LEÇON LIII.
LE CONTRAT SOCIAL.
En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même sous l'œil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce discours:
Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le sang, & par les intérêts.
Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:
N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait, nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous votre regne.... Y consentez-vous?....
Le harangueur court encore, & l'isle continue à être heureuse.
LEÇON LIV.
LES HOMMES POISSONS.
Un soir, en rentrant dans la ville, je m'arrêtai aux barrieres & m'y endormis. C'est alors que j'eus la vision dont je vais rapporter les principales circonstances. Je me crus assis sur le bord d'un grand vivier. Il étoit revêtu de marbre. Des poissons de tout âge & de toute grandeur alloient çà &, là en grand nombre, au milieu d'une eau bourbeuse. Une douzaine de pêcheurs, qui paroissoient les propriétaires en commun de ce vivier, se disputoient leur proie qui ne pouvoit cependant leur échapper. Ils étoient si acharnés au butin, qu'ils aimoient mieux massacrer les poissons, que de se les céder l'un à l'autre. Les pauvres captifs assez indifférens sur leur propre sort, mais poussés par la nécessité, alloient se présenter en foule n'importe auquel hameçon. En regardant au fond, autant que je le pus distinguer à travers l'onde fangeuse, il me sembla en voir quelques-uns qui aimoient mieux périr de besoin, que de servir à rassasier les pêcheurs avides qui les attendoient vainement. Je voulus intercéder pour les poissons auprès des pêcheurs. Du moins, leur dis-je, que votre intérêt vous touche! Si vous êtes jaloux de vous procurer une pêche abondante & saine, ayez soin d'aggrandir & de nettoyer le vivier. Pour mon salaire, on me proposa de m'envoyer au milieu des poissons pour les consoler. Je me réveillai à la morale: mais bientôt je me rendormis: & voici le reste de ma vision.
Non loin du vivier étoit un grand lac, au travers duquel couloit un grand fleuve, lequel se rendoit à la mer. Un géant passa par-là. Mon récit le toucha sur le sort des poissons. Il fut indigné de la cruauté & de l'incapacité des pêcheurs qui voulurent prendre la fuite à son aspect. Sa voix de tonnerre les retint. Il leur commanda de travailler sous ses ordres. Ils obéirent, dirigés & aidés par lui. Bientôt il s'établit à travers les terres une communication du vivier avec l'étang. Alors l'eau où les poissons nageoient avec peine, fut renouvellée. Alors les poissons eux-mêmes furent libres. Ils multiplierent comme les grains de sables du lac, & parvinrent dans peu au degré de perfection dont leur espece étoit susceptible.
Témoin de cette révolution, je me promis bien d'en faire le récit aux habitans de la Ville, aux portes de laquelle j'eus cette vision.
Ma tâche est remplie: qui habet aures, audiat.
LEÇON LV.
L'ÉCOLIER ET LA CLOCHE.
En ce tems-là, l'on disoit: un roi ressemble à un écolier qui appartient à des parens sort riches, lesquels payent pour lui une sorte pension. La loi ressemble à la cloche qu'on sonne à différentes heures du jour, pour appeller les habitans du gymnase, chacun à son devoir. Le son de la cloche est de rigueur, il faut qu'il se leve aussitôt qu'il l'entend, & qu'il se rende, à la minute, à ses divers exercices. Mais l'écolier riche, réveillé quelquefois en sursaut par le bruit importun de la cloche, se rendort presqu'aussitôt, & ne sort du lit que long-tems après ses camarades d'étude. On ferme les yeux sur cette conduite; & on lui laisse contracter impunément, par égard pour son bien, les défauts de paresse, de négligence, d'inexactitude & beaucoup d'autres qu'on châtie sévérement dans le reste des individus de la même maison. Il arrive de là qu'avec le tems il devient le plus pietre de tous les sujets du gymnase: & voilà l'éducation qu'on donne aux enfans des rois.
LEÇON LVI.
COMPARAISON N'EST PAS RAISON.
Si jamais cette phrase proverbiale a eu son application, c'est au parallele qu'on établit assez ordinairement entre un roi & un pere. Tout au plus seroit-il supportable entre le fondateur d'un peuple & le chef d'une famille. Mais un souverain par droit d'héritage ou d'élection, peut-il être comparé à un pere? Le foible le plus ordinaire des peres est de trop aimer leurs enfans, & de se laisser aveugler par l'amour paternel. En bonne conscience, beaucoup de rois ont-ils mérité ce reproche envers leurs sujets? La tendresse aveugle des peres envers leurs enfans est fondée, dit-on, sur ce que le bienfaiteur est plus attaché à son obligé, que l'obligé au bienfaiteur; & encore, sur ce qu'on aime son ouvrage. Or quel est l'obligé du roi ou de son peuple? À qui le roi doit-il la couronne? Et puis, le peuple est-il l'ouvrage de son roi? Le peuple est-il redevable de son existence à son roi? Le peuple n'existoit-il pas avant son roi? D'ailleurs, un roi n'est-il pas la créature de son peuple? Un monarque tient tout de ses sujets, & ils n'ont rien à hériter à sa mort. Qu'on cesse donc d'abuser des mots, & d'une comparaison sans raison & même dénuée de toute vraisemblance. Ce parallele est d'autant plus nuisible qu'il fait prendre le change, & qu'il a servi à affoiblir le regret qu'on devroit conserver du gouvernement paternel. C'est avec cette comparaison qu'on a fait consentir les hommes à quitter les mœurs patriarchales. Les souverains & les magistrats ont pris d'abord le nom de pere, pour gagner la confiance de ceux au-dessus desquels l'ambition seule les plaçoit.
Cependant, si les rois ne peuvent aimer leurs sujets comme leurs enfans, du moins ils se croyent le droit de les traiter en enfans; ils les amusent tant qu'ils peuvent pour en faire ce qu'ils veulent; ils ne daignent leur rendre compte de rien; ils les corrigent & les fouettent souvent jusqu'au sang, & de plus leur font payer les verges.