VI
Paris, 12 mai 1858.
Mon cher Panizzi,
Je suis arrivé hier dans mes foyers après un passage assez peu orageux qui m'a permis de digérer tranquillement votre bon dîner, et, à dix heures, je déjeunais solitairement en pensant à nos bons tête-à-tête du British Museum. J'ai dormi merveilleusement cette nuit et je ne me ressens plus du tout des cahots du chemin de fer, lequel a grand besoin de réparations, à ce qu'il me semble.
Bien que je n'aie pas vu encore beaucoup de monde, je suis frappé de l'ignorance totale où l'on est ici de l'état de l'opinion en Angleterre. J'ai trouvé des gens qui me demandaient sérieusement si je n'avais pas été insulté dans les rues de Londres. Tutto il mondo è paese. On me demandait à Londres combien il y avait d'électeurs en France.
Il paraît que mon rapport n'est pas encore publié, et je ne serais pas étonné qu'on ne l'escamotât en douceur. Au reste, je n'ai pas encore vu le ministre, et je ne sais que ce que m'a dit un de nos collègues de la commission. Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, et la fantaisie d'ordre qu'a eue Son Excellence aura eu du moins ce résultat de me faire passer un mois très heureux avec vous. Le reste est son affaire et je m'en soucie peu.
Tout est ici fort tranquille, sauf un reste d'excitation contre la perfide Albion, à qui les épiciers ne pardonnent pas la bataille de Waterloo et l'acquittement de votre habitué du reading room [1]. Le Corps législatif a eu quelques petites velléités d'opposition, le sage Sénat a même les siennes. Quand ce peuple-ci n'a rien à faire, il a besoin de faire quelque malice. Les Français sont comme les singes, qui, dans l'oisiveté, se mangent la queue.
[Note 1: ][ (retour) ] Bernard, impliqué dans l'affaire Orsini; son extradition fut refusée par l'Angleterre.
Lord Cowley a dit ici, en bon lieu, que, plutôt que de céder la place, lord Derby dissoudrait la chambre. Ci vedremo.
Malgré la sainte horreur que j'ai pour l'éloquence, je regrette un peu de ne pouvoir assister à la grande bataille qui va se donner. Il me semble que le résultat le plus infaillible sera force blessures très cuisantes à des vanités personnelles, spectacle très divertissant pour la galerie. Mais qui gagnera en considération dans ce débat? Personne assurément. Un grand mathématicien pourrait peut-être prédire, au train dont vont les choses, en quelle année l'Angleterre sera démocrate, en quelle autre elle vendra par mesure d'économie les marbres de Phidias et les livres colligés par M. Panizzi. Ce sera dans assez longtemps, je pense; mais nos petits-enfants, surtout si nous ne nous pressons pas de les faire, pourront bien voir tout cela.
Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille remercîments pour votre si aimable et si bonne hospitalité.