LEÇON XCVII.

LE TOMBEAU DES ROIS.

Un pasteur Nomade rencontra un jour dans ses courses de belles ruines d'un édifice antique, retraite des oiseaux de passage. Il en visita l'intérieur, trouva beaucoup plus de place qu'il n'en falloit pour s'y loger commodément lui & son troupeau. Il résolut d'y établir sa demeure; il étoit d'âge à se fixer. Il appliqua à son usage tout ce qui se rencontra sous sa main. Maître de ces lieux abandonnés depuis plusieurs siecles, il disposa de tout à son gré, certain de n'être point troublé dans sa propriété.

Un savant, envoyé à grand frais par le prince régnant, pour faire une recherche exacte & une description détaillée de tous les monumens antiques qui se trouveroient dans ses États, n'oublia pas dans son voyage Pittoresque les ruines qui servoient d'asyle au vieux pasteur Nomade. Il entre, & après avoir porté autour de lui un œil observateur, il dit au berger: ami, sais-tu bien que ce qui te sert aujourd'hui de maison, étoit jadis un tombeau.

Le Pasteur.

À la bonne heure; dans ce cas, ce vieux bâtiment reprendra bientôt son ancienne destination.

L'Antiquaire.

C'étoit le mausolée d'une famille souveraine.

Le Pasteur.

Vous ne flattez pas peu ma vanité, en m'apprenant qu'un jour, moi pauvre berger, partagerai la sépulture des rois. Mais, je l'avouerai, je ne suis pas pressé de jouir de cet honneur.

L'Antiquaire.

Sais-tu bien que ce vase, que tu as converti en ruche, étoit une urne qui contenoit la cendre d'un grand monarque.

Le Pasteur.

Ah! ah! & les ordonnances de ce grand monarque étoient elles aussi douces que le miel de mes abeilles? J'en doute.

L'Antiquaire.

C'étoit un tyran.

Le Pasteur.

Tout ceci a donc été fait pour un tyran.

L'Antiquaire.

Oui.

Le Pasteur.

C'étoit bien la peine.

L'Antiquaire.

Qu'as-tu fait de la cendre?

Le Pasteur.

Tu en vois quelque part dans mon foyer; elle sert à couvrir mon feu; & le reste à ma lessive.

L'Antiquaire.

Tu n'as rien trouvé de plus.

Le Pasteur.

Je n'ai pas beaucoup cherché. Regardez vous-même.

L'Antiquaire.

Comment? Le caveau funéraire de la reine est aujourd'hui une étable à vache.

Le Pasteur.

Pourquoi pas?

L'Antiquaire.

Mais je ne me trompe pas. Quoi! le buste d'un empereur sert de contrepoids à la porte d'un berger.

Le Pasteur.

J'ai profité du crampon de fer que j'y ai remarqué; desorte que depuis que je me suis avisé de le suspendre derriere ma porte, ma cabane ne craint plus le vent du nord.

L'Antiquaire.

Un chef-d'œuvre, dégradé à ce point.

Le Pasteur.

Cet empereur dont tu admires ici la tête, n'a peut-être pas fait autant de bien seulement au monde, que son buste m'est utile en ce moment.

L'Antiquaire.

J'ai ordre du prince de l'emporter.

Le Pasteur.

Emporte, mais je veux un dédommagement.

L'Antiquaire.

Quelqu'il soit, il te sera accordé.

Le Pasteur.

Eh bien! pour ma récompense, promets-moi de dire au prince que tu as vu la cendre d'un grand roi servant à la lessive d'un berger, son urne cinéraire converti en ruche à miel, & son buste de marbre suspendu derriere la porte d'une chaumiere. Tu diras aussi à la reine que le caveau de son aïeule n'est plus aujourd'hui qu'une étable. Tu diras tout cela.

L'Antiquaire.

Oui, oui!

Le Pasteur.

Tu n'oubliras rien.

L'Antiquaire.

Non! non!..... Voilà un berger qui seroit mauvais courtisan.


LEÇON XCVIII.

LE ROI-BERGER.
CONTE PASTORAL,
PAR LE BERGER SYLVAIN.

Pendant les fêtes consacrées aux déguisemens, un bon roi, jeune encore, se fit berger. Un chapeau de paille sur la tête, une houlette à la main, le visage couvert d'un masque, il sortit précipitamment de son palais, débarrassé de toute sa suite, & ne gardant pour l'accompagner, qu'un de ses plus fideles sujets, devenu son intime ami. Dans cet équipage, il prit le chemin des champs & alla se fixer dans le fond de l'une de ses provinces les plus agréables. Il se mêla aussitôt parmi les pasteurs du lieu. Une bergerie venoit de perdre son possesseur; il en fit l'acquisition, pour se livrer tout entier aux douces occupations & aux plaisirs purs des bergers. Il sembloit qu'il fût né pour cette condition paisible. Son nouvel état lui plût tant, qu'il oublia bientôt les honneurs de la royauté, & ne s'apperçut point que les fêtes consacrées aux déguisemens étoient passées.

Cependant l'inquiétude regnoit à la cour du prince. On vit même des courtisans pleurer. On chercha le roi partout où il n'étoit pas. Il n'y eut que ceux qui l'approchoient de plus près & qui soupçonnoient ses goûts, qui s'aviserent de parcourir les provinces & de se disperser dans les campagnes. Ils le trouverent enfin à la tête d'un troupeau, caressant son chien & chantant un air gai.

Prince! que faites-vous!..... Reprenez votre sceptre & remontez sur le trône. Vos sujets vous attendent; & la princesse que le dernier traité de paix vous destine pour compagne, arrive. Venez!...

Mes amis! c'en est fait! vous venez un peu trop tard. La houlette me semble moins lourde que le sceptre. Mon chapeau de fleurs pese moins sur ma tête, qu'une couronne. Et je suis plus à mon aise sur ce siege de gazon, que sur un trône d'or. Mes sujets ne peuvent jamais m'être plus fideles que mes moutons, & que le gardien de mon troupeau. Et je doute que la princesse que le dernier traité de paix me destinoit, me plaise davantage que la pastourelle que mon cœur vient de se choisir. Quand on a été roi & berger, & quand on a le choix entre l'un ou l'autre, on reste berger.


LEÇON XCIX.

LA REINE-BERGERE.
CONTE PASTORAL.

Zerbin.

Je l'aurai fait attendre. Doublons le pas. Mais qu'apperçois-je, près de la fontaine.... Ce n'est pas elle. Quelle est cette femme si richement parée? J'aimerois bien mieux y voir ma Zerbine, avec son chapeau de paille couronné de fleurs. Elle devroit y être, cependant. Approchons.

Zerbine.

C'est lui. Comme il va ouvrir de grands yeux. Je suis sûre qu'il ne me reconnoîtra pas.

Zerbin.

Je n'oserai jamais..... C'est sans doute la fille d'un roi.

Zerbine.

Ne lui parlons pas d'abord. Mais faisons lui des signes.

Zerbin.

Est-ce bien à moi que ce geste s'adresse?..... Suis-je bien seul ici?.... Avançons.... Qu'ai-je donc à craindre? Grande princesse, pardonnez... Mais je ne me trompe pas. C'est toi, ma Zerbine. Quoi!....

Zerbine.

Eh oui! c'est moi; c'est ta Zerbine. Ta surprise & ton impatience sont extrêmes. Écoute!... Comme tu vois, je suis arrivée la premiere au rendez-vous.... Ce que n'auroit pas dû permettre mon cher Zerbin.

Zerbin.

Je n'ai pas eu le courage de quitter mon pere que je ne l'aie vu endormi.

Zerbine.

C'est bien!... Que je te raconte mon avanture! Je t'attendois ici avec une provision de fruits & de laitage comme nous étions convenus. Pour abréger le tems de ton absence, j'essayois la chanson si tendre que tu me donnas à ma fête, & dont je ne sais pas encore bien l'air. J'en étois à peine au refrein qui me plaît tant;

Si Zerbin étoit roi,
Zerbine seroit reine.

quand je vis accourir une femme grande comme moi, mais d'une beauté fiere & imposante.

Zerbin.

Elle n'avoit pas tes graces, j'en suis bien certain, sans l'avoir vue.

Zerbine.

Ne m'interromps donc pas. Elle s'avance vers moi précipitamment.... Je me recule par respect & aussi par crainte. Elle étoit éblouissante, mais elle avoit l'air égarée. Jeune bergere, me dit-elle, bannis toute frayeur & conserve-moi la vie. Tu vois une reine, précipitée du haut de son trône, chassée de ses États & poursuivie par des ennemis acharnés. Le soleil est déjà sur son déclin, & depuis son lever, je n'ai pas encore pris de nourriture. Je lui dis: si du lait, des fruits & un gâteau étoient dignes de vous.... Donne, donne toujours. Et je la vis dévorer ce que nous devions manger ensemble. Ce n'est pas tout, reprit-elle, changeons d'habits, à l'instant. Les momens me sont chers. Et en même-tems je la vis jetter sur le gazon ce sceptre d'or & cette couronne de diamans, que tu vois, & aussi ce beau manteau d'écarlate qui me pese tant sur les épaules. Je l'aidai à endosser mon vêtement de lin qui fût un peu étroit pour elle.

Zerbin.

Je le crois. Est-il deux femmes au monde qui aient la taille svelte de Zerbine.

Zerbine.

Laisse-moi achever. Elle s'empara de mon chapeau avec ses fleurs, & de ma houlette avec la guirlande que je voulois garder à toute force. Mais il ne fut pas possible. Ma chere, me dit-elle, il faut que l'illusion soit complette. La richesse de mes habits te dédommagera du sacrifice. Tu pourras faire le bonheur du berger que tu aimes, en lui apportant pour dot tous ces trésors.

Zerbin.

Nous n'avons pas besoin de tout cela pour nous aimer.

Zerbine.

C'est ce que je lui ai répondu. Mais elle me quitta presqu'aussitôt, en m'embrassant & en m'ajoutant; bergere, n'envie pas le sort des reines. Adieu. Souviens-toi de moi. Je ne t'oublierai jamais. Puissé-je te donner bientôt de mes nouvelles.

Zerbin.

Zerbine!

Zerbine.

Eh bien!

Zerbin.

Retournons vîte au hameau. Il ne seroit pas prudent que nous restions dans les champs avec ces beaux habits. Ceux qui poursuivent la reine t'enleveroient sans examen, & peut-être... Allons nous en sans tarder. Je crois déjà les entendre.... Comme tu es belle, ma Zerbine!..... Mais je sens que je ne puis t'en aimer davantage.

Zerbine.

Et moi, quand bien-même je serois effectivement reine, comme j'en ai l'air, je sens que je ne t'en aimerois pas moins.

Zerbin.

Veux-tu permettre à un pauvre berger de t'offrir son bras.

Zerbine.

Ah! Zerbin! viens! que je te serre dans les miens!

Zerbin.

Mais qu'as-tu donc aux doigts?

Zerbine.

Ce sont des anneaux & des pierres précieuses.

Zerbin.

Qu'allons-nous faire de tout cela?

Zerbine.

Je n'en sais rien.... Il me vient une idée. Il faut conserver toutes ces belles choses; quand cette pauvre reine me donnera de ses nouvelles, comme elle me l'a promis, nous ne lui renverrons tout cela, que sous la condition de me rendre ma guirlande.

Zerbin.

Ah! Zerbine!.....

Zerbine.

N'en ferois-tu pas autant, pour ravoir le nœud que j'ai attaché à tes beaux cheveux?

Zerbin.

Ah! sans doute.

Tout en conversant ainsi, ces deux amans cheminoient vers le hameau. Mais, quel moment pour Zerbin. Des gens armés se jetterent sur Zerbine..... Cependant instruits de leur méprise, & touchés de la naïveté de ses réponses, ils passerent outre, sans perdre de tems. Arrivés au village, on accourut en foule du plus loin qu'on les apperçut. La nouvelle circula en un moment. On assiégea la cabane de la mere de Zerbine. Les bergeres sur-tout ne pouvoient se lasser d'examiner d'un œil avide, toutes les différentes pieces d'habillemens de la pastourelle, qui se mit à son aise, le plutôt qu'elle put, en se couvrant de l'un de ses habits ordinaires. La ceinture de pierreries, le collier de perles à plusieurs rangs, les cercles d'or, les pendans d'oreilles, les boucles, les agraffes, la couronne sur-tout, tous ces différens ornemens royaux passerent tour-à-tour de main en main. On en essaya quelques-uns. Malheureusement il faisoit trop nuit. Les plus coquettes brûloient d'impatience d'aller se regarder sur le plus prochain ruisseau. Cette ivresse dura plusieurs jours. Les vieillards de la contrée se perdoient en conjectures, & se faisoient écouter des jeunes avec l'attention la plus suivie. Quelques-uns d'entr'eux, en maniant le sceptre, se dirent: il est bien lourd. Ce sceptre pese plus que nos houlettes.

Zerbine ne fut pas long-tems sans entendre parler de la reine. Un jour on la vit venir accompagnée d'une suite nombreuse; mais elle voulut entrer seule dans le hameau. On la conduisit chez la mere de Zerbine. Là, elle raconta comme elle avoit eu le bonheur de ne point être reconnue sous son travestissement, comment elle pénétra jusque chez un souverain allié à sa maison. Comment elle l'intéressa & en obtint un secours pour remonter sur le trône, & punir l'usurpateur. Cette reine courageuse ne s'étoit annoncée dans le village que par sa suite. Car pour elle, elle parut devant Zerbine avec les habits de cette bergere. Zerbin qui étoit présent, lui dit: grande reine, vous venez sans doute reprendre vos riches vêtemens. On vous les a réservés intacts; mais vous ne les aurez, ajouta vivement Zerbine, qu'en m'apportant ma guirlande.—Tu parois bien attachée à cette guirlande.—Autant que vous à votre couronne.—Puisque cela est ainsi, garde mes habits; car dans mes courses, je n'ai pas conservé ta guirlande.—Zerbin, oh non! reine trop généreuse. Remportez tous ces trésors. Si jusqu'à présent nous avons échappés à l'envie, nous le devons à notre indigence.—Mais du moins, demandez-moi quelque grace: tout ce que vous désirerez, vous sera accordé.—Écartez à jamais la guerre de notre hameau paisible: nous serons toujours assez heureux. Et pour conserver la mémoire d'un événement qui nous sera toujours cher, puisque l'issue vous a été favorable; qu'on éleve près de la fontaine, où vous avez rencontré Zerbine, un monument durable, sur lequel on lise ces mots:

ICI
UNE REINE
FUT TROP HEUREUSE
DE DEVENIR
BERGERE.

La reine se prêta au desir du berger, & tous les ans, tant qu'elle a vécu, ne manqua pas de venir en pélerinage à la fontaine, & d'y célébrer une fête champêtre, sous les habits de bergere.