XXXII

Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre Irlandaise?

Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon Shoking était revenu lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress Fanoche.

Le mendiant philosophe avait même été obligé d'user de toute son éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner elle-même à la porte de la petite maison.

Shoking était un homme de tête et de résolution.

Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria au cabman:

—Mène-nous dans Greet-Newport-street!

Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un shilling six pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu par la veuve d'un négociant ruiné, était convenable et décent, et qu'on n'y recevait pas tout le monde.

En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding.

Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une chambre, s'y installa avec elle, et lui dit:

—Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer, écoutez-moi.

—Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue.

—Puisque nous le retrouverons.

—Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le sens bien.

—N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?

Elle secoua la tête.

—Ni dans le prêtre?

Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel n'était-il pas le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe à Saint-Gilles.

La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:

—Mais le prêtre est en prison?

—Il en sortira.

—Quand donc, hélas!

—Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme gris me l'a dit, et tout ce que dit l'homme gris est vrai.

A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était parvenu à remettre un peu d'espoir au cœur de la malheureuse mère.

Ce n'était, après tout, qu'une journée et qu'une nuit à passer, puisque le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel.

L'Irlandaise parut se résigner.

Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur.

Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint à lui faire prendre quelque nourriture.

Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point.

Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.

L'Irlandaise céda.

Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement singulier.

Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on lui avait volé son enfant.

—Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.

Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait.

En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre à côté de la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.

Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue.

Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un pas rapide, descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.

Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas exempt de petits défauts.

Depuis le matin, il avait été tout entier au service du malheur et de la vertu.

Mais à présent la vertu dormait,—il le croyait du moins,—Shoking pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.

Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et depuis vingt-quatre heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec.

Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuadé que l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne tarderait pas à s'endormir, si elle ne dormait déjà.

Shoking se trompait.

L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu'à ce qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue.

Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans bruit.

La maison tout entière était louée en garni.

La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, dans un petit parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, passé huit heures du soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci étant convenu qu'à Londres on fait ce qu'on veut.

Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un coup d'œil du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la tête.

L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue.

Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant Newport-street.

Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans l'esprit.

Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de tourner et de retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.

Là elle se reconnut tout à fait.

—Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent mon enfant!...

Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la vieille dame aux bésicles.

Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un homme qui allait en sens inverse.

Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa échapper une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de reconnaître le gentleman du Penny-Boat celui-là même qui avait promis dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise, lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, où il avait conclu son petit marché avec la vieille dame.

Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house du Cheval noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou plutôt il n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait chargé.

L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du gentleman.

De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait rencontrés sur le Penny-Boat ne pouvaient être indifférents.

—Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère?

Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des mendiants.

L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure, obéissant sans doute à la voix de la fatalité.

—Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!

—Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure.

—Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée.

—Eh bien?

—On me l'a volé?...

Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière:

—O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute êtes puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux...

Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la mère et l'enfant.

Que s'était-il donc passé?

Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il appela un hanson qui passait.

—Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.

Et il dit au cabman:

—Chester-street, Belgrave-square.

Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misérable boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure.

Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à Evan's-tavern, dans les rues de Covent-Garden.