses inconnues enfermées dans des sacs, si bien que pendant une demi-heure, il est impossible de faire un pas. Toutes ces bonnes et patientes bêtes de somme, ces chameaux d’un aspect ridicule et malheureux, se balancent, sans avancer : les conducteurs jurent en arabe ; mais les soldats et les employés de l’octroi, flegmatiquement, ne font passer qu’un animal à la fois, tandis qu’il en arrive toujours de nouveaux ; le nombre grossit, augmente, à l’entrée du pont, les cris montent sous le blanc ciel d’Orient, et la voiture du voyageur qui semble naufragée dans cette mer de bêtes réussit péniblement à accomplir son sauvetage, fuyant en sens inverse, sur la grande route balayée par la brise matinale. Nous pouvons être tranquilles : ce jour-là, le Caire aura de quoi se nourrir, puisque des plus lointains pays d’Égypte, sur le dos des grands chameaux jaunes, arrive l’énorme avalanche des provisions de bouche, pour les pauvres et les riches.
Deux heures au grand trot pour arriver aux Pyramides. Déjà, une heure avant d’arriver, vous les voyez monter à l’horizon, se dessiner en traits précis — car la finesse et la limpidité de l’air, en Orient, donnent aux myopes l’illusion d’une vue meilleure et plus forte — et montrer une blancheur pierreuse, teintée de jaune. On devrait logiquement supposer que ces sombres et immenses tombes des anciens rois d’Égypte sont un monument national sur la terre de Cléopâtre. Non. Les Pyramides appartiennent à une tribu de Bédouins. Qui les leur a données ? Qui les leur a laissées en héritage ? Sont-ils les descendants des Rhamsès, ces hommes aux yeux allongés et pensifs, à la bouche sinueuse et grave ? Sont-ils les fils de ces grands Chéops aux mains allongées sur les genoux, dont les visages sévères semblent cacher une flamme ardente sous le masque de granit ?… Ces Bédouins sont des tribus sauvages, vagabondes, voleuses, venues du désert. Et alors, comment possèdent-ils ces Pyramides ? Ils les ont prises : voilà tout ; d’autant plus que ces pierres superbes et tragiques n’ont offert aucune résistance. Ils se sont établis autour d’elles et ne les ont plus quittées. Qui peut les chasser de là ? Le gouvernement égyptien ne l’oserait pas. Le pouvoir des Bédouins s’étend assez loin, sur une étendue de plusieurs milles, où ils ont leurs maisons et leurs champs : des maisons très propres et des champs très bien cultivés. Sur le pas de leurs portes ou dans la campagne, les Bédouins lèvent leurs yeux malicieux sur les Pyramides, les examinent avec le légitime orgueil du propriétaire, qui ne verra jamais périr son bien, et le léguera, en mourant, à ses descendants.
Un Bédouin des Pyramides est, généralement, un homme très grand, très mince, avec le teint brun doré ; ses mains et ses pieds ont une élégance naturelle ; quant à la tête, elle résume toutes les images poétiques que le monde s’est faites de la beauté masculine, dans ce pays d’Orient : c’est-à-dire, le profil classique, des traits fins et énergiques, des dents éclatantes qui luisent dans une bouche toujours ouverte. Ils sont vêtus de blanc, avec un grand manteau noir et un turban blanc ; mais ces vêtements sont drapés avec une telle grâce, avec un sentiment artistique si inconscient et si savant que ce blanc et ce noir forment un tableau parfaitement harmonieux. Ils sont nu-pieds ou portent une paire de pantoufles, qu’ils ôtent quand ils veulent courir — ou plutôt voler. Car, personne n’égale l’agilité du Bédouin, personne n’est meilleur cavalier, personne n’est meilleur tireur que lui. Il chevauche le pied à peine appuyé sur l’étrier, qui est muni d’un éperon minuscule. Y a-t-il une selle sur son cheval ? On ne la voit pas — on voit seulement un grand sac, fait d’un vieux tapis rapiécé, qui pend de chaque côté, comme une double besace. Et, soit qu’il descende en toute hâte une côte escarpée, soit qu’il galope dans un tourbillon de poussière, svelte, élancé, impétueux, il a toujours l’air de s’envoler…
Il est hors de doute qu’il n’existe pas, dans tout l’univers, de voleurs plus habiles et plus ingénus que ces Bédouins. Je ne parle pas de ceux qui, dans les montagnes de Moab, près de la mer Morte, pillent, ravagent, dévastent, saccagent le pays et s’enfuient, marchant pendant quinze jours à étapes forcées, pour ne pas être pris : ceux-là sont des voleurs grossiers et imparfaits, que la malheureuse victime, indigène ou étrangère, ne réussit jamais à apercevoir, tant leurs rapines sont promptes. Je parle de ceux qui, civilisés, doux, sympathiques, possèdent les Pyramides. En arrivant dans le cercle étroit de leur domination, là où finit la campagne fleurie et où commence la ligne sablonneuse du désert, on voit, çà et là, des groupes d’hommes en manteaux blancs et noirs se former, se séparer, se reformer, toujours en des poses involontairement nobles. Ce sont les Bédouins qui veillent sur leur trésor. Quand vous descendez de la voiture, accompagné de votre drogman, et que vous avancez, marchant avec une certaine difficulté sur le sable, le chef de ces hommes s’approche, vous souhaitant la bienvenue en trois ou quatre langues — puisqu’ils en parlent cinq ou six, je crois — et il vous accompagne, continuant à vous entretenir d’une voix musicale, avec un sourire aimable. Peu à peu, se détachant de la première Pyramide, surgissant derrière un monticule de sable, d’autres Bédouins vous entourent, vous saluent, vous sourient, vous offrent tout ce qui est offrable. Celui-ci veut vous faire monter sur le chameau qu’il tient par la bride, afin que vous ne restiez pas les pieds sur le sable brûlant ; celui-là propose son petit âne ; cet autre veut vous accompagner dans les Pyramides, tandis qu’un quatrième veut vous accompagner sur les Pyramides. Car, il y a des voyageurs assez enragés pour se livrer à cet exercice. Devant leur insistance, le drogman les invective en arabe ; le chef feint aussi de se mettre en colère contre ses « sujets », et ces derniers ont l’air de se justifier verbeusement ; ils s’éloignent pour un moment, puis reparaissent brusquement, vous environnent, vous suivent, jusqu’aux pieds des Pyramides. Ils vendent de tout : vieilles monnaies, fragments d’albâtre, petites momies de terre, scarabées verts, sphinx minuscules, colliers pour préserver du mauvais œil, amulettes de cristal ; et ils tirent tous ces menus objets de grands portefeuilles en peau noire, cachés sous leur tunique blanche. Ces Bédouins sont si pétulants et si tenaces dans l’offre et la demande, ils sont si beaux de malice, ils sont si ingénus et si ardents dans leur avidité, que, petit à petit, vous leur donnez vos lire, vos shellings, vos sous, vos piastres turques, toute la monnaie cosmopolite qui emplit vos poches. L’Anglais le plus gourmé et le plus raide ne leur résiste pas, tant ils sont persuasifs, aimables et séduisants. Si vous vous impatientez, ils ont l’air de céder et de se taire ; si l’ombre d’un sourire se dessine sur vos lèvres, ils vous parlent en chœur dans toutes les langues, et ils sont si insinuants sans être serviles, si humbles sans paraître bas, que le voyageur abandonne son argent en compensation de ce spectacle, qu’il ne reverra peut-être jamais.
Le plus jeune d’entre eux, Mohammed, offrit de faire l’ascension et la descente de la plus haute Pyramide en dix minutes. Elle est élevée de quatre cents pieds anglais, taillée extérieurement en larges blocs de pierre qui forment des degrés — et Mohammed voulait trois shellings, prix modeste. Ils lui furent accordés. Il m’obligea à prendre ma montre à la main, pour compter les minutes. Puis, il jeta son manteau : d’un bond, je le vis sauter, tout blanc, sur la première pierre, et toujours plus petit, grimper là-haut, là-haut, devenir un chiffon blanc, un mouchoir blanc, un point blanc. Il atteignit le sommet en cinq minutes et demie ; immédiatement, il refit le chemin, descendant, sautant, bondissant, devenant grand, plus grand, jusqu’à ce que, triomphalement, il arrivât devant moi, haletant et essoufflé, c’est vrai, mais indiquant, d’un geste, la montre que je tenais à la main. Il avait mis trois minutes et demie pour descendre : en tout neuf minutes. Il voulut un autre shelling, pour cette minute de moins. Je le lui donnai, en demandant ironiquement s’il ne désirait pas autre chose. Il me répondit, avec une grande fierté, qu’il fallait applaudir Mohammed et que, lorsque je retournerais dans mon pays, je ne devrais pas oublier de dire : Bravo, Mohammed ! Et en parlant, il se drapait noblement dans son manteau noir. Des quatre shellings, Mohammed aura eu cinq sous ou une piastre turque. Ces délicieux et implacables voleurs forment une association coopérative rudimentaire, et ils versent fidèlement leur gain dans la main de leur chef, qui le distribue ensuite, équitablement. Ils ont leurs heures de garde aux pieds des Pyramides, où ils ont des besognes fixes : les plus jeunes montent au sommet ou aident à monter l’Européen qui a cette folie. Ils se mettent à trois, se faisant payer chacun deux shellings d’avance : l’Européen, au quatrième degré, est pris de vertige et veut redescendre, trop heureux de ne pas grimper jusqu’en haut et ses guides trop contents de n’avoir rien à faire. Enfin, quand ils vous ont soutiré, gracieusement, le plus d’argent possible, ils vous escortent aimablement, pendant un bout de chemin, vous souhaitant un bon voyage et une bonne santé dans toutes les langues, vous priant de revenir, saluant très bas, se touchant le front à la mode arabe, se drapant dans leurs burnous sombres. De loin, vous vous retournez pour les regarder encore, ne pouvant leur garder rancune de vous avoir volé si galamment : ils sont groupés en une masse noire et blanche, près des Pyramides, attendant d’autres voyageurs, d’autres victimes placides et résignées. Quant aux Pyramides, je crois avoir dit, plusieurs fois, qu’elles sont très hautes…
V
Syrie, Syrie !
Celui qui va en Palestine quitte le port d’Alexandrie sans tristesse ni regret, et tandis que le bateau s’incline lentement, le souvenir de l’Égypte disparaît brusquement de son esprit, comme les brefs couchers de soleil dans les ciels d’Orient. Les visions de ce pays ardent et voluptueux, où le spectacle de la vie a l’enchantement de la grandeur et de la beauté, dans toutes les formes extérieures — ces visions exquises et majestueuses, qui ont été l’ivresse des yeux et de l’imagination s’effacent promptement. Peut-être reviendront-elles plus tard, ces visions charmantes dont nous gardons une impression mystérieuse. Alors, notre âme comprendra qu’elle n’a pas su lire dans les yeux vides et profonds du Sphinx, et le désir de revoir la terre de Cléopâtre nous reprendra. Pas à présent, cependant… Durant quelques semaines, l’agitation des départs précipités, la nouveauté d’une existence mouvementée au milieu d’êtres inconnus, l’étourdissement causé par des sensations multiples, la séduction de choses étrangement plaisantes données en pâture à notre curiosité, nous font oublier le but véritable du voyage. Celui qui va d’un bateau à un hôtel, d’un train à une barque, d’un fleuve à un café, ballotté, heurté, secoué, cahoté, perdu au milieu de la foule, n’est, dans ces premiers jours, qu’un pauvre être inconscient, privé de volonté et de sentiments précis. Bientôt il se ressaisit, reprend possession de ses esprits avec une tranquille certitude. Le bateau qui l’emmène lui en ouvre la voie, et le mélancolique idéal du pèlerinage reconquiert son cœur distrait : la petite et si grande Terre Sainte, que nous connaissons ingénument par les lectures de notre enfance ; la région sacrée où le Seigneur s’est plu à parler aux hommes par la bouche de son divin Fils ; ce pays qui, de loin, brille comme un pur joyau devant les yeux enchantés de tous les chrétiens ; cette contrée reparaît irrésistiblement au voyageur qui va vers la Syrie…
Personne à bord de l’Apollo — un nom prédestiné — ne parle de la Palestine, qui est un vocable géographique assez peu commun ; mais le mot retentissant de Syrie revient à chaque instant dans les conversations des passagers. La Syrie ! cette appellation poétique de la côte de Palestine, n’est-elle pas celle des vieilles ballades d’il y a cinquante ans, que nos mères nous récitaient en se souvenant de leur jeunesse, et qui nous semblaient une musique délicieuse ? Je me rappelle d’un seul vers, assez modeste, d’une de ces légendes, aux rythmes simples :
Un marchand s’en allait un jour de Syrie,…
et rien de plus ; tout le reste s’est effacé de ma mémoire sauf ce vers prononcé par des lèvres chéries et qui est resté imprimé en traits ineffaçables dans mon esprit. La Syrie ! Et dans notre jeune âge, nous les avons aussi aimés, les personnages de ces naïves histoires, qui se vouaient à la Croix et fuyaient un monde où ils ne trouvaient pas à satisfaire leur besoin de souffrir et de combattre ; ces chevaliers toujours vêtus de fer, portant de lourdes épées qu’ils maniaient comme un jonc, beaux, forts, brûlés par une noble ambition, torturés par leur courage inutile et leur inutile valeur : le Saint Sépulcre prenait ces vies de guerriers et de chrétiens ! Nous les avons aimés, ces héros de la Jérusalem délivrée, ces chevaliers aussi purs et aussi malheureux que le poète qui les chanta ; et plus tard, devant ceux qui se moquaient de ces vieilles poésies et de ces croisés, tous taillés sur un même patron, si passés de mode, nous nous sommes tus, sans sourire : nos sympathies juvéniles, intimidées, dispersées, n’ont plus osé se montrer devant le ricanement des ironistes modernes. Qui aurait le courage, à présent, de montrer son enthousiasme pour Godefroy de Bouillon, sans entendre des protestations sardoniques ? Mais ici les esprits forts sont loin, et justement le bateau va où Godefroy de Bouillon donna sa vie, pour cette pierre que demain, peut-être, nos lèvres baiseront !
La Syrie ! Le vapeur autrichien emporte, dans ses trois classes, des pèlerins et des marchands, des touristes et des curieux, des dévots et des indifférents : une petite foule, enfin, qui visite la Terre sacrée, pour les intérêts de son cœur ou de son corps, de sa conscience ou de sa bourse. Trois ou quatre avocats du Caire vont simplement à Jérusalem pour aplanir des questions juridiques et financières se rattachant au nouveau chemin de fer Jérusalem-Jaffa ; près d’eux, un pèlerin maltais, vêtu d’un habit presque sacerdotal, récite pieusement son rosaire, les yeux perdus dans le vide, abîmé dans sa prière ; à côté, deux jeunes filles de Caïffa, le petit port d’où l’on part pour Nazareth et pour Tibériade, deux jeunes filles turques européanisées, qui ont le regard timide et fuyant, le teint transparent des femmes orientales, habituées à être toujours voilées ; plus loin, une nombreuse famille grecque, de la grosse bourgeoisie, s’entretient avec vivacité de Jérusalem où elle se rend, avec les enfants, la bonne et le domestique, et le mot Panagia, le nom grec de la Vierge, revient à chaque instant dans leurs propos. Et dans les troisièmes classes, pleines de petits marchands, de camelots, de colporteurs, de guides, de drogmans, de soldats turcs qui vont rejoindre leur corps en Palestine, personne ne s’occupe plus de la lucrative Égypte où la saison est finie, et tout le monde parle de la Terre Sainte, où la saison continue. Il y a une masse d’Anglais à bord, munis de tous les billets Cook possibles et imaginables, qui, après le bain, se promènent pieds nus, en pyjama, jusqu’à neuf heures du matin, et après le second déjeuner se font lire la Bible, en anglais, par un clergyman, notant tous les passages du Saint Livre qui se rapportent à leur voyage, à leurs prochaines excursions ; et vous entendez les noms sacrés, coupés par des exclamations britanniques : Aôh ! Jéricho !… Aôh ! Holy-Land !… Aôh ! Jordan !… Et, malgré l’indifférence suprême avec laquelle ces mots sont prononcés, ils vous font quand même tressaillir, dans l’émotion que vous éprouvez à l’approche de Jaffa. Quelqu’un interroge le commandant de l’Apollo, un de ces fins Dalmates, hommes de mer renommés, et lui demande si, vraiment, ce port de Jaffa où nous toucherons pour la première fois le pays de Jésus est dangereux et peu sûr ? Le capitaine ne le nie pas, mais avec sa belle tranquillité de marin déclare qu’il a vu d’autres ports bien plus mauvais, et que, du reste, l’Apollo s’arrête en pleine mer. Le port de Jaffa ?… Un vilain quart d’heure à passer, dans une barque qui bondit sur les vagues, au milieu de récifs effrayants…
Cependant, près de Port-Saïd, un tumulte monte de la mer. Tous les passagers se précipitent contre les bastingages, pour regarder un grand bateau qui passe près de nous, si chargé de Turcs que l’on en éprouve de la crainte et de l’épouvante. On voit des Turcs à l’avant, à l’arrière, sur le pont du capitaine, jusque dans les barques pendues le long des bordages : ils sont vieux, jeunes, sales, pieds nus, en haillons ; ils prient, parlent, crient, chantent, hurlent ; c’est une apparition si étrange et si effarante, que tout le monde se tait, à notre bord. C’est le pèlerinage des musulmans, qui va à la Mecque et se dirige vers Djedda, le port d’où les fanatiques partent pour se rendre en procession à la tombe du Prophète. Ils vont dans la superbe mosquée, où se trouve, sous les tapis précieux, la tombe inaccessible de leur grand Mahomet : ils sont cinq ou six cents, c’est-à-dire une petite fraction de l’immense pèlerinage turc. Pauvres, mais religieux jusqu’à l’exaltation la plus aveugle, ils amassent sou par sou, piastre par piastre, l’argent nécessaire à l’accomplissement de leur vœu. Des armateurs cupides les entassent sur de vieux vapeurs, comme un troupeau humain. On ne les nourrit pas : ils n’ont qu’une ration d’eau tous les jours. Ils emportent leurs provisions et font la cuisine sur le pont : ils possèdent quelques bouts de tapis usés, sur lesquels ils s’étendent et dorment. Il n’y a ni première, ni seconde, ni troisième classe : le navire n’est qu’un vaste dortoir. Et, sur les quatre cent mille pèlerins qui vont à la Mecque, il en meurt presque toujours cinquante mille de maladies infectieuses, du choléra, de la peste, de fatigue, d’insolation ou de faim. Mais, pour eux, c’est un grand bonheur que de trépasser pendant ce pieux voyage : le comble de la félicité est d’expirer au retour, après avoir vu et adoré le tombeau saint. Les deux bateaux, celui qui porte les pèlerins musulmans et celui qui porte les hadji à la Mecque, se suivent à peu de distance l’un de l’autre, tandis que les Turcs continuent à chanter leurs prières.
Sur l’Apollo, on bavarde : « Quel est le pays qui envoie le plus de monde en Palestine ? L’Amérique du Sud expédie des croyants et l’Amérique du Nord expédie des curieux. Mais, en Europe, quel est le peuple chrétien le plus atteint de la nostalgie du Saint Sépulcre ? Le peuple russe. Et les Italiens ? Bien peu se rendent en Palestine. Ils sont religieux, cependant ? Oui, certes, seulement, ils ne possèdent pas la foi ardente et active : beaucoup d’entre eux n’ont pas de quoi faire le voyage ; et puis, les uns manquent d’énergie physique, les autres d’énergie morale, et la plupart ignorent comment on va en Terre Sainte. C’est dommage ! Et pourtant, savez-vous la langue qui se parle le plus là-bas ? C’est l’italien. »
Dimanche matin. A l’aube, le commandant s’approche d’un groupe de voyageurs un peu nerveux, qui ont mal dormi, et leur montre à l’horizon un nuage bleu dans l’azur pâle du ciel. La Terre Sainte ! Tous les passagers courent à l’avant, pour deviner la terre dans cette masse informe et vague. Le temps s’écoule et l’on voit émerger, de ce nuage bleu, des contours plus nets, et enfin la colline où s’élève Jaffa, au milieu de ses vergers, au milieu de ses jardins d’orangers et de citronniers encore couverts de fleurs ; son port, un vain simulacre de port, semble tout blanc sous l’écume irritée qui se bat contre les rochers : le bateau autrichien marche lentement. Là-bas, près de l’endroit où nous devons passer dans une barque frêle, se dresse la coque d’un navire russe qui s’y échoua l’an passé ; et celle-ci, frappée par les vagues furieuses, apparaît complètement retournée. L’Apollo est arrêté. En tendant l’oreille, on perçoit au loin le son des cloches chrétiennes, dont les vibrations se font de plus en plus claires. Les habitants de Jaffa vont à la messe et nous pourrons aussi entrer dans une église, quand nous débarquerons. Les pèlerins examinent anxieusement la côte de Palestine ; mais il y a, parmi eux, des gens bien nés, un peu esclaves du respect humain, qui n’osent pas se jeter à genoux sur le pont et tendre les bras vers le but tant désiré : leur émotion se devine seulement à la pâleur de leur visage, aux larmes mystérieuses qui emplissent leurs yeux. Oui, tous les voyageurs qui viennent se réconforter au pays de Jésus éprouvent une angoisse suprême en s’approchant de cette chose longuement rêvée, longuement attendue et presque inespérée : ils ont la curiosité fébrile de celui qui recherche derrière un voile une physionomie connue et aimée dans une vie antérieure ou peut-être dans un rêve… Ceux-là, muets, isolés dans leur contemplation, incapables de prier, incapables de faire le signe de la croix, paralysés, éperdus, haletants, tentent de comparer la réalité à leur songe ; ceux-là, qui oublient de se prosterner et de se frapper la poitrine, car ils viennent ici pour s’humilier et être pardonnés, ceux-là, silencieux, taciturnes, morts à la vie extérieure, essayent, en voyant la Terre Sainte, de la reconnaître…