SCENE QUATRIESME.

LE ROY, L'INFANTE, DOM DIEGUE, D. SANCHE, CHERIFFE.

[Cheriffe continüe & prend le Roy pour Rodrigue.]

Ah! grand Cid qu'apropos la pitié te rameine
Pour voir icy finir & ma vie & ma peine,
Je vay mourir contente, & je ne me plains pas
Puis que tes yeux au moins honnorent mon trespas.

LE ROY.

Que dit-elle bons Dieux! quelle melancolie
Tient dedans cette erreur son ame ensevelie?
D'où luy vient ce transport, & ce desreiglement?

CHERIFFE.

Ne t'en va pas si tost, arreste un seul moment,
Souffre qu'entre tes bras je puisse rendre l'ame.

DOM SANCHE.

Reprenez vos esprits, ouvrez les yeux, Madame,
Ce n'est pas-là le Cid, & vous parlez au Roy.

CHERIFFE.

Non ce n'est pas le Cid, Ah! Sire, excusez-moy
En l'estat où m'a mis la malice d'un traistre,
A peine je me puis moy-mesme recognoistre.

LE ROY.

De qui vous plaignez-vous? & quelle trahison
A si soudainement troublé vostre raison?

CHERIFFE.

Grand Monarque, Rodrigue a commis cette offence.

LE ROY.

Tout beau belle Cheriffe, espargnez l'innocence
Ses rares qualitez & vos perfections
Ne luy permettent pas ces viles actions.

CHERIFFE.

Cet ingrat a pourtant trahy mon esperance.

L'INFANTE.

Ouy, mais estant conceüe avec peu d'apparence
Vous mesme vous avez trompé vostre dessein,
Et le traistre, Madame, est dedans vostre sein
Ce fier tyran des coeurs dont vous portez les chaisnes
Est celuy qui se plaist à prolonger vos peines,
Resistez aux efforts de ce superbe enfant,
Qui par vostre foiblesse est de vous triomphant
En cette occasion montrez plus de courage,
Mesprisez un Amant alors qu'il est volage
Estimez ses devoirs quand il vous faict la Cour
Et s'il manque de foy, manquez aussi d'amour:
Vous cherissez Rodrigue, il adore Chymene,
Et cette affection rend vostre attente vaine,
Depuis un trop long-temps il aime cet object
Pour esperer jamais qu'il change de projet.

CHERIFFE.

Mais il me l'a promis.

L'INFANTE.

C'est ce qu'il desadvoüe.

CHERIFFE.

Qu'il nie aussi l'ingrat qu'il tient de moy Cordoüe
Qu'il desappreuve encor les effets de sa main.

L'INFANTE.

Madame, encore un coup vous esperez en vain.
Son coeur est engagé.

CHERIFFE.

Il faut donc que je meure.

DOM SANCHE.

Vostre condition peut bien estre meilleure
Madame, & si le Cid manque pour vous d'amour,
Assez d'autres Seigneurs qui sont en cette Cour,
Se croiront bien-heureux de perdre leur franchise,
Pour acquerir un bien que cét ingrat mesprise.

CHERIFFE.

Mon malheur est de ceux qu'il ne faut point flatter.
Dom Sanche, en cét estat que puis-je meriter,
Si ceux que j'ay servis avec tant d'asseurance
Ont peine seulement de souffrir ma presence
Sans grace, sans support, sans merite, & sans bien:
Je suis sans esperance, & je ne veux plus rien
Que l'agreable coup, qui finira ma vie.

LE ROY.

Perdez belle Cheriffe une si lasche envie,
Vous devez esperer un meilleur traittement,
Remeine-la Dom Sanche à son appartement,
Et rends luy les devoirs que sa beauté merite.

DOM SANCHE.

Madame, s'il vous plaist, agreez ma conduitte,
Souffrez que j'obeisse aux volontez du Roy,
Et que je satisface à ce que je vous doy.

[Ils sortent.]