LEÇON XCIII.

DIALOGUE ENTRE LE SCEPTRE ET LA HOULETTE.

La Houlette.

Tu es devenu bien orgueilleux, depuis que tu es d'or. Jadis nous ne faisions qu'un. As-tu oublié que nous étions du même bois?

Le Sceptre.

Tu parles de loin. Mais, depuis que j'ai profité des circonstances, tant que les hommes voudront bien courber la tête sous mon poids, je continuerai à peser sur eux. Vas! un peuple est plus aisé à conduire qu'un troupeau. Les hommes sont encore plus debonnaires que les moutons.

La Houlette.

Mais, à la longue, le joug peut sembler lourd. Si on venoit à le secouer; si on venoit à briser le sceptre, & à ne permettre aux rois que l'usage de la houlette!....

Le Sceptre.

Je ne crains pas plus cela, que de voir le sceptre passer entre les mains des bergers.

La Houlette.

Prends-y garde. Il ne faut qu'un instant d'humeur. Les Dieux ont déjà vu leurs statues d'argent, métamorphosées en vaisselles plattes. Un jour pourra venir, où l'on fera du sceptre un hochet, une marotte dont le peuple s'amusera.

Le Sceptre.

Le peuple est un enfant trop vieux & trop grand.

La Houlette.

Vah! le tems me vengera de tes dédains.

LEÇON XCIV.

En ce tems-là; un berger se pavanoit en marchant à la tête de son troupeau. Il se disoit, chemin faisant: Les moutons sont nés pour les bergers; rien de plus certain! Il est clair que la laine qu'ils portent, fardeau incommode pour eux pendant l'été, est pour habiller le berger en hiver. Le lait des chevres est moins pour élever leurs petits, que pour désaltérer le berger. Ils paissent, sans doute, pour être servis plus gras sur la table des bergers.

Ce propos du berger, entendu par ses moutons, mît le comble à leurs mécontentemens, & les porta à la derniere extrêmité. Ils tinrent conseil. Avons-nous donc besoin d'un berger pour paître, ou pour faire des petits? Comment vivions-nous avant de sortir des bois; nous étions moins soignés mais plus vigoureux qu'aujourd'hui.

Pendant le sommeil du berger & des chiens, les moutons convinrent de prendre la fuite; & de gagner la forêt voisine, pour y vivre, comme ils vivoient dans l'âge d'or. Ce qu'ils firent.


LEÇON XCV.

LA COURONNE D'OR ET LE CHAPEAU DE PAILLE.

En ce tems-là; un roi n'avoit en ce moment-là que sa couronne d'or pour garantir sa tête des rayons brûlans du soleil d'août, à midi. Un pauvre berger n'avoit pas d'assez grands yeux pour contempler cette couronne d'or. Le roi lui dit: eh bien! changeons ensemble. Donne-moi ton chapeau de paille pour ma couronne d'or. Le berger n'hésita pas. Mais, peu de tems après, se sentant brûlé par le soleil, il dit au prince: je défais le marché, j'aime encore mieux mon chapeau de paille, qui me met à l'abri, que votre couronne d'or qui brûle au soleil, mais qui ne garantit pas de ses rayons brûlans.


LEÇON XCVI.

LE SOLEIL ET LA MONTRE.

En ce tems-là; quelle heure est-il (demanda un jour à un vieux berger un jeune roi égaré dans la campagne)? Prince! il est midi au soleil.—Pour toi, (reprit le jeune prince) mais pour moi, l'aiguille de ma montre n'est qu'à la onzième heure; iroit-elle mal? Non! (s'écria quelqu'un de la suite du monarque). Certainement, c'est le soleil qui se trompe.

Le berger, homme de sens, s'éloigna en haussant les épaules, & disant tout bas: vous avez beau dire & beau faire, tous tant que vous êtes à la cour; le tems ne va pas plus ou moins vîte pour les rois que pour les pasteurs. Chacun à son horloge; mais il n'y a qu'un soleil pour tous.