LE GLAS INTÉRIEUR
Comme autrefois pâle et serein
Je vis, du moins on peut le croire,
Car sous ma redingote noire
J'ai boutonné mon noir chagrin.
Sans qu'un mot de mes lèvres sorte,
Ma peine en moi pleure tout bas;
Et toujours sonne comme un glas
Cette phrase: Ta mère est morte!
Au bois de Boulogne on me voit,
Comme un dandy que rien n'occupe,
Suivre à cheval un pli de jupe
Sous l'ombre du sentier étroit.
Même quand le galop m'emporte,
Ma peine vole sur mes pas,
Et toujours sonne comme un glas
Cette phrase: Ta mère est morte!
A l'Opéra, comme autrefois,
Je tiens au bout de ma lorgnette
La Carlotta qui pirouette
Ou Duprez qui poursuit sa voix.
A la musique douce ou forte
Ma peine mêle son hélas!
Et toujours sonne comme un glas
Cette phrase: Ta mère est morte!
1848.
LA NEIGE
FANTAISIE D'HIVER
La bruine toujours pleure
Sur notre sol consterné;
Le soleil piteux demeure
De brouillards enfariné.
La neige, fourrure blanche,
Ourle le rebord des toits;
Elle poudre chaque branche
De la perruque des bois.
Sous son linceul, elle enferme
Les plus lointains horizons;
A la barbe du dieu Terme
Elle suspend des glaçons.
Dans ses rêts froids et tenaces,
Au vol elle abat l'oiseau,
Et se durcissant en glaces,
Fige le poisson dans l'eau.
Sur la vitre des mansardes
Elle étale ses pâleurs,
Et fait aux lunes blafardes
Un teint de pâles couleurs.
Des Vénus trop court vêtues
En cachant la nudité,
La neige tisse aux statues
Un voile de chasteté.
Bonne en ces heures maussades,
En ces mortelles saisons,
Elle fournit des glissades
Pour le jeu des polissons!
Elle coiffe la montagne
D'un cimier fol et changeant,
Et jette sur la campagne
Son manteau de vif-argent.
Sous les pieds de la fillette
Elle étend son blanc tapis,
Et pour l'amant qui la guette
Rend ses pas plus assoupis.
Elle attache la pituite
Au nez transi des bourgeois;
Mais au rêveur qui médite
Elle dit, trouvant la voix:
«C'est moi qui suis ta Giselle,
Ta vaporeuse willi;
Je suis jeune, je suis belle,
J'ai froid;—ouvre-moi ton lit?
Déposant ma houppelande
Et mes gants en peau de daim,
Je te dirai la légende
Du grand paradis d'Odin.»
Or, un poëte un peu tendre
Et qui chez lui fait du feu,
Ne peut jamais faire attendre
Une fillette à l'œil bleu!
1er janvier 1850.