CHAPITRE VII.
HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.
Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande méridionale.
Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage du médecin.
Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.
Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur bizarrerie.
Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.
Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la difficulté rehausse son plaisir.
Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.
Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait Simon.
Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.
Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.
Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.
Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu avenantes à l'oeil.
—Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.
Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille avait éparpillés à ses pieds.
—Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui désolait tant votre mère.
Et comme elle le regardait avec surprise:
—Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de guérir la fièvre.
—Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? demanda Rubens.
—Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela, j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.
—C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?
—C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre, de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent dompter, redeviendra invincible.
—Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?
—Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.
—Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.
—Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.
—C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces plaintes de Thrée.
Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses, et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie. Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes épaules, et je l'emportai dans ma tente.
—Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.
—Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.
—On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait reposé sa tête sous ma tente.
Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs lèvres la main de Simon.
Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine, soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et inébranlable: le vieillard fut sauvé.
Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.
La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort problématique la guérison de ce pauvre homme.
Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un bois.
La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard, je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.
Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis elle disparut légère comme une abeille.
Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.
L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions autant d'or?
A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.
Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était impuissante à leur donner.
Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même, avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.
Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois jours après nous restions six hommes vivants.
Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir, et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse qui caractérisent sa race.
Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur reconnaissance.
Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par enchantement.
Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans le vase qui contenait mon eau.
Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence, mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le délire s'empara de moi.
Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à mes côtés sur la même natte.
Il me montra le ciel et me dit en espagnol:
—Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.
Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.
Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.
—Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu seras mon époux et mon maître.
—J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir deux amours vrais!
Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.
Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.
Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était réservée.
La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir guéables.
Le vieillard me dit un jour:
—Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le tien.
Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.
Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain: J'ai des adieux à faire, alléguai-je.
—Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus m'a chargé de vous remettre ce souvenir.
Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble, la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.
Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.
Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.
—Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du visage pâle.
Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.
Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.
—On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le bonheur!
Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et me fit signe de le suivre.
Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet, s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la physionomie de son père, une seule trace d'émotion.
Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent. Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.
—Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place, continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.
—Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.
—Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.
C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.
Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau, au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin, maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne, semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres, sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.
Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait; se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures, et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant, elle eût fait pitié même à une rivale.
Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition, de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.
Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les joues d'or de Toporoo.
Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait le voyageur.
—Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel, continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile pour l'Espagne.
Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands tonneaux.
Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux de toute espèce.
Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire le plus le caractère.
Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.
Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans hésiter, sacrifié sa vie.