Majunga.
« Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue à vivre. » De la lumière qui fait mal et du sable entre Majunga et Mabib, le village indigène. D’un côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal, le rougeoiement des falaises d’Ankaramy sous leur toison verte ; de l’autre côté, le bois surchauffé qui exhale de la pourriture. On va, par un sentier où les pas ont tassé le sable, rigole abaissée qui partage l’étendue de la plaine miroitante. Mais le désert montre tôt sa borne ; l’humus ferme se relève et s’accote à une première ligne de manguiers géants, à travers lesquels pointent les cases de Mabib.
Dans le village logent la plupart des bourjanes. A ce moment en particulier ils sont nombreux, car le général-gouverneur est descendu de Tananarive à la mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure, vouée aux fardeaux. Et sans doute ils répugnent un peu à l’œil. Plus de nudité aux lignes splendides, une couverture en haillons rejetée sur l’épaule les vêt ; ils se couvrent la tête des restes détressés d’un chapeau de paille. Et leur barbe, échevelée par places, enlevée à d’autres places, ajoute à leur hideur de malades mystérieux. Malades, ils le sont, mais leurs femmes et leurs filles sont belles entre toutes les Malgaches. Leur race est sœur des races polynésiennes ; comme elles, elle a gardé dans son sang le fléau que les mères de marins bretons nomment discrètement « la maladie des colonies » et comme elles, elle continue de produire des filles aux traits charmants et aux chevelures admirables, des chevelures adorées après le supplice des toisons crépues à fouiller.
Et nous allons chercher une de ces Hovas, une Houve, comme on dit ici. Le docteur du bord s’est complètement informé et nous a rassurés. Pas tous cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi classique à cause du nom prononcé. Mais les autres sont curieux d’une autre chair que celles des Sakalaves ordinaires, curieux aussi du village que les Sénégalais ont failli saccager l’autre jour. Une de leurs femmes s’était enfuie du quartier des casernes à Majunga ; réveillés par le mari malheureux, ils ont pris leurs armes et sont venus donner l’assaut aux cases de Mabib. Il y a eu du sang et les femmes Houves se réjouissaient en secret.
La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout basse à étouffer, Et, parce que l’attente se prolonge, des autres il ne reste plus qu’un enthousiaste… Quand il nous rejoint, il nous dit tous les détails, mais nous retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a retrouvé dans ce corps de Houve toutes les souplesses inconnues sur la terre malgache de la côte, les abandons et les refus qui font si diverse l’aimée passagère, la science des baisers qui touchent à peine, l’ardeur des vahinés de Tahiti et des Marquises. Il conte encore l’enfantillage gracieux des mouvements, la brusquerie des attitudes, l’élégance complète du geste d’amour, Puis, comme il se perd en de comiques évocations, quelqu’un essaye de définir, ironique, en disant : « la femme-bilboquet, n’est-ce pas ? »
Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent qu’ils reviendront demain.