NOTES:

[11] La dynastie des Youan a régné en Chine depuis l'an 1260, jusqu'en 1361.

[12] Les 72 heou sont des divisions de l'année. Un espace de cinq jours s'appelle heou; trois heou forment un khi; six khi forment une saison; les quatre saisons forment l'année. (Siao-hio-kan-tchou, liv. I, page 27.)

L'année des Chinois est partagée en quatre parties à peu près égales, appelées ssé-chi, ou les quatre saisons, et puis encore en 24 parties égales (appelées les 24 khi, ou tsié-khi), qui sont les points où le soleil se trouve, en parcourant les différents signes de notre zodiaque. (Mémoires sur les Chinois, tome I, page 160. Voy. aussi Morrison, View of China, page 103.)

[13] Les huit tsie (pa-tsié) sont huit époques qui tombent au commencement et au milieu de chaque saison. Voici leurs noms: 1. Li-tchhum (5 février), 2. Tchhun-fun (22 mars), 3. Li-hia (7 mai), 4. Hia-chi (solstice d'été), 5. Li-tchhun (9 août), 6. Thsieou-fun (24 septembre), 7. Li-tong (8 octobre), 8. Tong-tchi (solstice d'hiver, 22 décembre).

[14] C'est-à-dire, le pavillon où l'on s'enivre des beautés du printemps.


[CHAPITRE II.]

ARGUMENT.

Hân-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles femmes.

Il commet un crime qui le fait exiler à Kou-sou.


Une belle, aux sourcils noirs, désire imiter l'heureuse union des phénix. La vanille et l'epidendrum marient leurs parfums, et l'amour pénètre deux cœurs à la fois. Mais, un matin, le malheur sépare le phénix de sa compagne.

Revenons à Hân-wen. Le lendemain il se lève de bonne heure, et s'habille avec le plus grand soin. Comme Wang-touan était sur le point de sortir pour aller porter les offrandes funèbres, M. Wang recommanda à Hân-wen de revenir aussitôt qu'il aurait offert le sacrifice, et le pria instamment de ne point s'amuser hors de la maison. Hân-wen le lui promit.

Il sortit aussitôt, suivi de Wang-touan, qui portait les offrandes, et se dirigea vers le cimetière de l'Ouest. Quand ils furent arrivés près du tombeau, Wang-touan rangea les offrandes prescrites. Hân-wen se mit à genoux, et, les yeux baignés de larmes, il adressa ses hommages à son père et à sa mère; ensuite il présenta les offrandes, et brûla des monnaies de papier doré. Lorsque cette triste cérémonie fut achevée, Wang-touan recueillit les offrandes funèbres, et s'en retourna avec son maître. «Nous ne sommes pas loin du lac Si-hou, se dit en lui-même Hân-wen; j'ai envie de profiter de cette occasion pour m'y promener, et contempler les sites enchanteurs qui ornent ses rives. Wang-touan, dit-il au domestique, remporte cette boîte à la maison; j'ai l'intention de suivre ce chemin qui conduit chez mon beau-frère, et d'aller faire une visite à ma sœur aînée; je reviendrai aussitôt après cette courte excursion.

—Monsieur, lui répondit Wang-touan, il faut que nous nous hâtions de nous en retourner, de peur de causer de l'inquiétude à M. Wang.

—Je sais ce que j'ai à faire, repartit Hân-wen.»

Wang-touan partit donc seul, et reporta à la maison la boîte dont il était chargé.

Hân-wen se dirigea vers le lac Si-hou, et, après avoir parcouru plusieurs lis, il se trouva aux bords du fleuve Kiang. Il monta sur une barque, et arriva bientôt au lac Si-hou. Il découvre de loin de riches palais ornés d'élégants pavillons à doubles étages, et le lac Si-hou déroule devant lui ses eaux transparentes que sillonnent des milliers de barques, couvertes de sculptures et étincelant des plus vives couleurs. Des groupes joyeux allaient, venaient, et se croisaient sans interruption.

Hân-wen est transporté de joie, et ne peut suffire à contempler les merveilles qui s'offrent de toutes parts. Soudain il aperçoit deux jeunes filles qui étaient arrêtées au milieu du pont, et se plaisaient à prendre part au spectacle riant et varié que présentait le lac.

A peine Hân-wen a-t-il arrêté ses yeux sur elles, que ses esprits se troublent et sa raison s'égare.

Une coiffure légère, comme un nuage diaphane, caressait leurs noirs cheveux, leur taille était svelte et gracieuse, et leur figure brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté. On les eût prises pour les filles de Wang-tsiang et de Si-ché; elles auraient éclipsé les deux Kiao, dont le nom retentit encore à l'orient du fleuve Kiang.

On pouvait juger, d'après leur costume, que l'une était la maîtresse et l'autre sa servante; mais la première éclipsait sa compagne par la grâce et l'éclat de sa figure.

Hân-wen se sent pénétré d'une flamme soudaine; il ne se possède plus, et ressemble, comme dit le proverbe, «à un lion placé devant un brasier ardent.» Des coups d'œil passionnés sont lancés et rendus de part et d'autre. Hân-wen fixe ses regards sur les deux jeunes beautés, et ne peut se lasser de les voir et de les admirer.

Le lecteur demandera sans doute quelles étaient ces deux jeunes filles. C'étaient la Couleuvre blanche et la Couleuvre bleue que nous avons vues naguère dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang.

Cette promenade, sur les bords du lac Si-hou, n'était point un événement fortuit; elle devait fournir à Hân-wen l'occasion de contracter un mariage que le ciel avait arrêté depuis cinq cents ans. Cette première entrevue avait formé entre eux un lien indissoluble.

Les deux fées se sentent émues à leur tour en voyant la figure riante et fleurie de Hân-wen, sa tournure noble et aisée, et les agréments répandus sur toute sa personne; elles le regardent furtivement, et laissent lire dans leurs yeux les sentiments qui les animent.

Mais tandis qu'ils étaient occupés à s'observer tendrement de part et d'autre, tout à coup le ciel se couvre de nuages sombres, le vent et la pluie fondent à la fois sur les joyeux promeneurs; chacun se sépare, et s'enfuit pour chercher un abri contre la tempête.

Hân-wen ne peut oublier l'émotion que lui a causée la vue des deux fées. «J'ignore, se dit-il en lui-même, où demeurent et à quelle famille appartiennent ces deux jeunes filles, si fraîches et si séduisantes! Quel malheur que le maître du ciel ait envoyé cette pluie fatale, qui m'empêche de voler sur leurs pas et de m'informer du lieu de leur naissance! Voici la nuit qui s'approche; il faut que je traverse le fleuve, et que j'aille à Tsien-tang, dans la maison de ma sœur, pour y passer la nuit. Demain matin, je reviendrai ici pour obtenir les renseignements qui m'intéressent.» En ce moment, Hân-wen oublia que M. Wang l'attendait avec anxiété; et, aveuglé par sa passion, il foula aux pieds les bienfaits qu'il avait reçus de lui.

Bientôt il arrive aux bords du fleuve Kiang; il aperçoit une petite barque qui était à l'ancre, et appelle le batelier. «Faites-moi vite passer le fleuve, lui dit-il; je vous donnerai de quoi boire.» A ces mots, le batelier conduit sa barque à bord, et vient prendre Hân-wen.

A peine avaient-ils vogué pendant quelques instants, qu'ils entendent des voix de femmes qui demandaient à passer le fleuve. Hân-wen lève la tête, et reconnaît les deux jeunes filles qu'il avait vues sur le pont du lac Si-hou. Son cœur bondit de joie; il s'approche avec empressement du batelier. «Voyez-vous là-bas ces deux jeunes femmes? lui dit-il; elles vous crient de les recevoir dans votre barque. Hâtez-vous de vous rapprocher du bord, et de leur faire passer le fleuve; il y a de l'argent à gagner.»

A ces mots, le visage du vieux batelier s'épanouit de joie, et en un instant il ramena son bateau au rivage. La petite Bleue donne la main à Blanche pour l'aider à descendre dans la barque, et la prie à plusieurs reprises de marcher avec précaution. Blanche se plaît à faire briller tous ses attraits, et ses joues se colorent d'une feinte rougeur; elle va s'asseoir au bord du bateau. La petite Bleue reconnaît Hân-wen, et le regarde avec un gracieux sourire. Hân-wen n'est plus maître de son émotion; et, leur adressant le premier la parole: «Mesdemoiselles, leur dit-il, quel est votre pays, quel est le nom célèbre de votre famille, quel est votre noble surnom, où désirez-vous aller sur ce bateau?

—Monsieur, lui dit la petite Bleue en souriant, ma maîtresse habite la ville de Tsien-tang; sa maison est située dans la rue des Deux-Thés. Son père était jadis gouverneur général des frontières; il n'eut qu'une fille: c'est elle que vous voyez devant vous. Son père et sa mère tombèrent malades l'un après l'autre, et se suivirent dans la tombe. Nous trouvant à l'époque heureuse qu'on appelle Tsing-ming, je suis allée sur la montagne avec ma maîtresse pour déposer des offrandes funèbres sur les tombes de ses parents. En revenant, nous nous sommes arrêtées sur les bords charmants du lac Si-hou; mais tout à coup est survenue une pluie violente qui a inondé les chemins, et les a rendus impraticables. Voilà le motif qui nous a engagées à monter sur cette barque pour retourner chez nous. A mon tour, monsieur, j'oserai vous demander quel est votre divin pays, votre célèbre nom de famille et votre illustre surnom; je vous prie de daigner satisfaire ma juste impatience.

—Et moi aussi, lui répondit Hân-wen, je suis né dans la ville de Tsien-tang. Mon nom de famille est Hiu; mon surnom est Sien, et mon nom honorifique Hân-wen: j'ai maintenant dix-sept ans accomplis. Il y a long-temps que mon père et ma mère ont quitté ce monde, et je suis resté avec ma sœur aînée, qui a épousé un habitant de la même ville, nommé M. Li. Le mari de ma sœur me comble de bontés; il m'a mis en apprentissage chez M. Wang, qui tient une pharmacie dans la rue de Hoaï-tsing. Aujourd'hui, j'étais sorti pour visiter les tombes de mes parents; et, profitant de cette occasion, je suis allé me promener sur les bords du lac Si-hou. Mais soudain le ciel a laissé tomber des torrents de pluie; et, comme les chemins étaient devenus difficiles, je suis monté sur ce bateau pour m'en retourner chez moi.»

Tout en causant, ils touchèrent promptement le bord, et débarquèrent ensemble; puis ils payèrent le batelier. Celui-ci reçut l'argent d'un air joyeux; et, après les avoir remerciés, il alla attacher son bateau au pied des saules qui ombrageaient le rivage. C'est ici l'occasion de dire, avec le poète:[15]

Songez seulement à enlever la neige qui blanchit le seuil de votre porte, et ne faites nulle attention au givre qui couvre la maison de votre voisin.

Hân-wen voit une pluie fine et pressée qui tombait sans interruption. «Mademoiselle, dit-il à la petite Bleue, votre serviteur a un parapluie; permettez-lui de vous le prêter, afin que vous en couvriez votre maîtresse jusqu'à son hôtel.» A ces mots, il présente son parapluie à la petite Bleue, qui le reçoit avec les marques de la plus vive gratitude.

«Monsieur, lui dit-elle en le remerciant, le ciel n'a point encore repris sa pureté, et il ne convient pas que nous vous laissions exposé à cette pluie d'orage; en vérité, nous ne souffrirons pas que vous nous prêtiez votre parapluie pour nous en retourner.

—Votre maîtresse, répondit Hân-wen, ne pourra marcher avec ses petits pieds sur ce chemin glissant; mais, nous autres hommes, nous courons partout d'un pas ferme et assuré. D'ailleurs, me voici tout près de la maison de mon beau-frère; ainsi, mademoiselle, rien n'empêche que vous acceptiez mon offre.

—Monsieur, répondit la petite Bleue, nous vous remercions mille fois de vos bontés, et nous ne les oublierons jamais; mais je crains de ne point vous trouver lorsque je viendrai demain chez vous pour vous remettre votre parapluie. Dans ce cas, comment devrai-je faire?

—Mademoiselle, lui répondit Hân-wen, il n'est pas nécessaire de me le reporter; demain matin, si le temps est pur, je viendrai moi-même le prendre chez vous.

—Vous avez une excellente idée», repartit la petite Bleue; elle lui indique aussitôt son adresse, et lui fait ses adieux.

La petite Bleue prend le parapluie de la main gauche, et de la droite elle soutient sa jeune maîtresse[16]. Au moment de s'éloigner, elles lancent au jeune homme quelques coups d'œil passionnés; mais elles avaient déjà subjugué l'âme et les sens de Hân-wen. Dès qu'elles l'ont quitté, il les suit des yeux, et ne songe à s'en retourner que lorsqu'il les a entièrement perdues de vue.

Laissons partir les deux fées, et revenons à Hân-wen.

Hân-wen, tout occupé de la passion qui s'était emparé de lui, marcha lentement, et n'arriva que fort tard chez son beau-frère.

«Mon frère, lui dit Hiu-chi[17] en l'apercevant, par quel hasard avez-vous trouvé du loisir pour venir nous voir?

—Ma sœur, répondit Hân-wen, comme c'est aujourd'hui l'heureuse époque appelée Tsing-ming, j'ai demandé à M. Wang la permission d'aller sur la montagne faire des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de ma mère, et j'ai profité de cette occasion pour venir m'informer de la santé de mon beau-frère et de ma sœur.»

A ces mots, Hiu-chi est transportée de joie. «Mon frère, lui dit-elle, cette conduite fait l'éloge de votre piété filiale et de votre excellent naturel. Mon mari est sorti de bonne heure pour se rendre à son bureau, où l'appelaient des occupations pressantes; je vous prie de vous asseoir.»

Aussitôt elle se hâte de faire chauffer du vin et de préparer des légumes, et les sert dans le vestibule. Le frère et la sœur mangent à la même table, et s'entretiennent affectueusement ensemble; mais Hân-wen se garda bien de dire un mot des jeunes filles qu'il avait rencontrées dans le bateau, et auxquelles il avait prêté son parapluie. Le repas fini, Hiu-chi dispose un lit pour son frère dans une chambre particulière, et l'engage à aller prendre du repos.

Mais à peine Hân-wen fut-il couché, qu'il se mit à penser aux deux belles qu'il avait vues et qui avaient fait une si vive impression sur lui; toute la nuit, il se tourne et s'agite dans son lit, et ne peut trouver un instant de sommeil.

Parlons maintenant des deux fées, qui étaient retournées dans leur jardin fleuri. Blanche dit à sa servante: «Vous avez vu, petite Bleue, de quelle manière Hân-wen nous a regardées; il est décidément amoureux, et je suis sûre que demain matin il ne manquera pas de venir lui-même chercher son parapluie. Je vous avouerai qu'il m'a plu par sa figure noble et gracieuse et par ses paroles pleines de bonté et de douceur, et je m'estimerais heureuse de pouvoir devenir son épouse. Mais une chose m'arrête; ce jeune homme n'a pas de fortune, et il lui sera impossible de faire les dépenses nécessaires. Nous-mêmes, nous sommes aussi pauvres que lui, et n'aurions pas une seule once d'argent à lui donner. Que faire? que devenir?

—Madame, répondit la petite Bleue, votre servante avait tout à l'heure la même pensée que vous; mais s'il ne s'agit que de lui offrir une somme d'argent, je n'y vois aucune difficulté. Vous êtes douée d'une puissance surnaturelle qui ne connaît point de bornes; faites ce soir un tour de magie, et vous ne serez plus en peine pour le combler de riches présents. Je vois à cela plusieurs avantages: d'abord vous ferez briller à ses yeux notre opulence, et il vous prendra pour la fille de quelque magistrat de première distinction; en second lieu, il sera pénétré de reconnaissance pour les bienfaits dont vous l'aurez comblé.

—Voilà une heureuse idée, repartit Blanche toute joyeuse; ce soir même je veux essayer ma puissance magique.»

La nuit arrive, et, à la troisième veille, Blanche saisit sa précieuse épée, s'élance au sommet de la constellation du Boisseau; et à l'aide de quelques paroles magiques, elle évoque tous les démons des cinq parties du monde. Ils obéissent à sa voix puissante, et, en un clin d'œil, elle les voit tous prosternés devant elle. «Madame, lui dirent-ils d'une voix tremblante, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?

—J'ordonne, dit-elle, à tous ces démons d'aller me chercher cette nuit mille onces d'argent. Celui qui me désobéira sera châtié sur l'heure.»

Ils s'éloignent tous, et vont délibérer en secret. Soudain ils se rendent à la ville de Tsien-tang, s'introduisent sans être vus dans le trésor, et dérobent les mille onces d'argent, qu'ils vont remettre entre les mains de Blanche.

Dès que Blanche eut reçu la somme dont elle avait besoin, elle congédia les démons.

Les deux fées vont faire leur toilette, et revêtir une parure brillante qui doit rehausser leurs charmes. Un poète a dit, dans une occasion semblable:

Le chasseur prépare un arc ciselé avec art, pour percer le tigre de la forêt; le pêcheur attache à l'hameçon un appât odorant, pour attirer et prendre le poisson Ngao.

Cependant Hân-wen était couché dans la chambre que lui avait préparée sa sœur aînée. Toute la nuit il ne cessa de penser aux deux jeunes filles, et ne put dormir un seul instant. Son impatience était trop grande pour qu'il attendît l'aurore. Il se lève, s'habille avec un soin recherché, et revêt un habit d'un rouge éclatant. Il sort à la dérobée sans avertir sa sœur, et court directement à la rue des Deux-Thés. Un vieillard était debout à l'entrée de la rue. «Mon vénérable ami, lui dit Hân-wen, j'oserai vous demander si c'est ici la rue des Deux-Thés.

—Vous y êtes, répondit le vieillard.

—Veuillez me dire, ajouta Hân-wen, dans quelle partie de la rue est situé l'hôtel du général Leblanc.

—Tout ce que je sais, repartit le vieillard, c'est que vous êtes dans la rue des Deux-Thés; quant à l'hôtel du général Leblanc, je ne sais pas ce que vous voulez dire.»

A ces mots, il quitte le jeune homme et disparaît.

Dans son embarras, Hân-wen entre dans la rue, et se dispose à examiner attentivement toutes les maisons. Il aperçoit d'abord un jardin magnifique qui étalait toutes les richesses du printemps. Comme il était occupé à examiner ce jardin, soudain la petite Bleue ouvre la porte et vient au-devant de lui.

Hân-wen palpite de joie en reconnaissant la petite Bleue; et s'approchant d'elle d'un air empressé: «Mademoiselle, lui dit-il, me voici venu pour vous voir.

—Monsieur, lui répond la petite Bleue avec un air épanoui, veuillez entrer.»

Hân-wen a bientôt franchi le seuil de la porte; il suit la petite Bleue, qui le conduit dans un vestibule appelé le Pavillon des parfums.

«Veuillez vous asseoir, lui dit-elle, en attendant que j'aille dans l'intérieur avertir ma maîtresse de votre arrivée.

—Mademoiselle, répondit Hân-wen, gardez-vous de déranger votre maîtresse; prenez seulement le parapluie et remettez-le à votre serviteur, qui a hâte de partir.

—Seigneur, répondit la petite Bleue, il faut que je vous dise qu'hier mademoiselle m'a recommandé instamment de l'avertir quand vous viendriez chercher votre parapluie, afin de pouvoir venir elle-même vous remercier.

—Comment pourrais-je souffrir, répondit Hân-wen, que vous dérangiez votre maîtresse à cause de moi?»

Quoiqu'il parlât de la sorte, il restait toujours assis, et brûlait d'impatience de voir bientôt paraître mademoiselle Blanche, s'estimant heureux s'il pouvait l'apercevoir un seul instant.

A peine la petite Bleue est-elle entrée dans l'intérieur de l'hôtel, qu'un vent parfumé vint réjouir Hân-wen. Soudain Blanche sort de la salle, et glisse vers le jeune homme d'un pas leste et gracieux. La petite Bleue marchait après elle.

Dès que Hân-wen l'aperçoit, il se lève avec empressement et lui présente ses hommages.

Blanche, à son tour, le salue en lui souhaitant mille félicités, et le prie de s'asseoir. «Monsieur, lui dit-elle, sans le sentiment d'humanité qui vous a porté à nous prêter votre précieux parapluie, la maîtresse et sa servante n'auraient peut-être pu s'en retourner chez elles.

—C'est une bagatelle, lui répondit Hân-wen; je ne mérite point pour cela que vous daigniez m'accorder de pompeux compliments.»

Ils s'assirent tous deux après les compliments d'usage; et au bout de quelques instants, la petite Bleue servit du thé qui répandait une odeur délicieuse.

Dès que Hân-wen en eut pris quelques tasses, il se leva en remerciant, comme pour reprendre le parapluie et s'en retourner.

«Je ne pouvais espérer, lui dit Blanche, de voir ici mon bienfaiteur, comment pourrais-je souffrir qu'il s'en retourne à jeun? Si vous ne dédaignez pas une modeste collation, je serai heureuse de vous l'offrir pour vous témoigner ma reconnaissance.

—Mademoiselle, lui répondit Hân-wen en la remerciant, je suis confus de vous causer tant d'embarras; personne n'est plus indigne que moi d'une réception aussi distinguée.»

Blanche lui fit de nouvelles instances.

Quelques instants après la petite Bleue sert sur une table élégante les mets les plus rares et les plus exquis. Blanche cède poliment sa place à Hân-wen, et lui tient compagnie sur une petite table voisine de la sienne. La petite Bleue reste debout à leurs côtés, et les sert avec autant de grâce que de prévenance.

Après qu'ils eurent pris quelques tasses de vin, Blanche rompit le silence: «Généreux bienfaiteur, dit-elle à Hân-wen, je dois vous dire que Pé-ing, mon père, avait jadis la charge de gouverneur des frontières, et que Lieou-chi, ma mère, avait reçu de l'empereur des lettres de noblesse. Ils n'eurent point de fils. Le seul fruit de leur mariage fut l'humble servante que vous voyez devant vous, et à qui ils donnèrent le surnom de Tchin-niang. Mais, hélas! mon père et ma mère quittèrent bientôt la vie et se suivirent dans la tombe. Me trouvant sans parents, sans appui, dans un âge encore tendre, je craignais de me perdre au milieu de la corruption du siècle, et je passais les jours et les nuits à pleurer et à gémir. Hier, comme j'étais allée sur la colline pour faire des offrandes funèbres à mon père et à ma mère, je fus assaillie par une pluie d'orage. Heureusement, monsieur, que je vous ai rencontré, et que vous avez eu la générosité de me prêter votre parapluie. Ce service précieux m'a montré la bonté de votre cœur. Si vous ne trouvez point mon origine trop obscure, j'oserai vous offrir de vous servir toute ma vie. J'ignore si vous daignerez exaucer mes vœux.»

Hân-wen ne se possède plus; il est dans le ravissement, comme un homme qui aurait reçu ordre écrit de la main de l'empereur; mais il fait semblant de refuser du geste et de la voix.

«Mademoiselle, lui dit-il, votre noble personne a grandi dans un appartement parfumé, et vous vous distinguez à la fois par l'éclat de la naissance et de la beauté. Mais moi, je ne suis qu'un pauvre étudiant, sans renom et sans fortune, et je flotte encore incertain entre le pinceau[18] et l'épée. Comment oserais-je prétendre à m'unir avec vous?

—Monsieur, lui dit Blanche en souriant, il n'appartient qu'au vulgaire de se laisser guider par de telles considérations, et de faire attention, en se mariant, à l'éclat ou à l'obscurité de la naissance. Dès mon enfance j'ai appris la science de la physionomie; aussitôt que j'ai aperçu les traits de votre visage j'ai jugé que vous étiez destiné au bonheur. J'espère que mon bienfaiteur ne repoussera pas ma demande.

—Je reçois avec joie l'expression de vos sentiments, lui répondit Hân-wen; mais, hélas! je suis sans fortune, et il me serait difficile d'acheter des présents de noces qui fussent dignes de vous.

—Cela ne fait rien,» lui répondit Blanche.

A ces mots elle appela la petite Bleue. «Va dans ma chambre, lui dit-elle, ouvre ma cassette d'or et prends deux lingots d'argent fin que tu donneras à monsieur.»

La petite Bleue obéit, et revient promptement avec deux lingots d'argent qui pesaient cent onces, et les dépose sur la table.

Blanche prit elle-même l'argent et le remit à Hân-wen. «Monsieur, lui dit-elle, emportez cet argent. Vous pouvez maintenant acheter les présents de noces.»

Hân-wen est ravi de joie, et se lève pour recevoir l'argent. «Je vous remercie, lui dit-il, de cette générosité, qui est grande comme le ciel. Je vais aller trouver mon beau-frère et ma sœur aînée, et les prier de présider à mon mariage. Mademoiselle, ajouta-t-il, je ne vous quitte que pour quelque temps, et j'espère avoir bientôt le bonheur de vous revoir.»

Au moment de partir, Blanche lui adressa les plus instantes prières. «Monsieur, lui dit-elle, gardez-vous d'oublier les sentiments que je vous ai voués.

—Mademoiselle, lui dit Hân-wen en faisant un serment, si jamais je vous oublie je veux être en butte à toute la colère du ciel!»

Blanche est ravie de joie, et aussitôt elle ordonne à la petite Bleue d'aller reconduire Hân-wen.

Laissons maintenant les deux fées, et revenons à Hân-wen. Il partit tout joyeux, et, pendant la route, il ne songea qu'à son bonheur. Il arriva bientôt à la maison de son beau-frère.

Or, il faut savoir que, la nuit précédente, on avait volé mille onces d'argent dans le trésor de Tsien-tang, dont la garde était confiée à Kong-fou. Le gouverneur de la ville lui avait fait donner vingt coups de bâton, et lui avait ordonné de chercher le coupable, en le menaçant des peines les plus rigoureuses si la somme n'était pas rapportée tout entière au bout de trois jours. Il raconta son malheur à sa femme.

Les deux époux étaient plongés dans la plus profonde tristesse, lorsqu'ils virent venir Hân-wen avec un visage épanoui.

«Mon frère, lui dit Hiu-chi, tu es sorti de bonne heure aujourd'hui; où as-tu pris cet air riant, et cette joie animée qui brille sur ton visage?

—C'est qu'il m'est arrivé un grand bonheur, lui répondit gaîment Hân-wen; je vais vous l'apprendre dans tous ses détails. Hier, comme je revenais de visiter les tombes de mes parents, j'allai me promener sur les bords charmants du lac Si-hou; mais, tout à coup, le ciel fit tomber une pluie d'orage. Je descendis alors dans un bateau pour regagner votre maison. Je fis la rencontre d'une demoiselle et de sa suivante, qui demandèrent à passer sur le même bateau. Après que je leur eus adressé quelques questions, la servante causa avec moi, et m'apprit qu'elles demeuraient dans la rue des Deux-Thés; que sa maîtresse, qui a maintenant dix-sept ans, s'appelait mademoiselle Blanche, et que son surnom était Tchin-niang; la servante ajouta que son nom à elle, était la petite Bleue. Lorsque nous débarquâmes, la pluie tombait encore; je leur prêtai alors mon parapluie pour s'en retourner chez elles. Ce matin, comme j'étais allé demander mon parapluie, elles m'ont retenu pour m'offrir une petite collation. Ce n'est pas tout: la maîtresse, sans être arrêtée par l'idée de mon humble condition, m'a témoigné le désir généreux de se marier avec moi; et comme je refusais cet honneur, en alléguant que j'étais sans fortune, elle me fit cadeau de cent onces d'argent. Je suis revenu pour prier mon beau-frère et ma sœur aînée de présider à mon mariage.»

A ces mots, il prit l'argent et le remit à Hiu-chi.

Kong-fou et sa femme furent transportés de joie; mais lorsque Kong-fou eut examiné avec attention l'estampille de cet argent, il reconnut sur-le-champ qu'il provenait du trésor de Tsien-tang. «Les cent onces qui viennent d'être volées dans le trésor de Tsien-tang, se dit-il en lui-même, m'ont attiré un rude châtiment; mais, grâces au ciel, voilà cet argent retrouvé. Mon beau-frère, lui dit-il, ce mariage inespéré est une faveur du ciel. Restez ici; je vais aller à la ville de Tsien-tang pour vous changer cet argent.»—Je m'en rapporte à vous, lui répondit Hân-wen.

Kong-fou prit l'argent, et courut en toute hâte chez le gouverneur de la ville. «Seigneur, lui dit-il après s'être mis à genoux à ses pieds, l'argent qu'on avait volé hier dans le trésor est maintenant retrouvé.»

A ces mots, il présente les deux lingots au magistrat.

Dès que le gouverneur les eut examinés un instant, il reconnut que c'était en effet l'argent du trésor. Puis adressant la parole à Kong-fou: «Dans quel endroit avez-vous retrouvé ces deux lingots? lui demanda-t-il. Où est le voleur?

—Seigneur, répondit Kong-fou, ma femme a un frère cadet qui s'appelle Hân-wen; je l'ai élevé chez moi dès son enfance. Ce matin il est sorti de très bonne heure, et a rencontré, je ne sais où, deux jeunes filles avec qui il a formé un projet de mariage[19]. Ces jeunes filles lui ont donné cette somme d'argent qu'il m'a remise, en me priant d'aller la lui changer à la ville et de présider à son mariage. Votre serviteur ayant reconnu que cet argent provenait du trésor, je n'ai pas osé vous cacher la vérité. J'ai profité du moment où il était à m'attendre dans ma maison, pour venir informer votre Excellence de cette découverte.»

Aussitôt le gouverneur délivra à quatre gendarmes un mandat d'amener, et leur ordonna d'aller de suite chercher Hân-wen.

Les gendarmes obéissent, et partent comme s'ils avaient des ailes. Ils arrivent bientôt à la maison de Kong-fou, et entrent brusquement. Hân-wen ignorait le motif de cette visite inattendue, et au moment où il allait le leur demander, ils le saisissent avec violence, et lui attachent au cou une chaîne de fer arrêtée avec un cadenas. Ils l'entraînent hors de la maison, et l'amènent au tribunal du gouverneur.

Le magistrat est surpris de voir dans Hân-wen un air noble et distingué qui annonce toute autre chose qu'un criminel, et il est disposé à croire qu'il y a là-dedans quelque méprise. Puis, adoucissant son visage irrité: «Est-ce vous qui êtes Hân-wen? lui demanda-t-il d'un ton bienveillant.

—C'est votre serviteur, répondit Hân-wen.

—Où demeurez-vous? lui demanda le gouverneur. Quel est votre âge? Votre père et votre mère vivent-ils encore? Avez-vous des frères? Êtes-vous marié? D'où viennent ces deux lingots d'argent? Avouez la vérité devant mon tribunal, si vous voulez échapper aux tortures.

—Seigneur, répondit Hân-wen, votre serviteur habite dans cette ville; j'ai dix-sept ans accomplis, mon père et ma mère ne sont plus de ce monde, et je n'ai aucun frère; j'ai seulement une sœur aînée qui a épousé un homme appelé Kong-fou. Dès mon enfance, j'ai demeuré dans la maison de mon beau-frère, qui a bien voulu me mettre en apprentissage chez un pharmacien. Je ne suis pas encore marié. Cet argent m'a été donné par une personne de mes amis. J'espère que votre Excellence examinera mûrement ma cause, et qu'elle me mettra en liberté.

—Quelle impudence! s'écria le magistrat d'un ton courroucé. Eh bien, faites-moi connaître le nom de cet ami.

—C'est une personne d'une famille distinguée, se dit en lui-même Hân-wen; si j'avoue la vérité, ne sera-ce pas compromettre sa réputation? J'aime mieux subir le châtiment qui me menace que de lui faire du tort.—Seigneur, dit-il au magistrat, cet ami était un étranger, et d'ailleurs son nom s'est échappé de ma mémoire.»

A ces mots le magistrat est transporté de colère; et il laisse tomber d'un étui d'or les fiches qui servent à déterminer les coups de bâton.

Soudain des licteurs accourent des deux côtés de la salle, en poussant un espèce de rugissement. Ils se saisissent de Hân-wen, le couchent sur le ventre, et lui appliquent quarante coups de bâton. C'était pitié de voir la peau fraîche et délicate de Hân-wen toute déchirée, et rougie d'un sang vermeil qui ruisselait le long de ses jambes. Il resta long-temps sans connaissance. Quand il eut repris l'usage de ses sens, il versa une pluie de larmes que lui arrachait la douleur. «Seigneur, dit-il en sanglotant, votre serviteur est victime d'une fausse accusation.

—Misérable! lui dit le gouverneur en l'accablant d'injures, votre accusateur est ici; nous verrons si vous oserez le démentir.»

Hân-wen est glacé d'effroi, en apprenant qu'il a un accusateur. «Seigneur, s'écria-t-il, votre serviteur est accusé injustement; quel est l'homme qui prétend m'accuser?»

Le magistrat fait amener Kong-fou, pour le mettre en présence de l'accusé.

«Mon beau-frère, lui dit Kong-fou, parlez-moi maintenant avec sincérité. Mademoiselle Blanche, qui vous a donné cet argent, a formé avec vous un projet de mariage. Vous m'avez remis vous-même ces deux lingots, et vous m'avez prié de présider à vos noces. Comme on a volé une somme d'argent dans le trésor, dont la garde est confiée à mes soins, et que son Excellence m'a fait punir de ma négligence, et m'a menacé du châtiment le plus rigoureux si la somme entière n'était pas retrouvée au bout de trois jours; dès que j'ai reconnu que ces deux lingots provenaient du trésor, je n'ai pu m'empêcher d'aller vous dénoncer. Ce n'est pas que j'aie manqué à votre égard de justice et d'humanité; mais il m'a été impossible de résister aux tortures. Je vous engage à avouer promptement votre crime, si vous voulez échapper aux peines les plus sévères.»

Hân-wen, pressé par le témoignage de Kong-fou, palpite de crainte et change de visage. «Mademoiselle Blanche, dit-il au fond de son cœur, ne croyez pas que je manque à la justice, et que je craigne lâchement la mort; mais accablé par le témoignage de mon beau-frère, il m'est impossible de cacher plus long-temps la vérité.»

Aussitôt il raconta comment, en revenant de visiter les tombes, il avait rencontré une demoiselle qui monta ensuite sur le même bateau que lui; il exposa aussi tous les détails qui se rattachaient au prêt du parapluie, au don des lingots d'argent, et à la conclusion du mariage.

Le magistrat ordonna au greffier de transcrire cette déposition; puis adressant la parole à Hân-wen: «On a volé dans le trésor de la ville mille onces d'argent, qui devaient former vingt lingots. Je n'en vois ici que deux; où sont les dix-huit autres?

—Elle ne m'a donné que deux lingots, répondit Hân-wen; je vous jure, seigneur, que j'ignore où sont les dix-huit autres.

—En ce cas, lui dit le gouverneur, je vais envoyer des soldats avec vous pour prendre ces deux jeunes filles, et leur faire rendre le reste de la somme. De cette manière, vous serez dégagé du crime qui pèse sur vous.»

A ces mots il rédigea un mandat d'amener, et chargea huit sergents du tribunal d'aller avec Hân-wen pour prendre les deux jeunes filles.

Ils obéissent, sortent du tribunal, et partent comme un trait.

Revenons maintenant à Blanche. Dès le moment que Hân-wen était parti avec l'argent qu'elle lui avait donné, elle avait été agitée d'une inquiétude mortelle. Elle eut recours aux sorts, et s'écria plusieurs fois: «Malheur! malheur!»

La petite Bleue ayant entendu cette triste exclamation, en demanda la cause à sa maîtresse.

«Nous avons mal fait, lui dit Blanche, de donner de l'argent à Hân-wen; il provient du trésor de Tsien-tang. Le mari de sa sœur est maintenant employé auprès du gouverneur de la ville; s'il aperçoit cet argent, Hân-wen est un homme perdu. Je t'en prie, va vite prendre des renseignements à ce sujet.»

La petite Bleue obéit; elle monte sur un nuage, et s'élève au milieu des airs. Elle voit Hân-wen qui subissait la torture au pied du tribunal, et qui, accablé par le témoignage de Kong-fou, avouait tout ce qui s'était passé. Elle aperçoit ensuite le gouverneur, qui envoyait des sergents pour les arrêter toutes deux. La petite Bleue est remplie d'effroi; elle détourne aussitôt le nuage, et revient trouver Blanche, à qui elle raconte ce qu'elle a vu.

«Petite Bleue, lui dit Blanche après avoir médité quelques instants, échappons-nous, et laissons les sergents reprendre le reste de la somme, pour que Hân-wen ne soit point exposé à de nouvelles tortures.

—Votre idée est excellente, lui répondit la petite Bleue.»

Laissons les deux fées s'enfuir, et revenons aux sergents. Quand ils furent arrivés dans la rue des Deux-Thés, ils entrèrent dans le jardin de Kieou-Wang, et le fouillèrent dans tous les sens; mais ils ne virent pas même l'ombre d'un homme: seulement ils découvrirent les dix-huit lingots, qui avaient été laissés par terre au bas d'un pavillon. Ils interrogèrent les voisins, qui leur répondirent: «Ce jardin dépend de l'antique palais de Kieou-wang; il est désert, et l'on n'y voit jamais personne. Souvent des esprits malins apparaissent dans ce jardin; c'est pour cela qu'aucun homme n'ose y mettre le pied.»

Les quatre sergents furent obligés de se contenter de ces renseignements. Ils prirent les dix-huit lingots, et reconduisirent Hân-wen au tribunal du gouverneur. «Seigneur, lui dirent-ils en se prosternant devant lui, nous sommes allés dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang, pour prendre les deux jeunes filles, mais nous n'avons pas même aperçu leur ombre; seulement nous avons trouvé, au bas d'un pavillon, les dix-huit lingots qui manquaient.» A ces mots ils présentèrent l'argent au gouverneur, qui le fit reporter au trésor. Ensuite il fit approcher Hân-wen.

«Si je n'avais égard qu'à votre crime, lui dit-il, je devrais vous condamner à mort, comme tous ceux qui volent le trésor public; mais je considère que vous êtes encore jeune, et que vous avez été trompé par des fées; c'est ce qui me porte à vous traiter avec indulgence. Je me contente de vous exiler dans le département de Sou-tcheou, à la poste de Siu-kiang.»

Le magistrat appela alors Kong-fou. «Emmenez ce jeune homme chez vous, lui dit-il, en attendant mes ordres.»

Kong-fou obéit et ramena Hân-wen dans sa maison.

Hiu-chi le reçut en pleurant. «Je n'ai que toi de frère, lui dit-elle, et voilà que des fées t'ont plongé dans le malheur! Il est heureux pour toi que le mari de ta sœur ait reconnu l'argent du trésor, et qu'il ait couru te dénoncer; sans cela tu serais tombé complétement dans leurs piéges, et tu étais perdu pour toujours. Je ne désire qu'une chose, c'est que tu aies un heureux voyage, et qu'au bout de trois ans tu reviennes en bonne santé.»

Comme ils étaient à pleurer et à gémir ensemble, ils voient entrer M. Wang qui, ayant appris ce qui s'était passé, était accouru en toute hâte pour voir Hân-wen. Dès que le jeune homme eut reconnu son maître, il éprouva un redoublement de douleur et de désespoir.

«Mon enfant, lui dit M. Wang en versant des larmes, je ne prévoyais pas que vous dussiez tomber dans ce malheur; mais c'était votre destinée: il faut vous y soumettre avec résignation. Voici quelques onces d'argent que je vous offre pour subvenir aux frais de votre voyage. J'ai à Sou-tcheou un ami intime dont le nom de famille est Wou, et le surnom Jin-kié; il demeure dans la rue de Wou-kia où il a ouvert une pharmacie. Je vais vous écrire une lettre que vous lui remettrez vous-même. Dès qu'il aura reçu ma recommandation, je suis sûr qu'il s'intéressera à vous.

—Je vous remercie, monsieur, lui dit Hân-wen; je n'oublierai de ma vie ce service signalé.»

Aussitôt M. Wang écrivit la lettre, la remit à Hân-wen et reçut ses adieux.

Au bout de quelque temps, le magistrat, de qui dépendait le gouverneur, envoya l'ordre du départ, et fixa un délai de trois jours pour se mettre en route. Le gouverneur lui transmit immédiatement sa réponse, et se hâta d'exécuter ses ordres.

Il chargea deux gendarmes de conduire Hân-wen au lieu de son exil. Ceux-ci se rendent à la maison de Kong-fou, et trouvent le frère et la sœur qui se tenaient embrassés et confondaient leurs soupirs et leurs larmes. Kong-fou offrit aux gendarmes des présents de voyage, et Hân-wen fut obligé de partir avec eux. Kong-fou accompagna son beau-frère hors de la ville jusqu'à une distance de dix lis.

Depuis cette séparation, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. A peine êtes-vous sorti de la gueule du tigre, que vous tombez dans le repaire du renard.

Si vous désirez savoir ce qui arriva à Hân-wen, lisez le chapitre troisième.