II
L’Anglais mangeur d’opium est le premier livre d’Alfred de Musset, et, par l’étendue, l’un des plus importants qu’il ait écrits en prose. Il n’est primé, dans l’ordre chronologique, que par la petite poésie de la Branche de Myrte, insérée dans la Psyché de 1826, une autre dans un journal de Dijon, et sa Thèse latine imprimée en 1827 ; à moins que des fouilles plus heureuses n’amènent à la surface quelque morceau peu important produit dans l’intervalle, et j’en doute.
L’édition originale, et qui, grâce à nous, ne sera plus unique, est un in-12 de 221 pages, y compris XVI feuillets préliminaires, sous ce titre :
L’Anglais mangeur d’opium, traduit de l’anglais par A. D. M. (Paris, Mame et Delaunay-Vallée, libraires, rue Guénégaud, no 25. MDCCCXXVIII. — Imprimerie de Cosson, rue Saint-Germain-des-Prés, 9.)
L’original anglais, intitulé Confessions of an English opium eater, est du célèbre Thomas de Quincey, mort deux ans après son traducteur, en 1859. Paru, d’abord, dans le London magazine de 1821, puis en un volume in-12, en 1822, il a été plusieurs fois retouché, enjolivé, augmenté par l’écrivain, et n’a pas eu moins de sept éditions de l’autre côté du détroit, où Quincey a laissé une renommée d’humoriste des mieux établies.
Charles Baudelaire s’est épris, par idiosyncrasie (par singularité de tempérament : ce joli mot est de son vocabulaire) du livre de Thomas de Quincey. La seconde partie de ses Paradis artificiels : Opium et Haschisch, n’en est qu’une éloquente paraphrase, et le scoliaste confesse qu’il s’est contenté de dérouler « ce merveilleux livre comme une tapisserie fantastique aux yeux du lecteur. »
Thomas de Quincey, philosophe trop subtil, moraliste très entaché de fatalisme, historien d’imagination vagabonde, au demeurant plein d’esprit, d’honneur et d’humanité, se fit mangeur d’opium à la suite d’une escapade de jeunesse que vous lirez tout à l’heure dans la poétique narration qu’il en a faite. Vous le verrez au début absorbant l’opium pour oublier la faim, puis, à la fin, pour voyager en fantôme au milieu des civilisations antiques, vers lesquelles le portaient naturellement de fortes études classiques.
Thomas de Quincey eut l’héroïsme de s’offrir en holocauste au poison, et le courage de tenir registre de ses voluptés et de ses souffrances. L’action de l’opium sur son organisme est décrite par lui dans toutes ses phases. Elle étend un voile autour de sa tête, mais assez transparent pour le laisser voir au travers. C’est une manière d’extase panoramique. Il a des visions gigantesques, énormes, où la proportion des objets est centuplée ; il entrevoit des architectures colossales, dorées d’un soleil assyrien. Il réveille dans leur torpeur et les dieux grimaçants de l’Inde, et les mythes orientaux, et les sphynx endormis sur leurs mornes croupes au milieu des sables brûlants d’Afrique, et les grêles ibis de la hiératique égyptienne, haut-perchés sur leurs pattes sacrosaintes. Figurez-vous le roman terrible d’un archéologue, sain de corps et d’âme, qui s’inocule volontairement le venin de la folie, qui sophistique en lui la notion de la perception exacte, et s’enfonce à l’aventure dans des fouilles qu’il n’est plus maître d’arrêter. C’est cette expérience tentée sur son individu, au mépris de toute hygiène, que raconte de Quincey dans ses Confessions. Il se met lui-même en scène, dans cette clinique de la témérité humaine.
La maladie le terrasse, la fièvre du rêve l’obsède ; ses nerfs se tendent comme la corde d’un arc, et il continue à se gorger d’opium. L’illusion du rêveur est d’autant plus forte, que son érudition la peuple d’êtres historiques reconnaissables à leurs attributs : au moment où il va perdre l’équilibre dans l’espace infini, sa mémoire de savant est là qui apporte des pierres angulaires aux monstrueux édifices bâtis par son imagination, et leur donne les couleurs de la réalité. Il loge des mondes dans sa tête, au risque de la faire éclater comme une chaudière excédée. Martyre plus douloureux que celui d’Ixion, des Danaïdes ou de Prométhée, ces damnés de la mythologie !
Thomas de Quincey eût dû y laisser la raison : il n’eut que l’incubation de la folie, et sortit victorieux du naufrage qui avait menacé ses facultés intellectuelles, en criant : Terre ! Le livre d’un homme aussi extraordinaire ne manqua pas son effet au pays de l’excentricité. Les misses alanguies, les ladies d’humeur conquérante, dévorèrent à l’envi ce keepsake d’émotions romanesques.