Nossi-Komba.

L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire apporte le mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville ; la baie, en bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la fragrance de vanille qui traverse d’un relent de spasme l’effluve continu des flamboyants, on marche plus vite, sans le savoir, vers les femmes dont la peau sent fort.

Leurs noms ? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy, Tombou-Helli, Tombou-Lava ; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui ; encore des noms français, Victoire, Marie, Rose ; tous de nuance claire ou de pensée légère.

Comment elles se déshabillent ? Oh ! les étoffes drapées, les lambas, ne donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de France, et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois des colliers à plusieurs rangs s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre méchante, à prolonger l’impatience de l’amie…

Si elles vous aiment ? Si on en est sûr ? Mon Dieu ! comment dire cela à d’ironiques amants ? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié étonnée ? Tant pis ! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut. On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne serve seul à une heure meilleure ; plus bas encore, que dans une monstrueuse hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point terminer leur toilette d’avant, pour permettre l’illusion…

D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui, d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie Rose lit des romans de George Sand et, après avoir fermé Indiana, elle dit très sérieuse à son ami… : « Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes femmes de France sont de vraies p… » Heureusement d’autres que Marie Rose ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des chansons obscènes de lycée ou de caserne ; et les unes et les autres adorent la limonade très sucrée.

Sur toutes règne Charlotte ; Charlotte, qui habite au faubourg d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le général-gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle viendra voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe des matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à Andouane, et l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la virginité est promise à de longues échéances. Il y a aussi chez Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires depuis un certain 14 Juillet où elle se trouva trop seule devant les matelots en bordée.

Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque toujours des traces ; les femmes souhaitent que le moment se prolonge, que l’amour devienne amitié.

Alors très souvent l’amant et l’amante se font « frère et sœur de sang ». Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans un cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent que la solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie de limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère, hélas ! aux blancs, de : « celui qui a été l’amant d’une femme et qui est resté son ami ».

Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race.

Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe dont les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés : ce sont les Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen, heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs parfois, ils organiseraient sur la terre malgache un syndicat d’alphonses souverains et chéris… Pourquoi ? Ils sont beaux, mais d’autres charmes les imposent aux femmes Sakalaves ; on pourrait presque dire des philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont gardé le secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de l’Orient passé ? Peut-être. Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les allées d’Hellville des adolescents avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de leurs muqueuses.