SONNET

Parfois une Vénus, de notre sol barbare,

Fait jaillir son beau corps des siècles respecté,

Pur, comme s'il sortait, dans sa jeune beauté,

De vos veines de neige, ô Paros, ô Carrare!

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,

Dans la source des bois luit un dos argenté;

De sa blancheur subite une divinité

Droite et nue, éblouit le chasseur qui s'égare.

A Stamboul la jalouse, un voile bien fermé

Parfois s'ouvre, et trahit sous l'ombre diaphane

La cadine aux longs yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,

Tu m'as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,

Corps de déesse grecque, à tête de sultane!

1850.

MODES ET CHIFFONS
SONNET

Si comme Pétrarque et le vieux Ronsard,

Viole d'amour ou lyre païenne,

De fins concettis à l'italienne,

Je savais orner un sonnet plein d'art;

Je vous en ferais, fée au bleu regard,

Dans le pur toscan que l'on parle à Sienne,

Ou dans un gaulois de saveur ancienne,

Sur votre arrivée ou votre départ;

Sur vos gilets blancs et vos amazones,

Sur les frais chapeaux, roses, noirs ou jaunes,

Que fleurit pour vous madame Royer,

Sur le Chantilly bordant vos mantilles,

Sur vos peppermints et sur vos manilles;

Mais je n'en fais qu'un—pour te l'envoyer.

1851.

LES LIONS DE L'ARSENAL, A VENISE
(IMITÉ DE GŒTHE)

Deux grands lions, rapportés de l'Attique,

Font sentinelle aux murs de l'Arsenal,

Paisiblement;—et près du couple antique

Tout est petit: porte, tour et canal.

Ils semblent faits pour le char de Cybèle,

Tant ils sont fiers; et la mère des Dieux

Voudrait au joug ployer leur cou rebelle,

Si pour la terre elle quittait les cieux.

Mais maintenant ils gardent la poterne,

Tristes, sans gloire; et l'on entend ici

Miauler partout le chat ailé moderne,

Que pour patron Venise s'est choisi!

1851.

FRAGMENTS
Intercalés dans l'opéra: Maître Wolfram.