CHAPITRE X.
LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.
Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas flamands et hollandais au dix-septième siècle.
Nous demanderons seulement au lecteur la permission de lui faire le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois l'élève favori.
Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes. Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.
Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait au-dessus de sa tête.
Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.
Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits, le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon, elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.
Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.
C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive, connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans son coeur comme une chaleur douce.
Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit, dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.
Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des ténèbres.
Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple dans les fastes de l'institution.
Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.
Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration dans toute sa personne.
Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous les convives:
—Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours, pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui, ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni, Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.
Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:
—Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous réuniront, j'ose l'espérer.
Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.
Agathe et Annetje pâlirent.