XLV
Paris, 10 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Voici enfin la lettre de M. Fould, que je reçois ce matin. J'aime mieux vous l'envoyer telle quelle que de vous en faire un extrait. Avec cette lettre, la vôtre m'est revenue, et je l'ai lue avec autant de surprise que la première fois. Je ne puis m'empêcher de récapituler les griefs prétendus:
Iº D'avoir encouragé les Espagnols à tirer vengeance des Marocains. Si vous connaissez les Espagnols, vous savez que le vrai moyen de les empêcher de faire quelque chose est de leur en faire donner le conseil par un étranger. Non seulement la France ne s'est mêlée en rien de cette affaire, mais encore elle n'y avait pas le moindre intérêt. Il est évident que, si une puissance européenne s'établissait près de l'Algérie, ce serait un danger pour nos possessions d'Afrique. Bien que les Espagnols ne soient pas fort redoutables, nous aimerions mieux avoir pour voisins des Barbares que des gens civilisés. La majeure partie de la population européenne de l'Algérie est espagnole: ce sont des Mayorquins et des Valenciens, bons travailleurs. S'il y avait une colonie espagnole en Afrique, nous perdrions ces gens-là.
IIº La France n'a rien fait pour hâter la chute de l'empire turc. Elle en voit la ruine prochaine, mais se gardera bien de l'accélérer. Je vous ai dit dans le temps le mot de Thouvenel: «L'empire turc est une accumulation de fumiers superposés: fumier turc, fumier grec, fumier bulgare. Une révolution en ce pays ne peut mettre au jour qu'un fumier.»
IIIº Quant à l'envoi d'agents en Belgique et ailleurs pour préparer une annexion, d'autres en Irlande, etc., pas un mot de vrai. De tous les pays limitrophes, la Belgique serait le plus difficile à annexer. Peut-être des prêtres catholiques ont-ils fait des sermons ridicules en Irlande. Vous savez comme moi quel est l'attachement du clergé catholique pour l'empereur, et vous ferez justice vous-même de toutes ces folles accusations.
IVº Je ne sais rien des pamphlets préparant des annexions nouvelles. Une des graves erreurs des journaux anglais est de s'imaginer qu'il n'y a pas en France de liberté de la presse. On imprime dans les journaux, et surtout dans les livres, mille billevesées tous les jours. Les orléanistes et les carlistes ont leurs organes, et ils vont très loin. Croyez que le gouvernement est tout à fait étranger à de pareilles publications. Elles sont, d'ailleurs, si obscures, que je n'en ai jamais entendu parler.
Vº Lisez le budget de la guerre, et vous verrez l'effectif de l'armée notablement réduit. Allez sur une grande route, vous rencontrerez des soldats allant en congé illimité. Je vous ai remis la brochure de Cucheval-Clarigny; vous verrez ce qu'il faut penser de ces prétendus armements. Entre vous et moi, je vous dirai qu'on désarme beaucoup trop, ce me semble; d'après ce qui se passe en Italie, je crois qu'il ne serait pas mauvais de se tenir prêt à toute éventualité.
VIº L'exercice prescrit dans les ports de mer, pour apprendre aux troupes à embarquer et à débarquer, a été introduit lors de la guerre de Crimée. Tous les ans, on ramène en France dix ou douze mille hommes d'Algérie, et on en envoie autant. S'il n'y a pas un exercice semblable dans l'armée anglaise, cela ne prouve pas en faveur de ses chefs.
Je crois encore, cher Panizzi, que la grande cause de désaccord entre la France et l'Angleterre provient de ce que cette dernière se tient, touchant les affaires de l'Europe, dans une politique expectante qui lui est facile et qui est presque impossible pour nous. L'Angleterre s'est contentée de faire, des voeux pour le Piémont; nous nous sommes battus, et, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions commis une faute énorme. Si l'Angleterre, qui a, au fond, les mêmes sympathies que nous pour la cause italienne, et qui n'a pas les mêmes risques à courir, au lieu de se laisser aller à des sentiments de défiance et de jalousie, voulait nous seconder ouvertement, la paix du monde serait assurée. Les Italiens feraient eux-mêmes leurs affaires, et peut-être parviendrait-on à obtenir de l'Autriche la cession de la Vénétie.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.