LA BEAUTÉ
Splendeur excessive, implacable,
Ô Beauté, que tu me fais mal!
Ton essence incommunicable,
Au lieu de m'assouvir, m'accable:
On n'absorbe pas l'idéal.
L'Éternel féminin m'attire,
Mais je ne sais comment l'aimer.
Beauté, te voir n'est qu'un martyre,
Te désirer n'est qu'un délire,
Tu n'offres que pour affamer!
Je porte envie au statuaire
Qui t'admire sans âcre amour,
Comme sur le lit mortuaire
Un corps de vierge, où le suaire
Sanctifie un parfait contour.
Il voit, comme de blanches ailes
S'abattant sur un colombier,
Les formes des vivants modèles,
À l'appel du ciseau fidèles,
Couvrir le marbre familier;
Il les choisit, il les assemble,
Tel qu'un lutteur, toujours debout,
Et quand l'ébauche te ressemble,
D'aucun désir sa main ne tremble,
Car il est ton prêtre avant tout.
Calme, la prunelle épurée
Au soleil austère de l'art,
Dans la pierre transfigurée
Il juge l'oeuvre et sa durée,
D'un incorruptible regard;
Mais, quand malgré soi l'on regarde
Une femme en ce spectre blanc,
À lui parler l'on se hasarde,
Et bientôt, sans y prendre garde,
Dans la pierre on coule du sang!
On appuie, en rêve, sur elle
Les lèvres pour les apaiser,
Mais, amante surnaturelle,
Tu dédaignes cet amant frêle,
Tu ne lui rends pas son baiser.
Et vainement, pour fuir ta face,
On veut faire en ses yeux la nuit:
Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,
Nulle obscurité n'en efface
L'éblouissement qui les suit.
En vain le coeur frustré s'attache
À des visages plus cléments:
Comme une lumineuse tache,
Ta vive image les lui cache,
Dressée entre les deux amants.
Tu règnes sur qui t'a comprise,
Seule et hors de comparaison;
Pour l'âme de ton joug éprise
Tout autre amour n'est que méprise
Qui dégénère en trahison.
Celles qu'on aime, on les désole,
Car, mentant même à leurs genoux,
Sans le vouloir on les immole
À toi, la souveraine idole
Invisible à leurs yeux jaloux.
Seul il sent, l'homme qui te crée,
Tes maléfices s'amortir;
Sa compagne au foyer t'agrée
Comme une étrangère sacrée
Qui ne l'en fera point sortir;
L'artiste impose pour hôtesse,
Dans son coeur comme dans ses yeux,
L'humble mortelle à la déesse,
Vouant à l'une sa tendresse,
À l'autre un culte glorieux!
Jamais ton éclat ne l'embrase:
T'enveloppant, pour te saisir,
D'une rigide et froide gaze,
Il n'a de l'amour que l'extase,
Amoureux sauvé du désir!
LA VOLUPTÉ
SONNET.
Deux êtres asservis par le désir vainqueur,
Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.
Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,
Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.
Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,
Ces pâles malheureux sentent leur infamie;
Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,
Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.
Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,
Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,
Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,
Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:
En silence attiré, le couple y redescend,
Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...
LES DEUX CHUTES
SONNET.
D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,
Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,
Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,
Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.
Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,
De notre souple hommage à votre empire indigne!
Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,
Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:
Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,
Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,
Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!
Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,
Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,
Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.
L'INDIFFÉRENTE
SONNET.
Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?
Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;
Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre
À me sentir ta chose ou bien à me haïr.
J'aurais un jour connu l'insolite plaisir
D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,
De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,
Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.
Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;
Par mes soins captivée, à mon joug asservie,
Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;
Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,
Sans même oser crier, car ce droit du martyr,
Ta douceur impeccable en frustre ta victime.