LEÇON LXXXV.
TABLEAU DE PARIS.
En ce tems-là; un soir d'automne, un vieillard penseur se trouvoit assis sur le penchant d'une colline qui dominoit la capitale d'un grand empire. La nuit vint. Le calme, dont il étoit environné, lui permit de prêter l'oreille au bruit confus qui s'élevoit du sein de la ville voisine, semblable au murmure sourd des eaux de la mer.
Que font-ils, au milieu de ces amas de pierres, s'écria alors le bon vieillard, que font-ils les enfans des hommes? Sous ce dôme, des prêtres sans pudeur psalmodient le nom d'un Dieu, dont ils ne démentent que trop la providence par leur conduite. Plus loin, un troupeau de femmes cloîtrées, semblables à un bercail où s'est glissé le loup ravisseur, chantent des hymnes pieuses, sans les comprendre, tandis que leur imagination, souillée par leurs extâses, rêve un bonheur dont elles regrettent l'indiscret sacrifice. Plus loin, enfermé dans son cabinet solitaire, un publicain, d'un trait de plume, affame toute une province dont il a acheté la dépouille au prix de son honneur. Sa femme, loin de lui, parée pour le crime, va provoquer la vieillesse lascive d'un homme d'État. Chacune de son côté, ses filles marchent sur les pas de leur mere. Quel est ce cri perçant? C'est celui d'un vieillard pauvre, & n'ayant d'appui que son bâton. Son fils, qui le méconnoît, frédonne dans un char rapide, traîné par des coursiers fougueux; & dans un carrefour le char du fils, qui frédonne une arriette, passe sur le corps de son pere renversé. À l'écart, entre quatre murailles nues, une famille entiere s'exhorte à la mort, puisque des voisins riches & sans pitié lui refusent le premier soutien de la vie. Dans cette salle, des marchands s'accusent tour-à-tour d'infidélité dans leur commerce, & tous ont raison. Mais le plus pauvre payera les dépens. Ces soupirs étouffés qui percent avec peine les noirs cachots de cette prison d'État, m'annoncent les martyrs de la véracité. Ils ont fait retomber sur eux les chaînes du pouvoir arbitraire qu'ils avoient voulu secouer & rompre, en faveur de leur compatriotes. Quelle foible lueur brille à l'extrêmité de la ville? C'est la lampe d'un sage. Il veille aux portes du crime. Il s'est approché de la demeure du vice, pour le démasquer & pour le peindre. Semblable à l'abeille laborieuse, il a fait son butin, pendant le jour, en parcourant toutes les classes de la société; il se retire la nuit pour rédiger ses observations, & pour composer des remedes aux plaies honteuses dont il voit ses semblables couverts.