I
Le voilà ! Nous le tenons ! C’est bien lui ; c’est le fameux Anglais mangeur d’opium, que ni M. Paul de Musset, ni l’éditeur Charpentier, ni l’éditeur Lemerre n’ont pu dénicher où que ce soit, pour compléter leurs éditions des Œuvres… complètes d’Alfred de Musset.
Et vraiment, la disparition complète de ce volume était un deuil pour les admirateurs du poète, dont l’œuvre entière, jusqu’en ses minuties, est aujourd’hui réunie et livrée à la postérité. Quoi ! des canevas de pièces égarées, des bribes de poèmes à peine ébauchés, des fragments de lettres auraient été recueillis, classés, réimprimés, et au travers du crible où l’on a passé ces paillettes d’or, on aurait laissé échapper un lingot, un livre, un livre, entendez-vous bien ? un livre de plus de deux cents pages !
Le Moniteur du Bibliophile souffrait de cette lacune. Un ouvrage signé d’un des plus glorieux noms de France était perdu : nous l’avons retrouvé et nous ne réclamons d’autre récompense honnête que la gratitude de tous ses amis.
Lorsque M. Charpentier publia, il y a quelque dix ans, l’édition in-octavo des Œuvres d’Alfred de Musset, annoncée comme complète et définitive, un fanatique du poète s’indigna des prétentions du libraire ct consigna ses récriminations dans une brochure de dix-neuf pages, parue chez Pincebourde, en 1867, sous le titre d’Étude critique et bibliographique des Œuvres d’Alfred de Musset, pouvant servir d’appendice à l’édition dite de souscription. Ce pamphlet, écrit sur le ton de la plus vive irritation, et dont je soupçonne Asselineau d’être l’auteur, encore que la langue y soit quelquefois violée, taxe d’impiété fraternelle, ou peu s’en faut, la négligence de M. Paul de Musset, et de trahison, ou peu s’en faut, l’incurie de M. Charpentier. A Dieu ne plaise que j’épouse une querelle, à mon sens, beaucoup trop envenimée !
S’il est vrai que cette édition mente à son titre par quelque endroit, il ne suit pas de là qu’il faille rejeter M. Paul de Musset et M. Charpentier hors du sein de l’orthodoxie bibliographique ; car ni l’un ni l’autre n’étaient tenus par la gorge de posséder les parties quasi-introuvables de l’œuvre d’Alfred de Musset. Que diable ! on ne coiffe pas ainsi les gens du bonnet d’âne !
L’auteur de l’acrimonieuse brochure dénonce impitoyablement les erreurs, omissions, lacunes, interpolations de texte et de date dont on s’est rendu coupable. L’omission qui lui tient le plus à cœur et qui lui semble la plus inexplicable, est celle de l’Anglais mangeur d’opium. Il s’étonne qu’après la note, d’ailleurs dédaigneuse, que M. Paul de Musset y consacre dans sa notice sur son frère (voir le volume des Œuvres posthumes), et la mention qui en est faite en tête du catalogue des ouvrages d’Alfred de Musset, ce livre ait été banni d’une édition tant vantée : « Que le livre fût bon ou mauvais, poursuit-il, là n’est pas la question, quoiqu’il vaille beaucoup mieux que ne veut le faire croire le frère de l’auteur ; mais il nous semble hardi, dans une publication si soigneusement lancée et annoncée comme définitive de l’œuvre complète d’un de nos premiers poètes contemporains, de supprimer ainsi son premier livre, après en avoir cependant constaté, à deux reprises, l’existence et l’authenticité d’ailleurs incontestables. » Encore une fois, critique vétilleux, ces messieurs ne sont pas les sacriléges que vous dites : ils ne suppriment pas, ils ne tronquent pas, ils n’élaguent pas ; au contraire, ils font pour le mieux, et s’ils vous privent de l’Anglais mangeur d’opium, c’est qu’ils ne l’ont pas. Croyez-en, au moins, M. Paul de Musset, qui l’avoue de la meilleure grâce du monde, dans le passage suivant de sa Biographie d’Alfred de Musset, parue l’an dernier chez Charpentier :
« Alfred à dix-huit ans s’estima heureux d’avoir à traduire de l’anglais un petit roman pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté ce titre simple : le Mangeur d’opium. L’éditeur voulut absolument l’Anglais mangeur d’opium. Ce petit volume dont on aurait, sans doute, bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd’hui, fut écrit en un mois. Le traducteur, sans être trop inexact, introduisit dans les rêveries du héros étranger quelques-unes des impressions que lui avait laissées le cours d’anatomie descriptive de M. Bérard. Personne ne prit garde à cette publication sans nom d’auteur. »
Or, il y avait, dans Paris, un enragé Mussolatre qui ne désespérait pas de rencontrer ce Mangeur d’opium, qui se dérobait aux éditeurs avec une adresse de Peau-rouge. Un beau jour de 1868, ce déterminé chasseur de livres, artiste aussi distingué que bibliophile heureux, j’ai nommé M. Charles Soto, réussit à forcer la bête sur le parapet d’un quai.
A partir de ce moment, Soto devint le « cauchemar du libraire et de l’amateur. » Il alliait la malice à la férocité. Il entrait dans une boutique et s’adressant à l’employé : « Vous avez un Musset complet ?… Bien. Dites-moi donc si le Mangeur d’opium est dans ses Œuvres posthumes ou dans ses Mélanges de littérature ? » D’autres fois, il demandait qu’on le lui prêtât pour une petite vérification ! Le perfide ! Abordant un riche collectionneur, il le prenait familièrement par le bras, et d’un air d’innocence : « Il y a longtemps que je voudrais avoir votre sentiment sur le Mangeur d’opium de Musset ! » Et le riche collectionneur, atterré, blêmissait. Le jour vint où ceux qu’il torturait ainsi faillirent goûter les fruits amers de la vengeance. La maison qu’il habitait au coin de la rue de Rivoli fut incendiée en 1871, et, quand il rentra dans Paris, une partie de ses chers livres flambait au feu de la guerre civile.
Mais le Mangeur d’opium était sauvé !
M. Soto n’a pas voulu que le seul exemplaire connu d’un ouvrage inconnu d’Alfred de Musset courût de nouveau les risques d’un pareil sinistre. Avec un désintéressement et une complaisance qui nous touchent infiniment, il a consenti à nous le confier pour être réimprimé dans le Moniteur du Bibliophile.
Et nous nous acquittons.