CHAPITRE IX.

LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.

Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé.

S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.

Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour pouvoir se mettre à table.

—Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant, voici la reine de la fête qui arrive!

Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de l'étrange convive qui arrivait le dernier.

—Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à souper: Mlle Godecharles!

Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté:

—Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer
Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?

La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux espiègles et la vieille demoiselle.

—Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore, chère demoiselle Godecharles, merci!

—Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie, embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!

Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère, en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.

Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant chacune sur le bras de van Maast.

—Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.
Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.

—Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre demain la fête de saint Simon son patron!

—Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa fête.

—Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.

Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table, et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.

Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même, maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin, sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.