CHAPITRE XI.

LES DEUX SOEURS.

Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que l'artiste et le médecin se rencontrèrent.

Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant son bras sous le sien:

—Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.

Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec surprise:

—Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il. Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore si moi-même je l'y trouverai.

Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre et le front baissé.

Ce fut Simon qui releva la tête le premier.

—A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien! Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant, Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa divine Béatrice.

Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les devinera-t-elle, même dans mon âme?

Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.

—Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits. Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie. Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour, et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même, malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent près de Thrée Borrekens.

A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie ne cessait de frapper à Anvers.

Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin du souper.

Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de la même façon.

Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la même préoccupation.

Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux soeurs.

Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du nord.

Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.

Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes molles.

Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors si diaboliques.

Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son tabaco: c'est ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la vieille Aziza une complaisance un peu servile.

Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations de l'ennemi.

En ce moment, Simon entrait dans le jardin.

—Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?

—Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de quelques gouttes de sang.

—N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma soeur!

—Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur, méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus qu'une?

—Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.

—Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne pense point ainsi!

Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait empêcher de couler sur ses joues.

—Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon: vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.

En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il leur donnait tous les soirs à son retour.

—Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
Annetje ou Agathe.

Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob, qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa soeur, et dit à Simon:

—Voici Annetje!

Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son tabaco, suivit des yeux Agathe et Annetje.

Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à l'heure, était venu lui dire:

—Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?

—Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, Simon!

—Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un bonheur si grand pour moi?

—Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?

Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser qu'ils échangèrent.

Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.

Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête, sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.

Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.

—Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque chagrin? leur demanda-t-il.

Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon:

—Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas, ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.

Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle se sentait le droit d'infliger à sa soeur.

Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse.

—N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille.

Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon avec un sourire amer.

—Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes.

—Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer.

—Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en sais rien.

Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui sortirent sans s'adresser une parole.

—Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent!

Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils, et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver rappelé de ce monde.

Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de Simon.

Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une ombre se projetât dans cette radieuse félicité.

La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens, Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa belle-fille.

Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux.

Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis, quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix haute.

Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout bas!

—O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre ton coeur et le mien?

—Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions!

Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et saccadées.

Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur.

Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front d'Annetje.

—Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la pauvre enfant.

—Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux, il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la haine!

—La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est impossible, n'est-ce pas!

—La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine!

La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur.

Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras:

—Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée, embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser!

—Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous, puisque vous ne m'aimez point?

—Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me faire mourir de douleur, Agathe?

—Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir! vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse!

—Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?…

—Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc, puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre coeur!

Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif;

—O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas!
Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous!