CHAPITRE VI.
CONVALESCENCE.
Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de la chaire et de la chaise.
—Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.
Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir? L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient plus depuis longtemps.
En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus, courut à Simon et s'agenouilla devant lui.
—Simon! dit-elle, Simon!
Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.
Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer. Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et entrecoupés de sanglots.
Thrée était toujours à genoux.
—Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où mes enfants seront guéries.
Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.
—Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur tout entier!
—Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles semblables!
—C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir, chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non! Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel!
Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées. Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire furent ces mots:
—Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!
—Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant, Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes, peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous m'aimez comme je veux être aimé!
Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au ciel.
—Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.
Puis, comme elle détournait la tête en silence:
—Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! Maria! Ai-je bien fait d'accourir!
—Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.
—Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à Anvers où j'avais tant souffert!
—Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.
Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, il tenait les yeux fixés à terre.
Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit la première.
—Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.
Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.
—Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler connaissance avec vous.
Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père.
—Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et je l'aime comme un ami de ma jeunesse… s'il m'en restait encore, ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de son pied les figures que sa canne avait tracées.
—Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée.
Borrekens releva la tête.
—Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses chagrins ou du moins pour les partager avec lui?
—Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de
Simon?
Il fixa attentivement les yeux sur lui.
—Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la Flandre.
—Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir, défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff?
—Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse! en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre pays.
Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se sentait pleine d'espérance.
Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée, la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens:
—Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.
—Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée.
—Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre sifflet d'argent.
Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni la perte de tout espoir.
Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures du lit.
Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues.
Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les avait baignées de sueurs.
Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de ses rayons leur chambre et leur chevet.
Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses de ses filles.
—Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise! Notre-Dame soit bénie!…
—Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens heureuse! Embrasse-nous encore, mère!
En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur le seuil pour le considérer quelques secondes.
A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les draperies de leur lit.
Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or dans laquelle brillait une liqueur vermeille.
—Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du Nouveau-Monde.
Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes filles un palais de fées.
En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui. Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au vent et sa splendide queue déployée comme un étendard.
Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux nouveaux où il se trouvait transporté.
D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros chien, de l'écureuil et surtout du serpent.
Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.
Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.
Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de la jeune fille.
Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.
Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la sollicitude la plus tendre.
Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.
Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était le signal de la retraite.
Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se prolongèrent davantage.
Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures, à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint coloré et vivant de la jeunesse.
Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles, pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang de l'autre.
Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens: il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats.
Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent, et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de s'associer à leurs jeux.
Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction.
Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa personne.
Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée.
Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon.
Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon, qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion.
Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie, retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules.