SCÈNE III
Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le poignet et de l'autre main l'anneau qu'elle tient élevé.
ORIAN.—Nous y sommes. Vous m'avez merveilleusement conduit
Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux,
Pensée. C'est ainsi qu'on vous appelle, je crois?
PENSÉE.—Oui. Je vois que ma mère n'est pas là.
ORIAN.—Tout le monde est parti.
PENSÉE.—Tout le monde est au feu d'artifice, de l'autre côté du jardin. J'ai entendu les premières fusées qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule.
ORIAN.—Evviva il Papa Re!
PENSÉE.—Avant longtemps vous n'entendrez plus ce cri à Rome.
ORIAN.—Voulez-vous, ne parlons pas politique!—Et puisque vous êtes l'Automne, Pensée,
Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce jardin que j'ai préparé, et mon ami l'Ingénieur par son art,
—Orso qui vous parlait tout à l'heure,—y a introduit de bien loin
Ces eaux, les entendez-vous? qui jamais ne font silence.
Tant de fleurs, voyez, tant de choses dont j'ai eu l'idée et qui toutes, cette nuit, sont devenues des roses,
Pour vous, Pensée.
Tout ce qui tient dans la corbeille de Mai. Tout ce sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu sans aucun viol s'est enrichie jusqu'à une plénitude merveilleuse.
Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela, ce printemps si beau, quoi, ne voulez-vous rien épargner?
PENSÉE.—Il ne reste que ces feuilles d'inaltérable à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon oreille.
ORIAN.—Pourquoi donc avoir choisi ce personnage de l'Automne, quand je vous voyais plutôt venir à moi telle que le Printemps avec un grand œillet comme un javelot entre les doigts?
PENSÉE.—L'automne me plaît davantage et l'hiver plus encore,
L'intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l'âme
Toute nue et sans visage dans la foi.
ORIAN.—Rome n'a point d'hiver, une heure de suspens seule, le retour et non point l'arrêt, un sourire plus obscur entre des nuits plus longues!
Ici la main de l'Automne est désarmée et votre pouvoir échoue.
PENSÉE.—Qui fera donc mûrir vos raisins, Monsieur le Jardinier? Qui fera descendre jusqu'à la main peu à peu la branche dont le fruit s'accroît?
ORIAN.—Nous saurons vous rendre captive, ô saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente! Nous saurons faire miel de votre or fugitif! Ici le temps n'est plus.
Ici j'ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait notre cœur insatisfait et qu'on appelle le hasard. Ici les sens ont trouvé leur repos en ce lieu que l'intelligence a conjuré.
Voyez! Ces murailles de verdure presque noire sur qui vous n'avez aucune prise
Ne sont là que pour nous séparer du monde.
Tout ce que peut déverser un ciel d'été,
Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l'ombrage et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu'à cet imperceptible petit point de lumière là-haut, cette étoile vertigineuse, l'éboulement de ces sombres avalanches!
Ce palmier derrière vous (l'entendez-vous frémir?) est-ce qu'il ne s'y connaît pas en fait de royauté, le jardinier qui a fait place ici à ces cataractes végétales?
Le voici comme une éruption superbe et humble, qui de toutes parts retombe en une gerbe mélodieuse.
Et il y a aussi le cyprès mince, et droit pour nous parler de la mort.
—L'immobilité autour de nous de ces créatures qui ne peuvent pas être plus belles.
PENSÉE.—Oui, je vois toutes ces choses avec vous à mesure que vous me les montrez.
ORIAN.—Jadis j'avais à moi un jardin.
PENSÉE.—Nous vous l'avons pris, chevalier.
ORIAN.—Oui, vous l'avez acheté, il est à vous maintenant. Je viendrai le voir quelquefois.
Il était bien petit, mais je l'aimais quand même. Trop beau sans doute encore pour un homme si dénué.
PENSÉE.—J'ai honte. Pardonnez-moi.
ORIAN.—Mais non, c'est un service que vous m'avez rendu, me voici bien débarrassé. Qu'est-ce que ces vieux murs?
C'est en avant qu'il faut regarder, pas en arrière.
PENSÉE.—Parole qui m'étonne de vous. Je vous croyais le chevalier du Passé.
ORIAN.—Le Pape est ce qui ne passe pas.
PENSÉE.—Pourtant, dont il faudra se passer.
ORIAN.—Mais votre père est là pour nous aider à lui garder son trône.
PENSÉE.—Trônes bien menacés que ceux-là qui ont l'appui des gens de notre famille!
ORIAN.—Je sais de quel côté vont les vœux intimes de votre père.
PENSÉE.—Qu'attendre? c'est la Révolution qui coule dans nos veines.
ORIAN.—La France à travers toute Révolution veut le Pape intact à Rome.
PENSÉE.—Eh quoi, pour sauver le père, comme vous l'appelez,
Il est besoin autour de lui d'une police étrangère?
ORIAN.—Il est le père pour moi, tant que je suis son fils.
PENSÉE—Je sais qu'il est un peu à vous, votre parrain à tous deux, votre tuteur aussi, qui n'aviez plus père ni mère.
C'est lui qui vous a élevés dans son palais, Orso et vous, quand il n'était encore qu'évêque. Oui, j'ai appris tout cela ce soir.
ORIAN.—Vous êtes bien renseignée. Ma famille est de Savoie, mais ma mère était Milanaise.
PENSÉE.—La mienne est Juive, vous le savez.
ORIAN.—Non, je ne le savais pas.
PENSÉE.—Je veux que vous le sachiez. Une Juive convertie, naturellement. Mon père lui aussi est un bon catholique.
C'est à cela qu'il doit sa fortune. Quoi, votre frère Orso ne vous a pas appris tout cela?
ORIAN.—Il ne sait rien de plus que je ne sais.
PENSÉE.—A quoi lui sert-il donc de me suivre comme il le fait depuis le jour où je l'ai rencontré avec vous?
L'autre jour pendant que nous roulions à travers la campagne, j'entendais le galop de son cheval derrière nous,
Et pendant que nous laissions l'attelage souffler, il était là sous un tombeau qui nous regardait enveloppé dans sa grande cape Romaine. Ma mère l'a vu.
C'est quelque chose bien près de vous qui s'intéresse à moi.
ORIAN.—Orso est un bon enfant qui fera tout ce que je lui dis.
PENSÉE.—Sans doute il vous aime plus que moi.
ORIAN.—Il a été avec les chemises-rouges quelque temps. C'est moi qui l'ai tiré de là et qui l'ai engagé dans les troupes papales.
PENSÉE.—Et moi, je puis faire qu'il perde le goût d'être où je ne suis pas.
ORIAN.—C'est vous qui pouvez venir où il est.
PENSÉE.—J'y viendrai s'il est le plus fort.
ORIAN.—Et comment fait-on pour être le plus fort avec vous?
PENSÉE.—Il sera le plus fort, si je l'aime.
ORIAN.—Comment n'aimerait-on pas Orso?
PENSÉE.—Si vous l'aimez, dites-moi de ne pas écouter ce qu'il vous a chargé de me dire.
ORIAN.—C'est vrai, il a voulu absolument que je vous parle.
PENSÉE.—Il fallait refuser, Orian.
ORIAN.—C'est ce que j'ai tâché de faire.
PENSÉE.—Est-ce qu'on épouse une Juive?
ORIAN.—Vous n'êtes pas Juive?
PENSÉE.—Si vous l'aimez, dites-lui de ne pas épouser une Juive.
ORIAN.—Vous êtes baptisée.
PENSÉE.—Il faut beaucoup d'eau pour baptiser un Juif!
On ne perd pas si facilement l'habitude de tant de siècles! Tous les siècles depuis la création du monde, il me semble que je les porte avec moi.
L'habitude du malheur, l'intimité mauvaise avec sa propre déchéance.
Tant d'attente,
Que nous n'avons pu arriver à changer d'attitude, tant de foi dans la promesse qui n'était pas réalisée,
Que nous n'avons pu y croire du moment où on nous a dit qu'elle l'était.
Vous savez bien que nous n'appartenons pas à la même race. La même, et cependant à part. Il n'y a pas d'union possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la main.
ORIAN.—Nous sommes les enfants du même père.
PENSÉE.—Un père? Je n'en ai pas. Qui sont mon père et ma mère? Donnez-moi des yeux pour que je les voie. Je suis seule.
Cet homme qui parlait tout à l'heure, c'est lui que vous appelez mon père?
Croyez-vous que je l'aime? Croyez-vous que j'aime ma mère? Si, pauvre femme, je l'aime, elle m'aime tellement. Je tiens à elle, je ne puis me passer d'elle.
Mais ils ne me connaissent pas, et je sens tellement que je ne puis leur parler et qu'ils n'ont rien à me dire. Ah, de quel poids ils me sont tous les deux!
ORIAN.—Pensée qui êtes à côté de moi....
PENSÉE.—Orian.
ORIAN.—J'ai eu tort d'accepter de vous parler de mon frère.
PENSÉE.—Non. Je suis heureuse que vous soyez venu.
ORIAN.—Je ne puis supporter de vous entendre vous plaindre
Ainsi, comme si vous en appeliez à moi.
PENSÉE.—Que vous importe?
ORIAN.—D'autres souffrent.—J'ai eu tort d'être venu. J'ai tort, à ce moment même, d'être à côté de vous.
PENSÉE.—Il faut avoir tort quelquefois.
D'autres souffrent. Mais rien que de voir la lumière est beau!
PENSÉE.—Parole que j'ai entendue souvent.
ORIAN.—Belle comme vous l'êtes...
Elle lui met légèrement la main sur le bras.
Eh bien?
PENSÉE.—J'écoute ce que vous dites.
ORIAN.—Et quand vous seriez misérable encore et autant que vous le croyez,
Nous sommes jeunes! et la vie est grande ouverte devant nous, celle-ci, et l'autre par derrière qui n'a aucune fin.
Ah, rien que de vivre et de voir et d'avoir les yeux ouverts et d'être vivant et de voir le soleil est beau!
PENSÉE.—Oui, rien que de voir la lumière est doux.
ORIAN.—Ou la nuit même sans laquelle il n'y aurait pas toutes ces étoiles.
PENSÉE.—Je ne les vois pas, j'écoute seulement. Je ne veux pas voir, j'écoute. (Et tenez, ce bruit si triste, entendez-vous? comme un plumage froissé,
C'est le troisième palmier à notre droite.)
Mais peut-être que si vous me disiez: Ouvrez les yeux, Pensée!
Peut-être qu'alors j'ouvrirais les yeux et je verrais.
ORIAN.—Est-ce pour fermer les yeux que vous êtes venue à Rome?
PENSÉE.—Montrez-moi la Justice et cela vaudra la peine de les ouvrir. Qu'est-ce que cette Beauté qui ne nous empêche pas d'être aveugles?
Moi aussi, on m'a conduite au milieu de vos dieux grecs, moi aussi, j'ai posé la main sur ce marbre qui brûle!
C'est ce que nous, les gens de l'ancienne Foi, nous appelions les idoles.
Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil que celui-ci pour en venir à bout!
ORIAN.—Quelle est donc cette nuit dont vous me parlez toujours?
PENSÉE.—Ténèbres furent-elles jamais plus grandes que celles-ci qu'aucun ami jusqu'à moi ne peut traverser?
Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que la Révolution était venue, et que tout allait se mêler et s'égaliser, et que vous l'accepteriez parmi vous, elle a tant de bonne volonté!
Mais je suis mieux instruite;
Tout vaut mieux que le faux amour, le désir qu'on prend pour la passion, la passion qu'on prend pour une acceptation, et puis
La position qu'on reprend peu à peu de part et d'autre, et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger,—cet Orso que vous voudriez que j'épouse!
Moi je suis comme la Synagogue jadis, telle qu'on la représentait à la porte des Cathédrales,
On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre est brisé.
(Bas et avec ardeur.) Mais vous autres qui voyez, qu'est-ce que vous faites donc de la lumière?
Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins, vous qui vivez du moins,
Vous qui dites que vous vivez, qu'est-ce que vous faites de la vie?
ORIAN.—Cette eau qui nous fait vivre, vous aussi, elle a touché votre front.
PENSÉE.—Elle n'a point touché mon cœur!
Une âme comme la mienne, ce n'est pas avec l'eau qu'on la baptise, c'est avec le sang!
ORIAN.—A cette eau le sang d'un Dieu était joint.
PENSÉE.—Cette eau, est-ce moi qui l'ai appelée?
ORIAN.—Mais ce sang, c'est vous qui l'avez répandu.
PENSÉE.—Ce dieu, c'est nous qui vous l'avons donné.
Ah, je le sais, s'il y a un Dieu pour l'humanité, c'est de notre cœur seul qu'il était capable un jour de sortir!
ORIAN.—N'en est-il point sorti?
PENSÉE.—Qu'en avez-vous fait? Est-ce pour cela que nous vous l'avons donné,
Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les riches soient plus riches?
Pour que les propriétaires touchent leurs loyers? pour que les rentiers mangent et boivent? Pour que des rois à demi fous règnent sur des peuples abrutis?
Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les remplacer d'affreux avocats à pantalon noir,
Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des hypocrites à mâchoires de loups mêlés à de vieilles femmes,
Des hommes comme mon père?
Et qu'il soit défendu de rien changer à tout cela? Parce que tout pouvoir vient de Dieu?
ORIAN.—Par quoi les remplaceriez-vous?
PENSÉE.—Grand Dieu, ce sera beaucoup déjà d'être défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite qui nous aveugle et nous asphyxie!
Et qui sait si la lumière n'existe pas, et si pour la voir il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour de nous comme une affreuse forêt?
Il n'y a pas de résignation au mal, il n'y a pas de résignation au mensonge, il n'y a qu'une seule chose à faire à l'égard de ce qui est mauvais, et c'est de le détruire!
Et c'est pourquoi je déteste tant cette chose que vous savez, et qui me sépare de vous,
Parce qu'elle est la grande étouffeuse, parce qu'elle est la grande endormeuse,
Parce qu'elle voudrait rendre intangibles toutes ces idoles humaines et lier éternellement les vivants avec les morts,
Comme si ce que la force et la ruse ont fait, la force avec la ruse ne pouvait pas le défaire, comme si c'était sacré et oint de Dieu, toutes ces larves Autrichiennes!
Ce n'est pas assez d'avoir vu un seul jour toutes ces longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles!
Et c'est pourquoi tout mon cœur est avec cette Italie qui se réveille et qui aspire à la forme qui lui est naturelle!
Et qui estime qu'elle est assez grande pour avoir soin de ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne supporte plus sur sa chair vivante
Ces choses mortes qui n'ont raison, ni ordre, ni nécessité!
—Et c'est vous que je vois devant moi comme l'avenir et comme la jeunesse, qui vous rangez avec les morts contre les vivants!
ORIAN.—Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est mort en se battant contre eux. Et quant à tous ces princes dont vous me parlez,
Qu'ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous ces gens dont vous êtes tellement sûr qu'ils vivent et toute cette semence de députés.
Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les morts.
PENSÉE.—Et ce n'est pas un mort que vous défendez, cette idole que vous appelez le Pape?
ORIAN.—Christ aussi dont le Pape est l'image est un mort.
PENSÉE.—Quelle part donc réclame-t-il parmi nous?
ORIAN.—Pas plus large que la croix.
PENSÉE.—Le Christ n'a pas eu de terre à lui.
ORIAN.—Assez pour que la croix y fût plantée.
PENSÉE.—La croix est la souffrance.
ORIAN.—Elle est la rédemption.
PENSÉE.—Nous ne voulons pas de la souffrance!
ORIAN.—Qui tuera donc en vous ce qui était capable de mourir?
PENSÉE.—Nous ne voulons pas de la souffrance!
ORIAN.—Vous ne voulez donc point de la joie.
PENSÉE.—Nous ne voulons pas de la joie? C'est à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie? La joie, Orian, ah, quel mot avez-vous prononcé?
ORIAN.—Demain vous épouserez mon frère.
Silence.
PENSÉE.—Dois-je croire que vous le désirez? dois-je croire que vous désirez qu'il y ait ce lien entre nous?
ORIAN.—Non pas de lien, mais quelque chose d'irréparable entre vous et moi, il le faut.
PENSÉE.—Et c'est pourquoi vous avez eu tellement hâte de me parler pour lui?
ORIAN.—Demain je serai seul ici et j'entendrai dans la nuit cette même palme derrière moi frémir!
PENSÉE.—Et est-ce qu'elle ne parle pas de souffrance?
ORIAN.—Elle parle de triomphe.
PENSÉE.—Et sera-ce un triomphe bien cher à votre cœur, Orian,
Que celui qu'il vous est offert de remporter
Au détriment du mien?
ORIAN.—Paroles amères à écouter! Je les entends donc de vous à la fin! Oui, je les aurai une fois entendues.
Vous êtes faite pour l'amour, Pensée, et l'amour n'est pas fait pour moi.
PENSÉE.—Et pourquoi voudrais-je de cet amour dont vous ne voulez pas?
ORIAN.—Le bien que je ne puis pas vous faire, un autre,—ce que je ne puis pas vous dire,
Un autre vous le dira à ma place.
PENSÉE.—C'est Orso, votre frère, dont vous voulez parler?
ORIAN.—Que vous donnerais-je, Pensée, qui me soit plus cher? et que lui donnerais-je...
PENSÉE.—Oui, que lui donneriez-vous, à cet heureux frère,
De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas?
ORIAN.—Si vous m'étiez indifférente, Pensée,
Je n'aurais pas accepté si aisément de vous parler de lui.
PENSÉE.—Dites-lui de ne pas épouser une Juive.
Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi? Imprudent, ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si je ne suis pas là pour l'éteindre?
Et moi, pauvre Pensée,
Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais pour le donner?
Ces ténèbres dont on n'a pas voulu, cette âme rebutée, cette âme, l'unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais cependant unique,—ces ténèbres que j'offrais, n'ayant pas autre chose à donner,—
Il faudra une bien grande lumière désormais pour en venir à bout!
ORIAN.—Que puis-je faire, Pensée?
PENSÉE.—Il est juste que vous préfériez votre âme à la mienne.
ORIAN.—Juste ou non, oui, malgré ce lâche cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de bonheur,
Pendant que j'ai encore assez de raison pour en juger!
Ce dont j'ai besoin, je sais qu'il n'est pas en votre pouvoir de me le donner.
PENSÉE.—Est-ce que la joie existe, Orian?
ORIAN.—Ah, est-ce qu'il ne faut pas qu'elle existe pour que je le préfère à vous?
Elle existe, et mon seul devoir est de l'atteindre.
PENSÉE.—Que ferons-nous des autres?
ORIAN.—En seront-ils plus vivants si je péris?
PENSÉE.—Qu'ils périssent donc.
ORIAN.—Mon devoir n'est pas avec eux.
PENSÉE.—Il est contre eux. Ce peuple qui est de votre sang, à cette heure qu'il demande à vivre, et que tous ses membres cherchent comme un corps qui ressuscite à se rejoindre,
A cette heure où du Sud au Nord il ne veut plus être qu'un seul corps en une seule âme,
C'est vous qui vous rangez contre lui.
ORIAN.—Je ne puis être contre mon père.
PENSÉE.—Ainsi entre la vie et vous, entre vous et moi,
Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne marche pas!.
ORIAN.—Ce qui est raisonnable pour lui l'est bien assez pour moi.
PENSÉE.—Il y a tout un peuple avec moi qui a besoin de vous.
ORIAN.—Et moi, je n'ai besoin d'autre chose que de la joie.
PENSÉE.—Où est la joie autre part que dans la vie?
ORIAN.—Au-dessus de la vie, et qui d'autre que lui la donne?
L'origine et le père qui n'a jamais tort.
Où est la paix autre part que dans le Père qui n'est hors d'aucune chose et qui n'a de haine pour aucune?
Est-ce le peuple qui a raison? Tous ces aveugles qui crient! C'est ça de qui vient la vie?
Ah, reculer je sais que mon cœur est faible et ce qui crie en eux ne parle que trop en moi.
Ce n'est pas par aucune violence que nous entrerons en possession de notre héritage.
PENSÉE.—C'est la joie qui est cet héritage?
ORIAN.—Héritage vraiment ce qui ne peut être acquis ni conquis ni mérité,
Et qui est notre droit par le fait d'un autre.
PENSÉE.—Qu'est-ce que la joie?
ORIAN.—Ce que je puis dire est qu'elle ne commence pas et qu'elle n'a aucune fin.
PENSÉE.—Et pourquoi penser que je suis votre ennemie et que je vous veux aucun mal?
ORIAN.—Vous n'êtes pas mon ennemie, Pensée.
PENSÉE.—C'est vrai que vous n'êtes pas mon ennemi? Ah, que j'entende seulement un mot de vous avec douceur et vous n'aurez plus besoin d'obstacle pour le placer entre nous.
Je sais que là où vous êtes, il n'y a aucune place pour moi.
ORIAN.—Pourquoi n'y en aurait-il aucune?
PENSÉE.—Qui me conduira où vous êtes? qui me donnera ce que vous me refusez?
ORIAN.—Et que nous soyons heureux l'un par l'autre ici-bas, Pensée, est-ce là le plus grand des biens?
PENSÉE.—Il n'y a pas de bien pour moi que celui que je tiens de vous.
ORIAN.—Et n'est-ce pas de moi déjà que vous tenez cette souffrance?
PENSÉE.—Vous-même, n'en tenez-vous de moi aucune? Ah, dis ce que tu veux, je sais qu'il y a en vous une chose qui m'appartient et qui est mon droit!
Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour moi seule,
Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne peut entendre!
ORIAN.—Qu'attendez-vous donc de moi, Pensée?
PENSÉE.—Une seule chose que vous ne pouvez pas faire, un seul mot que vous ne pouvez pas dire.
ORIAN.—Qu'est-ce donc que je ne puis pas faire, petite fille?
PENSÉE.—Que je voie mon âme tout entière dans la vôtre.
ORIAN.—Ouvrez donc les yeux, Pensée et voyez.
PENSÉE.—Je ne les ouvrirai pas que je ne sache que vous m'avez pardonné.
ORIAN.—Eh quoi, pardonné seulement?
Elle avance la main et des doigts lui touche légèrement la bouche.
PENSÉE.—Ah, tais-toi, mon bien-aimé! et ce mot que tu vas dire, ah, réserve-moi le pour un autre moment, quand le corps et l'âme se séparent!
Tais-toi, et ce mot qui n'est pas fait pour la terre, ce mot sans aucun son que tu me dis, voici que je l'ai lu sur tes lèvres!
ORIAN.—Venez que je voie mieux votre visage.
Il l'attire aux rayons d'une lampe.
Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe?
Elle les lève vers lui.
PENSÉE.—Est-ce qu'ils sont beaux?
ORIAN.—Assez pour que je les reconnaisse au delà de la mort.
PENSÉE.—Si beaux?
Elle les baisse lentement de nouveau.
ORIAN.—Ah, pourquoi me les cacher si tôt? ah; lève-les de nouveau sur moi, ma bien-aimée!
PENSÉE.—Je suis aveugle.