SCÈNE III.
AGÉSILAS, SPITRIDATE, MANDANE,
XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
O vue! ô sur mon cœur regards trop absolus!
Que vous allez troubler mes vœux irrésolus!
Ne partez pas, Madame. O ciel! j'en vais trop dire.
MANDANE.
Je conçois mal, Seigneur, de quoi vous me parlez.
Moi partir?
AGÉSILAS.
Oui, partez, encor que j'en soupire. 1805
Que ce mot ne peut-il suffire!
MANDANE.
Je conçois encor moins pourquoi vous m'exilez.
AGÉSILAS.
J'aime trop à vous voir et je vous ai trop vue:
C'est, Madame, ce qui me tue.
Partez, partez, de grâce.
MANDANE.
Où me bannissez-vous? 1810
AGÉSILAS.
Nommez-vous un exil le trône d'un époux?
MANDANE.
Quel trône, et quel époux?
AGÉSILAS.
Cotys....
MANDANE.
Je crois qu'il m'aime;
Mais si je vous regarde ici comme mon roi
Et comme un protecteur que j'ai choisi moi-même,
Puis-je sans votre aveu l'assurer de ma foi? 1815
Après tant de bontés et de marques d'estime,
A vous moins déférer je croirois faire un crime;
Et mon âme....
AGÉSILAS.
Ah! c'est trop déférer, et trop peu.
Quoi? pour cet hyménée exiger mon aveu!
MANDANE.
Jusque-là mon bonheur n'aura qu'incertitude; 1820
Et bien qu'une couronne éblouisse aisément....
SPITRIDATE.
Ma sœur, il faut parler un peu plus clairement:
Le Roi s'est plaint à moi de votre ingratitude.
MANDANE.
Et je me plains à lui des inégalités
Qu'il me force de voir lui-même en ses bontés.1825
Tout ce que pour un autre a voulu ma prière,
Vous me l'avez, Seigneur, et sur l'heure accordé[ [68];
Et pour mes intérêts ce qu'on a demandé
Prête à de prompts refus une digne matière!
AGÉSILAS.
Si vous vouliez avoir des yeux1830
Pour voir de ces refus la véritable cause....
SPITRIDATE.
N'est-ce pas assez dire, et faut-il autre chose?
Voyez mieux sa pensée, ou répondez-y mieux.
Ces refus obligeants veulent qu'on les entende:
Ils sont de ses faveurs le comble, et la plus grande. 1835
Tout roi qu'est votre amant, perdez-le sans ennui,
Lorsqu'on vous en destine un plus puissant que lui.
M'en désavouerez-vous, Seigneur?
AGÉSILAS.
Non, Spitridate.
C'est inutilement que ma raison me flatte:
Comme vous j'ai mon foible; et j'avoue à mon tour 1840
Qu'un si triste secours défend mal de l'amour.
Je vois par mon épreuve avec quelle injustice
Je vous refusois Elpinice:
Je cesse de vous faire une si dure loi.
Allez; elle est à vous, si Mandane est à moi. 1845
Ce que pour Lysander je semble avoir de haine
Fera place aux douceurs de cette double chaîne,
Dont vous serez le nœud commun;
Et cet heureux hymen, accompagné du vôtre,
Nous rendant entre nous garant de l'un vers l'autre,1850
Réduira nos trois cœurs en un.
Madame, parlez donc.
SPITRIDATE.
Seigneur, l'obéissance
S'exprime assez par le silence.
Trouvez bon que je puisse apprendre à Lysander
La grâce qu'à ma flamme il vous plaît d'accorder.1855