SCÈNE V.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE.

PULCHÉRIE.

Le lâche, il vous flattoit lorsqu'il trembloit dans l'âme.

Mais tel est d'un tyran le naturel infâme:

Sa douceur n'a jamais qu'un mouvement contraint; 1765

S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint.

L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse;

L'une n'est qu'insolence, et l'autre que bassesse.

A peine est-il sorti de ces lâches terreurs[ [408]

Qu'il a trouvé pour moi le comble des horreurs. 1770

Mes frères, puisqu'enfin vous voulez tous deux l'être,

Si vous m'aimez en sœur, faites-le-moi paroître.

HÉRACLIUS.

Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours[ [409]?

PULCHÉRIE.

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN.

Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire, 1775

Que d'épouser le fils pour éviter le père:

L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE.

Qui me le montrera, si je veux l'épouser?

Et dans cet hyménée à ma gloire funeste,

Qui me garantira des périls de l'inceste? 1780

MARTIAN.

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous;

Mais, Madame, on peut prendre un vain titre d'époux,

Abuser du tyran la rage forcenée

Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.

PULCHÉRIE.

Feindre, et nous abaisser à cette lâcheté! 1785

HÉRACLIUS.

Pour tromper un tyran, c'est générosité,

Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne,

Deux ennemis secrets auprès de sa personne,

Qui dans leur juste haine animés et constants,

Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps, 1790

Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE.

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie,

Feignons, vous le voulez, et j'y résiste en vain.

Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main?

Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice? 1795

HÉRACLIUS.

Vous, Prince, à qui le ciel inspire l'artifice.

MARTIAN.

Vous, que veut le tyran pour fils obstinément.

HÉRACLIUS.

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN.

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS.

Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse. 1800

MARTIAN.

Vous aviez commencé tantôt d'y consentir.

PULCHÉRIE.

Ah! princes, votre cœur ne peut se démentir[ [410];

Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime,

Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime.

Je vous connoissois trop pour juger autrement 1805

Et de votre conseil et de l'événement,

Et je n'y déférois que pour vous voir dédire.

Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'empire;

Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS.

Admirez cependant quel malheur est le mien. 1810

L'obscure vérité que de mon sang je signe,

Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne:

On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas,

Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

MARTIAN.

Voyez d'autre côté quelle est ma destinée, 1815

Madame: dans le cours d'une seule journée,

Je suis Héraclius, Léonce et Martian;

Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.

De tous trois ce désordre en un jour me fait naître,

Pour me faire mourir enfin sans me connoître. 1820

PULCHÉRIE.

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort:

Il a fait contre vous un violent effort.

Votre malheur est grand; mais quoi qu'il en succède,

La mort qu'on me refuse en sera le remède;

Et moi.... Mais que nous veut ce perfide[ [411]?