CHAPITRE XII.
UNE ENTRÉE PRINCIÊRE.
Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant mélancolique:
«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes.
»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime.
»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la terre.
»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine, de la trépassée au visage d'or.
»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.»
Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe, et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps elles restèrent confondues dans une même étreinte.
—Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit du mal y a jetée.
—Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui!
Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre!
Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa
soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des
Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui!
—Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe.
—Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la sollicitent de sa miséricorde!
En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!
—Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du prince, gouverneur général des Pays-Bas.
La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie primesautier.
Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de trop exagéré, même de nos jours.
Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment, qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le temps de dessiner.
Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.
Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif. D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe, ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr.
Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre peintre qui les avait imaginées.
Enfin le grand jour arriva.
Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval de carton.
Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre.
Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du temps n'ont point dédaigné de rapporter.
Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se rendre au palais qui lui avait été préparé.
Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait un peu.
A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.
Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe: nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait, en si peu de jours, improvisé tant de belles choses!
—C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait d'art! répondit le magistrat.
—Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle réception.
—Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le retient en son hôtel.
—Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand.
Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle était fière à tant de titres.
Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier, à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le forçant à se rasseoir:
—Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers. Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami.
Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de goutte.
Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et
Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van
Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince.
—Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à votre Altesse Royale le docteur van Maast.
—Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller requérir de vous une faveur.
—Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait que je suis humblement à ses ordres.
—Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes tels que ceux dont je serre en ce moment la main.
Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à table.
Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner. Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné, et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand.
Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle.
Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville, et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient quatorze cents tables.
Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol; enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se composait que de dix couverts.
Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince, chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient, c'est-à-dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de la bière.
Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme du bourgmestre.
A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra, suivi de trois mille convives invités au banquet.
Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient prendre place à sa table.
Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens!
—Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults.
Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule.
Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince, en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand! attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et rendaient fière la population anversoise.
On attendait le second nom.
—Mynheer Simon van Maast! dit le prince.
—Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix retentissante.
Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le nom de Simon, qui se rendit près du prince.
—Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous, Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie funeste! Merci au nom des Pays-Bas!
Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect.
Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon:
—Maintenant, à genoux, chevalier!
Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna l'accolade à Simon.
Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la tribune où se trouvait la famille Borrekens.
Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à Simon.
Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient à ses côtés.
Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà quelques symptômes de délire.
Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut, et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des cris joyeux et des rires inextinguibles.
Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée du prince Ferdinand.
Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes et les autres accessoires de la vieille fête flamande.
Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième, le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand.
Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus populaire que jamais.