LEÇON LXXXIII.
LE PLAT DU SAGE.
En ces tems-là; un sage familiarisé avec le spectacle de la misere & des malheureux, fut admis à la table du riche. Après le repas, on lui demanda: eh bien! que vous semble de tous les mets qu'on vous a étalés?—On en a oublié un qui m'auroit chatouillé plus agréablement le palais.—Et lequel?—Le gland..... Le gland qui m'eût rappellé ce tems heureux où tous les hommes mangeoient au même plat, & chacun selon ses besoins. Alors, on ne mangeoit, dit-on, que du gland; mais du moins tout le monde en mangeoit; les uns ne s'alloient point coucher sans souper, tandis que leurs semblables ne pouvoient dormir, pour avoir trop soupé.
LEÇON LXXXIV.
LA COURTISANNE RÉGNANTE.
Je me promenois dans les carrefours de la capitale d'un grand empire. Un bruit sourd se fait entendre, comme un tonnerre éloigné. J'apperçois un char traîné par six coursiers, rivaux de l'éclair. Plusieurs citoyens graves, de se détourner avec indignation. J'étois jeune; je restai pour voir passer ce char d'or. Une femme en occupoit seule le fond. Qu'elle étoit belle, cette femme! Son sein, pour éblouir, n'avoit pas besoin d'une riviere de diamans de Golconde, qui le couvrait. À ses oreilles pendoient deux perles, le prix de deux provinces. Mais ses yeux éclipsoient tout cela. Sa bouche sourioit, comme celle de l'enfant ingénu, caressé par sa mere. La douceur caractérisoit tous ses traits. Qu'elle étoit belle, cette femme! Je demande son nom à un vieillard qui n'avoit pas eu le tems de fuir ce cortege: jeune homme, c'est la premiere des courtisannes du royaume. L'embonpoint de cette belle femme dévore, à lui seul, la substance de vingt millions d'hommes. Les hommes, en se donnant un chef, ont cru s'affranchir de plusieurs tyrans. Il n'en est rien. Quand le chef devient l'esclave d'une femme, le peuple a autant de maîtres que cette femme a de caprices; & une femme, belle & maîtresse d'un roi, n'a pas pour un caprice. Le vice, sous le masque de la beauté, est bien puissant. Pourquoi, m'écriai-je, en quittant le vieillard, pourquoi la vertu ne se rend-t-elle pas aussi aimable que le vice; pourquoi ne cherche-t-elle pas autant que lui à plaire aux hommes? Elle en obtiendroit certainement la préférence.—Le vieillard me rappella pour me dire: Jeune homme! ne blasphême pas la vertu; le vice n'a que les armes de la séduction & l'empire du moment. Il ne seroit pas de la dignité de la vertu de s'abaisser à ces petits moyens, à ces vils maneges.