LEÇON LVII.

LE LEST DU NAVIRE.

On a comparé le gouvernement à un vaisseau. On a dit que le prince devoit en être regardé comme le pilote; & on a fait du sceptre un gouvernail, ou le timon de l'État.

On ne s'est pas encore avisé, que je sache, de compléter cette comparaison politique, en ajoutant que le peuple est le lest du navire. En effet, ainsi que le lest, il occupe la partie la plus basse de l'État. Comme le lest, il est composé de matieres viles & peu choisies. Tout est bon pour faire du lest, pourvu qu'il soit lourd & cependant facile à être remué. Le peuple a toutes les qualités requises; il ne paroît pas. Il est caché; & cependant c'est lui qui par son propre poids donne au vaisseau la vraie position qu'il doit avoir. Le pilote le plus expérimenté auroit beau manœuvrer avec tout l'art possible, il ne peut faire un pas certain, sans une suffisante quantité de lest. Je pourrois pousser plus loin encore le parallele; mais qu'il me suffise d'avoir montré que le peuple est le lest du navire politique. Quand donc les hommes cesseront-ils d'être peuple; quand donc voudront-ils jouer un rôle plus noble?


LEÇON LVIII.

LE COLOSSE À LA BASE D'OR.

Des philosophes ont comparé le despotisme à un colosse effrayant de loin, mais soutenu sur une base d'argille.

Les tyrans modernes ont été frappés de crainte à la vue de cette comparaison, qui leur a paru pleine de justesse. En conséquence, ils se sont dit: Profitons de l'avis, & donnons au colosse une base d'or, le métal le plus compact & le plus imperméable. Le despotisme ne sera pas sitôt renversé.

Cette politique nouvelle a parfaitement réussi; & les nations modernes, éblouies par l'éclat de la base du colosse, & frappées de sa solidité, se sont laissées enchaîner plus étroitement encore aux anneaux d'or de cette base.

Et en effet, depuis que le gouvernement est financier, tout va de bien en mieux pour quelques uns, & de mal en pis pour tous les autres.


LEÇON LIX.

LES SARMATES ET LES ROIS.

Les Sarmates, peuple feroce & belliqueux, tiroient du sang de leurs chevaux, & s'en abreuvoient: les souverains ne different des Scythes qu'en ce qu'ils n'attendent pas la nécessité & un tems de guerre, pour se repaître de la substance du peuple soumis à leur frein.