V
Au fond, dans la théologie et dans les mythes anté-socratiques, comme dans les théologies et les mythes des religions qui les précédèrent, il n’y a pas d’enfer, il n’y a pas de paradis. Aux souterrains de l’Hadès, comme aux prés des Champs-Élysées, ne se trouvent que les ombres, les mânes astrales, les doubles égyptiens, les restes inconsistants de nos désincarnés. Les instruments de leur supplice ou les accessoires de leur pâle félicité, ne sont que des pièces d’identité, à l’aide desquels, comme les vagues interlocuteurs de nos spirites, ils cherchent à se faire reconnaître. Ici, aussi bien que dans l’Inde, l’enfer n’est pas un lieu, mais un état de l’âme après la mort. Les mânes ne sont pas châtiées dans la pénombre, elles continuent seulement d’y vivre les reflets de leur vie d’autrefois. Tantale y a soif, Sisyphe y roule son rocher, les Danaïdes s’y épuisent à remplir leur tonneau sans fond, Achille y brandit sa lance, Ulysse y porte sa rame, Hercule y tend son arc ; leurs vaines effigies répètent à l’infini les gestes mémorables ou habituels de leur existence terrestre ; mais l’esprit impérissable, l’âme immortelle n’est pas là, elle se purifie, elle agit autre part, en d’autres corps, sur la longue route invisible qui la ramène en Dieu.
A ce moment, comme à toutes les hautes origines, il n’y a pas encore de crainte de la mort et de l’au-delà. Cette crainte ne se montre et ne se développe dans les grandes religions que lorsque celles-ci commencent à se corrompre au profit des prêtres et des rois. L’intuition et l’intelligence de l’humanité ne regagnèrent jamais l’altitude qu’elles atteignirent quand elles conçurent de la divinité l’idée dont nous retrouvons les traces les plus pures dans les traditions védiques. On peut dire qu’en ces jours l’homme découvrit au plus haut de lui-même et y fixa, une fois pour toutes, la notion du divin, qu’il oublia depuis, qu’il altéra souvent ; mais sous les oublis et les altérations éphémères, elle transparaît toujours. Et c’est ainsi, qu’au fond de tous ces mythes, de tous ces enseignements parfois si disparates, nous sentons le même optimisme, ou du moins la même confiance ignorante, car le secret le plus ancien de l’homme est bien une immense, une aveugle confiance en la divinité dont il était sorti sans cesser d’en faire partie et dans laquelle il rentrera un jour.
Il y aurait encore bien d’autres points de contact à signaler, par exemple dans la théorie des atomistes qui renferme d’étranges intuitions. Leucippe et Démocrite, notamment, enseignent que le mouvement gyratoire des sphères existe de toute éternité et Anaxagore développe la théorie des tourbillons élémentaires que retrouve la science contemporaine. Mais ce que nous venons de noter paraîtra sans doute suffisant. Du reste, on aborde la plupart des grands mystères de l’homme dans cette philosophie trop généralement regardée comme un tissu d’absurdité et de spéculations puériles. A l’étudier de plus près, on y constate au contraire les plus merveilleux efforts de la raison humaine qui, secrètement soutenue par la vérité que contenaient des mythes obnubilés, serre de plus près qu’un grand nombre d’hypothèses modernes, le vraisemblable et le plausible.