CHAPITRE V.

LE CABINET DU MÉDECIN.

Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer l'attention sur son maître.

L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères; aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de serviteurs d'une nature à part.

Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la vieille juive et à un démon que l'Indien.

Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste, qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.

Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il eût jamais vu.

Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu l'appartement.

Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns d'entre eux avaient construit leurs nids.

Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les moindres mouvements de son maître.

Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.

Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte sur l'épaule de son maître; celui—ci prit, dans un magnifique plat de porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:

—Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.

L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le bras de celui qui lui parlait.

Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait dans la chambre.

—Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!

—Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser, et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère.

—Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je ne vous les eusse point amenées avec moi?

—Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous, Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.

Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique.

—Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le linceul de ses enfants.

Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir sous son teint basané.

—Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée!

Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et se mit à marcher à grands pas.

—Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle, mon Dieu!

—Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles vivre ou mourir?

—La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore malgré le temps et l'absence!

—Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle vous paierait par son amour du salut de ses enfants.

—Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant, pour Anvers.

—Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers; nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons bientôt de vieux amis.

Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien. Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après, ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés.

Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil, dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla, et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son chien qui le suivit.

Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du chien, partait à franc étrier pour Anvers.

Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame
Thrée.

C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide.

Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la porte.

Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de violence qu'il put à peine prononcer ces mots:

—N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?

—Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve: que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous recevoir.

—J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins pour vos enfants.

—Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien douloureux.

En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où, quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la dernière fois.

Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père et l'étranger.

—Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens.

A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon:

—Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous.

—Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour qu'elle nous vienne en aide.

Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière.

Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec quelle émotion, on le comprend!

Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles, écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques minutes avec attendrissement.

Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles étaient encore d'une indicible beauté.

Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.

Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses mains la vie de ses enfants.

Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient manifestés.

Quand elle eut satisfait à son désir:

—La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée. Pourriez-vous me donner un logement chez vous?

—Cette pièce voisine du parloir…

—Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre jardin.

Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu.

Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et d'y installer le médecin.

Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles.

—Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée.
C'est aujourd'hui le jour fatal.

Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or.

Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien, et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet.

Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée.

Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des nombreux Ave Maria de cette guirlande de prières, elle reportait avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles.

Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure habituelle ne commençait à se manifester.

Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.

Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel, comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.

Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa poitrine, en versant des larmes de joie.

—Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin.
Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous!

Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute.

—Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée, répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la maladie et disparaît en même temps qu'elle.

—Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes.

—Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants! Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin.

—Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus?
Toute notre maison vous appartient.

—Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres…

—Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants! Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche, éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un ancien ami perdu.

—Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et flétri son front de rides encore plus profondes!

—Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce pas?

—Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant quelques instants de repos.

Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main à ses lèvres.

—Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la vie?

—Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections, ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles. Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le font tomber dans un abîme de désespoir!

En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.

Thrée le suivit longtemps des yeux.

—Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus promptement encore que mes yeux!