SCÈNE III.
PLACIDE, PAULIN.
PLACIDE.
Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde,
Paulin?
PAULIN.
Elle n'est plus, Seigneur, en mon pouvoir.
PLACIDE.
Quoi? vous en soupirez?
PAULIN.
Je pense le devoir.
PLACIDE.
Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie! 1195
PAULIN.
Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.
PLACIDE.
Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours.
PAULIN.
Quel fruit de cette vue espèrent vos amours?
PLACIDE.
Le temps adoucira cette âme rigoureuse.
PAULIN.
Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse. 1200
PLACIDE.
Sans doute elle aura peine à me laisser périr.
PAULIN.
Qui le peut espérer devoit la secourir.
PLACIDE.
Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire.
PAULIN.
Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire.
PLACIDE.
Non, non, il faut parler avec sincérité, 1205
Et louer hautement sa générosité.
PAULIN.
Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage,
Mais depuis quand, Seigneur, changez-vous de courage?
Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur?
Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur? 1210
PLACIDE.
Ah! je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre.
PAULIN.
Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous fait entendre,
Ou quel puissant motif retient votre courroux;
Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous.
PLACIDE.
Quoi? Marcelle en effet ne l'a pas garantie? 1215
PAULIN.
A peine d'avec vous, Seigneur, elle est sortie,
Que l'âme toute en feu, les yeux étincelants,
Rapportant elle-même un ordre de Valens,
Avec trente soldats elle a saisi la porte,
Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte.... 1220
PLACIDE.
O Dieux! jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser,
Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer,
Et pour en recevoir avec tant d'insolence
De tant de lâcheté la digne récompense!
Mon cœur avoit déjà pressenti ce malheur; 1225
Mais achève, Paulin, d'irriter ma douleur,
Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle,
Dis-moi qui je me dois immoler après elle[ [144],
Et sur quels insolents, après son châtiment,
Doit choir le reste affreux de mon ressentiment. 1230
PAULIN.
Armez-vous donc, Seigneur, d'un peu de patience,
Et forcez vos transports à me prêter silence,
Tandis que le récit d'une injuste[ [145] rigueur,
Peut-être à chaque mot vous percera le cœur.
Je ne vous dirai point avec quelle tristesse 1235
A ce honteux supplice a marché la Princesse:
Forcé de la conduire en ces infâmes lieux,
De honte et de dépit j'en détournois les yeux;
Et pour la consoler, ne sachant que lui dire,
Je maudissois tout bas les lois de notre empire, 1240
Et vous étiez le dieu que dans mes déplaisirs[ [146]
En secret pour les rompre invoquoient mes soupirs.
PLACIDE.
Ah! pour gagner ce temps on charmoit mon courage
D'une fausse promesse, et puis d'un faux message;
Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité! 1245
Ne fais plus de reproche à ma crédulité,
Et poursuis.
PAULIN.
Dans ces lieux à peine on l'a traînée,
Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée[ [147]:
Tous courent à la proie avec avidité,
Tous montrent à l'envi même brutalité. 1250
Je croyois déjà voir de cette ardeur égale
Naître quelque discorde à ces tigres fatale,
Quand Didyme....
PLACIDE.
Ah, le lâche! ah, le traître!
PAULIN.
Écoutez.
Ce traître a réuni toutes leurs volontés;
Le front plein d'impudence et l'œil armé d'audace: 1255
«Campagnons, a-t-il dit, on me doit une grâce;
Depuis plus de dix ans je souffre les mépris
Du plus ingrat objet dont on puisse être épris:
Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense,
Mais de tant de rigueurs la première vengeance; 1260
Après, vous punirez à loisir ses dédains.»
Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains;
Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance,
Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance,
Soit que son or pour lui fît un si prompt effort, 1265
Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord:
Il entre sans obstacle.
PLACIDE.
Il y mourra, l'infâme!
Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme,
Viens voir de ma colère un juste et prompt effet
Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait[ [148],1270
Confondre son triomphe avecque son supplice.
PAULIN.
Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice:
Didyme en est sorti.
PLACIDE.
Quoi, Paulin? ce voleur
A déjà par sa fuite évité ma douleur!
PAULIN.
Oui; mais il n'étoit plus, en sortant, ce Didyme 1275
Dont l'orgueil insolent demandoit sa victime;
Ses cheveux sur son front s'efforçoient de cacher
La rougeur que son crime y sembloit attacher,
Et le remords de sorte abattoit son courage,
Que même il n'osoit plus nous montrer son visage: 1280
L'œil bas, le pied timide et le corps chancelant,
Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant.
A peine il est sorti que la fière insolence[ [149]
Du soldat mutiné reprend sa violence;
Chacun, en sa valeur mettant tout son appui, 1285
S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui;
On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue:
J'en vois une partie à mes pieds abattue.
Au spectacle sanglant que je m'étois promis,
Cléobule survient avec quelques amis, 1290
Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste,
Entre....
PLACIDE.
Lui seul?
PAULIN.
Lui seul.
PLACIDE.
Ah, Dieux! quel coup funeste!
PAULIN.
Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer[ [150].
PLACIDE.
Dis, dis qu'il est entré pour la déshonorer,
Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine, 1295
Veut qu'après un rival un ami m'assassine.
Le traître! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir?
Montroit-il de l'audace ou quelque repentir[ [151]?
Qui des siens l'a suivi?
PAULIN.
Cette troupe fidèle
M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle: 1300
Je n'ai rien vu de plus; mais loin de le blâmer,
Je présume....
PLACIDE.
Ah! je sais ce qu'il faut présumer.
Il est entré lui seul.
PAULIN.
Ayant si peu d'escorte,
C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte;
Et si là tous ensemble il ne les eût laissés, 1305
Assez facilement on les auroit forcés.
Mais le voici qui vient pour vous en rendre compte[ [152]:
A son zèle, de grâce, épargnez cette honte.