CLIV

Cannes, 6 avril 1869.

Mon cher Panizzi,

Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux qui meurent jeunes.

Que dites-vous de cette grande tendresse du roi d'Italie pour l'empereur d'Autriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins à la guerre ; mais je crois aux progrès de la Révolution et du socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle, avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver? Elle lâche pied même en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils plus traitables? J'en doute fort ; mais les Yankees en deviendront dix fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord Palmerston.

Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les grandes questions : une Chambre tracassière, très divisée, peu politique et peu faite aux affaires, voilà les probabilités.

En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a encore l'armée dans sa main.

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.