XXIX

Londres allumait son million de réverbères, lorsque l'homme gris et le prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross.

Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui voit qu'au bord de la Tamise, et le froid était assez vif.

—Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.

—A Saint-Gilles, dit le prêtre.

Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa longueur, puis ils longèrent Oxford-street.

Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.

—Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise à Shoking et j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement.

—Pourquoi?

—Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi facilement à White-Cross.

—C'est juste. Eh bien?

—Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise, ni de son fils.

—Son fils!

—Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le gentleman qui avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai pareillement donné rendez-vous pour demain.

—En quel endroit?

—Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross.

—Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; peut-être ceux que j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur passage.

Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui descend directement d'Oxford au square Saint-Gilles.

—C'est là, dit-il.

—Là?

—Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant.

La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne brillait aux croisées.

Mais tout à coup l'homme gris tressaillit.

Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre côté du trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.

Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui il avait donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.

Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un bec de gaz.

L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, étendant la main vers la maison:

—Il est là! dit-il.

—Qui?

—Le gentleman.

—Depuis ce matin?

—Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.

—Où demeure-t-il?

—Chester-street, Belgrave-square.

—Son nom?

—Lord Palmure.

Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors.

L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.

—Parle, dit l'homme gris.

—Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation ici.

Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire.

La vieille dame n'est pas sortie.

Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé dans un mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en rasant les murs.

Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.

C'était lui.

—Lord Palmure?

—Oui.

—Et il est toujours dans la maison?

—Toujours.

—Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je pénètre dans cette maison.

—Comment? demanda le prêtre.

—Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet homme restiez ici.

L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme gris une confiance aveugle.

—Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?

—Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez.

—C'est bien.

Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent sous le porche, plein d'ombre, de la maison voisine.

Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par où il était sorti le matin.

Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrière lui.

Il se retourna.

Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine à reconnaître un policeman.

Il s'arrêta, la forme noire en fit autant.

—Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça!

Et il se remit en route.

Le policeman le suivit.

Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et vit de la lumière qui se reflétait sur les branches touffues d'un arbre.

Cette lumière partait évidemment du sous-sol.

Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le pas et se rapprocha de lui.

—Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme, que je suis aussi malin que toi.

Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus loin, et se mit à la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée.

Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois portes plus loin.

Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommença son manège, sans paraître se préoccuper du policeman qui le suivait toujours.

Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman, comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien fermées.

S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le propriétaire et le force à venir la fermer.

En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitôt le rôle d'un homme de police déguisé.

Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la rue et vint droit à lui.

—Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.

—C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de l'habitude...

—Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?

L'homme gris cligna de l'œil:

—Et toi? fit-il.

Le policeman se mit à rire:

—Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demandés ce soir à Scotland-Yard?

—Oui, fit l'homme gris.

—Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son hôtel, et un quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, la nuit, dans le plus dangereux endroit de Londres.

Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire à un membre de la chambre haute...

—Chut! fit l'homme gris.

—Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.

—C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà plus d'une heure qu'il est dans la maison.

—C'est vrai.

—Et je commence à être inquiet.

Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.

Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti par cette porte en la tirant après lui.

A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son épouvante, n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne devait être fermée qu'au loquet.

L'homme gris ne se trompait pas.

Il mit la main sur le loquet et la porte céda.

—Que fais-tu donc là? demanda le policeman étonné.

—Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.

Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, referma la porte et eut la précaution, lui, de donner un tour de clef.

Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans bruit vers la maison.

La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'étant baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit parloir attenant aux cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il avait vu le matin.

Tous deux étaient assis et causaient.

L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce qu'ils se disaient.