SCÈNE V.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Qu'une Persane m'ose offrir un si grand choix!
Parmi nous qui traitons la Perse de barbare,
Et méprisons jusqu'à ses rois,
Est-il plus haut mérite? est-il vertu plus rare?
Cependant mon destin à ce point est amer, 1925
Que plus elle mérite, et moins je dois l'aimer;
Et que plus ses vertus sont dignes de l'hommage
Que rend toute mon âme à cet illustre objet,
Plus je la dois fermer à tout autre projet
Qu'à celui d'égaler sa grandeur de courage. 1930
XÉNOCLÈS.
Du moins vous rendre heureux, ce n'est plus hasarder.
Puisqu'un si digne amour fait grâce à Lysander,
Il n'a plus lieu de se contraindre:
Vous devenez par là maître de tout l'État;
Et ce grand homme à vous, vous n'avez plus à craindre1935
Ni d'éphores ni de sénat.
AGÉSILAS.
Je n'en suis pas encor d'accord avec moi-même.
J'aime; mais, après tout, je hais autant que j'aime;
Et ces deux passions qui règnent tour à tour
Ont au fond de mon cœur si peu d'intelligence, 1940
Qu'à peine immole-t-il la vengeance à l'amour,
Qu'il voudroit immoler l'amour à la vengeance.
Entre ce digne objet et ce digne ennemi,
Mon âme incertaine et flottante,
Quoi que l'un me promette, et quoi que l'autre attente, 1945
Ne se peut ni dompter, ni croire qu'à demi:
Et plus des deux côtés je la sens balancée,
Plus je vois clairement que si je veux régner,
Moi qui de Lysander vois toute la pensée,
Il le faut tout à fait ou perdre ou regagner;1950
Qu'il est temps de choisir.
XÉNOCLÈS.
Qu'il seroit magnanime
De vaincre et la vengeance et l'amour à la fois!
AGÉSILAS.
Il faudroit, Xénoclès, une âme plus sublime.
XÉNOCLÈS.
Il ne faut que vouloir: tout est possible aux rois.
AGÉSILAS.
Ah! si je pouvois tout, dans l'ardeur qui me presse1955
Pour ces deux passions qui partagent mes vœux,
Peut-être aurois-je la foiblesse
D'obéir à toutes les deux.