CHAPITRE VIII.

UNE ÉPIDÉMIE.

On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population et jettent partout la désolation et l'épouvante.

Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.

Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.

Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent individus mouraient par jour.

Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut; on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.

Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait, on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence, à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.

Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à
Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.

—Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.

—Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la fièvre?

—Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami, plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire: Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre sa puissance fatale.

—Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face d'un pareil malheur!

Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la charité de tous ses clients.

—La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas chez eux.

Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants, incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.

—Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon contre la fièvre, ajoutait-il en riant.

C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop copieuses.

—Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.

Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il répétait:

—Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner, c'est centupler l'aumône.

Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des veuves et des orphelins.

Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon marché de son or et de sa vie.

Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir commença à renaître dans tous les coeurs.

Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.

A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser d'absurdité passa par la tête de Simon.

Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse?

Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua pas moins à suivre l'inconnue.

Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se trouvait détrempé par une eau fétide.

Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.

Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé, luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les haillons dont il les avait enveloppés.

La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.

—Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!

Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait, non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse, d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs, pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon. Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit un sourire de consolation errer sur ses lèvres.

—Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin, car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants délivrés de cette maladie qui les abat si fort.

—Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!

—Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin, continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et prochaine.

—Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et s'en va.

—Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.

—C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer van Maast. Adieu, bon espoir, à demain!

—Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier.

—Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée.
Adieu, à demain!

—Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement! Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si beaux!

Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.

Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée.

Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de
Simon qui lui disait:

—Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis.

Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre en flagrant délit de charité!

Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.

Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix émue.

—Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne.

Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi.

—Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon, et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour!

—Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au monde!… tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes filles….

Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se sentait le coeur déchiré.

—Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!

—Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre coeur du doute et de la défiance, chère Thrée!

—Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon, répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme. Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais, quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais, quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge m'a fait souffrir, mon Dieu!

Il se fit un grand silence entre eux.

—Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!…

—Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu, Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu.

En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.

Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait solliciter une caresse.

Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons, dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la pipe dont il humait la fumée.

Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.

Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses idées.

—Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur, venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon âme!

En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et caressantes l'appelèrent.

—Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper!

Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main.

—Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne point souper avec vous ce soir.

—Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant; mynheer Simon ne nous aime plus!

—Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine d'Agathe avait cependant amené un sourire.

—Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore, je ne partage pas leur faiblesse.

—Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés!

Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!

—Si je refuse d'obéir.

—Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle.

En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se précipitèrent, avec lui, hors du pavillon.

Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta sur l'épaule, où il s'assit triomphalement.