Tonga-Tabou.
Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie, voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire, l’île délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute mer, le dos à des arbres qui bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent mètres du mouillage, des allées d’ombre, des enclos de fruits et de fleurs, des murs bas coupés de marches en pierre ainsi que dans la campagne bretonne. Et le nom de la cité : Nuku-Alofa, signifie l’endroit où l’on aime.
L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va saluer en grande tenue.
L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral, et le monarque lui fait répondre qu’il est heureux de la venue des Français. Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau après un second paragraphe : l’évêque déclare que le prince est enchanté de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin, tandis que la péroraison répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie : « Le roi est au comble du bonheuret de l’enthousiasme. » Le roi semble avoir enterré le matin le plus cher de ses proches.
Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général allemand ; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois salves de vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de terre et au retour.
D’ailleurs c’est un monarque malheureux : superbe de prestance, crevant de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une royale personne de deux ans. Dix ans d’attente, oh ! le supplice, et pourtant la loi tongienne est inflexible.
Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les étrangers.
Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où il put discrètement prendre une maîtresse.
On s’étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette terre, aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième culte indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la race, ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est de une sur deux. Cela, Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a quand même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à l’œuvre de chair, et si les filles superbes repoussent l’étranger, c’est parce qu’elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grâce réussit à peine, même au prix des festins bibliques, à gagner notre pardon.
Il a trop réussi ; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente ans, ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou.
L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait sujet d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur. Les jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les demi-virginités. Quelqu’un a dit cette aventure : invité, le soir à un « Kawâ » avec d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel. Dans la cour, envahie par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois de plus, et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors, avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint s’asseoir au bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées en ce coin comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles, des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment lascives l’affolaient. Ses voisines de droite et de gauche, par dessus lui, se prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires redoublant, des menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans ses poches de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il n’a point confessé sa honte.
Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée ? Probablement c’en est un autre.
Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme on dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves, jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble ; des théories s’enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles de l’Hellade.
Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit claire descend du toit ; quelle que soit l’heure, toute la famille s’éveille, vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment qu’il vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent ; une case est catholique, une autre wesleyenne, la troisième tongienne.
Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille, avant de partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la langue n’a point de mot pour traduire baiser.