SCÈNE IV.
AGÉSILAS, MANDANE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
En puis-je pour la mienne espérer une égale,
Madame? ou ne sera-ce en effet qu'obéir?
MANDANE.
Seigneur, je croirois vous trahir
Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale,
Si je vous cachois rien des justes sentiments1860
Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants.
J'ai vu que vous m'aimiez; et sans autre interprète
J'en ai cru vos faveurs qui m'ont si peu coûté;
J'en ai cru vos bontés, et l'assiduité
Qu'apporte à me chercher votre ardeur inquiète. 1865
Ma gloire y vouloit consentir;
Mais ma reconnoissance a pris soin de la vôtre.
Vos feux la hasardoient, et pour les amortir
J'ai réduit mes desirs à pencher vers un autre.
Pour m'épouser, vous le pouvez, 1870
Je ne saurois former de vœux plus élevés;
Mais avant que juger ma conquête assez haute,
De l'œil dont il faut voir ce que vous vous devez,
Voyez ce qu'elle donne, ou plutôt ce qu'elle ôte.
Votre Sparte si haut porte sa royauté, 1875
Que tout sang étranger la souille et la profane:
Jalouse de ce trône où vous êtes monté,
Y faire seoir une Persane,
C'est pour elle une étrange et dure nouveauté;
Et tout votre pouvoir ne peut m'y donner place, 1880
Que vous n'y renonciez pour toute votre race.
Vos éphores peut-être oseront encor plus;
Et si votre sénat avec eux se soulève,
Si de me voir leur reine indignés et confus,
Ils m'arrachent d'un trône où votre choix m'élève.... 1885
Pensez bien à la suite avant que d'achever,
Et si ce sont périls que vous deviez braver.
Vous les voyez si bien que j'ai mauvaise grâce
De vous en faire souvenir;
Mais mon zèle a voulu cette indiscrète audace, 1890
Et moi je n'ai pas cru devoir la retenir.
Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse,
Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers,
S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse
Donne à son tour des lois, et l'arrête en ses fers. 1895
Comme votre intérêt m'est plus considérable,
Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs.
Mon amour peut vous perdre, et je m'attache ailleurs,
Pour être pour vous moins aimable.
Voilà ce que devoit un cœur reconnoissant. 1900
Quant au reste, parlez en maître,
Vous êtes ici tout-puissant.
AGÉSILAS.
Quand peut-on être ingrat, si c'est là reconnoître?
Et que puis-je sur vous si le cœur n'y consent?
MANDANE.
Seigneur, il est donné; la main n'est pas donnée; 1905
Et l'inclination ne fait pas l'hyménée.
Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi
Sincère, inviolable, et digne enfin de moi.
Voyez si ce partage aura pour vous des charmes.
Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. 1910
J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes
Ce qu'il lui plaira m'ordonner.
Je fais un sacrifice assez noble, assez ample,
S'il en veut un en ce grand jour;
Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour,1915
J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple.
Qu'il écoute sa gloire ou suive son desir,
Qu'il se fasse grâce ou justice,
Je me tiens prête à tout, et lui laisse à choisir
De l'exemple ou du sacrifice. 1920