NOTES:
[15] Ce passage fait allusion au prêt du parapluie dont il va être parlé tout à l'heure.
[16] Les femmes de distinction, dont les pieds ont été comprimés dès l'enfance pour acquérir cette petitesse qui est un si grand mérite aux yeux des Chinois, ne peuvent marcher commodément si quelqu'un ne leur donne le bras.
[17] Les femmes mariées conservent leur nom de famille.
[18] Les Chinois écrivent avec un pinceau. Cette expression désigne la carrière des lettres.
[19] Il résulte clairement de ce passage que Hân-wen avait épousé les deux fées, l'une comme femme légitime, l'autre comme femme du second rang.
[CHAPITRE III.]
ARGUMENT.
M. Wou, en voyant la lettre, répond pour l'ami qui lui est recommandé.
Blanche se marie dans une hôtellerie.
Des fées lui ont fait commettre un crime; il retombe de nouveau dans les piéges des fées.
Le ciel avait arrêté son mariage depuis des siècles; et il était dans sa destinée de s'attirer tous ces malheurs.
Les deux époux imitent, par un heureux accord, l'harmonie du Kîn et du Ché, et renouent leurs premières amours.
Grâces à leur industrie, ils réussissent dans leur commerce, et se livrent aux transports de la joie.
Han-wen partit avec les gendarmes, et marcha en se dirigeant vers Sou-tcheou; il s'arrêtait de temps en temps pour boire et manger, dormait la nuit; et se remettait en route dès que le jour était venu. Ils arrivèrent bientôt à Sou-tcheou.
Les gendarmes allèrent présenter leur mandat à la ville de Wou-bien. Le gouverneur en ayant pris connaissance, exila Hân-wen à la poste Siu-kiang; ensuite, il écrivit sa réponse officielle, adressée au magistrat de qui il relevait, et la remit aux gendarmes que nous laisserons retourner dans la province de Tché-kiang.
Hân-wen étant arrivé à sa destination, rendit visite au chef de la poste et alla prendre du repos. Le lendemain, il se leva de bonne heure, pesa une once d'argent et l'offrit à ce magistrat. Ce cadeau de Hân-wen lui inspira des dispositions bienveillantes, et il ne songea nullement à gêner sa liberté.
Hân-wen prit la lettre de M. Wang, sortit de la maison, et alla dans la rue de Wou-kia pour demander la pharmacie de M. Wou. Il le trouva et lui remit la lettre. Quand M. Wou l'eut ouverte et examinée un instant, il pria Hân-wen d'entrer dans le salon, et le fit asseoir auprès de lui, à la place fixée par les rites.
«Monsieur Hân-wen, lui dit-il, puisque mon ami intime, Fong-chân, m'écrit cette lettre pour me prier de prendre soin de vous, vous pouvez compter sur tout l'intérêt que m'inspire cette haute recommandation.»
Hân-wen se leva pour le remercier, et se disposa à partir; mais M. Wou le retint à dîner. Hân-wen ne put se refuser à cette invitation. Pendant le repas, M. Wou le pria de lui raconter en détail tout ce qui lui était arrivé. Hân-wen répondit franchement à toutes les questions de M. Wou, que ce récit remplit d'une tristesse difficile à décrire.
Quand le repas fut terminé, M. Wou alla dans son cabinet, prit dix onces d'argent, et se rendit avec Hân-wen à la poste de Siu-kiang. Dès qu'il eut aperçu le directeur: «Je ne vous cacherai point la vérité, lui dit-il; M. Hân-wen, que voici, est mon parent: j'ai été touché de compassion en le voyant condamné dans un âge si tendre. Je désire prier votre seigneurie d'effacer sa faute, et de me le laisser emmener chez moi. J'ose espérer que vous voudrez bien accepter un faible cadeau.»
A ces mots il tira l'argent de sa manche et le présenta au magistrat. Celui-ci reçut avec empressement les dix onces; il laissa apercevoir sur son visage la joie dont il était rempli, et fit un signe affirmatif.
M. Wou rédigea à la hâte une caution et la présenta au directeur; ensuite il ramena Hân-wen chez lui.
Depuis ce jour, Hân-wen s'établit dans la boutique de M. Wou, où il continua d'étudier la pharmacie.
Revenons maintenant aux deux fées. Quand les gendarmes étaient venus pour les prendre, elles avaient fait un tour de magie, et s'étaient rendues invisibles. Dès qu'ils furent partis, elles revinrent dans leur jardin.
Blanche prit la parole, et s'adressant à la petite Bleue: «Tu sais, lui dit-elle, que nous avons formé un projet de mariage avec M. Hân-wen. J'ai manqué un instant de prudence, lorsque, touchée de sa détresse, je lui ai donné une somme d'argent qui avait été enlevée dans le trésor. Je suis cause que le magistrat lui a fait subir au tribunal un châtiment rigoureux. Maintenant il est exilé à Kou-sou, à une grande distance d'ici; et ainsi nous manquons un établissement qui intéresse notre vie entière.
—Pourquoi vous inquiéter à ce sujet? reprit la petite Bleue. Puisque M. Hân-wen est exilé à Kou-sou, tournons-nous d'un autre côté; croyez-vous que nous manquerons de trouver un autre époux doué d'esprit et de beauté?
—Tu ne sais ce que tu dis, lui répondit Blanche; ce n'est pas qu'il n'y ait ailleurs d'autres époux doués d'esprit et de beauté; mais j'ai reçu de lui des bienfaits sans lui en avoir témoigné ma reconnaissance; en second lieu, nous avons juré de l'épouser, et il ne nous convient pas de nous attacher à un autre homme. Au reste, s'il est exilé dans une contrée étrangère, c'est nous qui l'avons plongé dans ce malheur. J'ai l'intention d'aller le trouver avec toi. Va d'abord prendre sur les lieux d'exactes informations, et voir dans quelle partie de Sou-tcheou il se trouve maintenant; tu viendras promptement me rendre réponse.»
La petite Bleue obéit, et monte sur un nuage qui la transporte en un clin d'œil à Kou-sou. Après qu'elle a pris les informations nécessaires, elle détourne son char vaporeux et arrive aussi prompte que l'éclair dans le jardin fleuri de Kieou-wang. «Madame, s'écria-t-elle en apercevant Blanche, bonnes nouvelles! Votre servante est allée à Kou-sou pour obtenir des nouvelles de Hân-wen. Il est maintenant employé dans la pharmacie de M. Wou qui habite la rue de Wou-kia. Nous ferions bien d'aller le chercher aujourd'hui.»
A ces mots, Blanche est transportée de joie. Les deux fées montent aussitôt sur un nuage enchanté, et, en un instant, elles arrivent dans un lieu retiré de Kou-sou. Elles descendent du nuage, se rendent ensemble dans la rue de Wou-kia, et voient Hân-wen qui était assis dans la boutique. La petite Bleue s'avance et l'appelle par son nom de famille.
Hân-wen ayant levé la tête, reconnaît Blanche et la petite Bleue, et il éprouve à la fois un sentiment de surprise et de colère. «Méchantes Fées, leur dit-il, ni dans la vie passée, ni dans la vie présente, je n'ai excité votre haine et votre vengeance; et pourtant vous êtes cause que j'ai enduré, au tribunal, les plus cruelles tortures, et que je suis exilé loin de mes parents. Quel motifs vous a engagées à venir me chercher ici?»
Les deux Fées sont confondues de ces injures, et deviennent rouges de honte.
«Monsieur, lui dit Blanche, ce qui vous est arrivé est le résultat d'une erreur involontaire. Mais comme je vous ai donné une promesse irrévocable, et que je pense aux sentiments qui doivent animer des époux, j'ai traversé la distance prodigieuse qui me séparait de vous, et je suis venue ici à travers mille dangers. Pouvais-je m'attendre à vous trouver aussi froid et aussi indifférent, et à recevoir de votre part d'aussi cruelles injures? Si j'étais une Fée, comme vous m'en accusez, croyez-vous que je n'aurais pas pu trouver dans le monde, un autre époux doué d'une rare beauté? Croyez-vous que j'aurais voulu essuyer tant de fatigues pour venir exprès vous chercher ici?»
Les personnes qui se trouvaient près de Hân-wen témoignèrent leur étonnement, en voyant en lui tant de froideur et de dureté.
M. Wou, ayant entendu qu'on se disputait vivement devant sa boutique, sortit avec précipitation. Il vit deux jeunes filles parfaitement belles qui se querellaient avec Hân-wen. Soudain il s'approche d'elles: «Mesdemoiselles, leur dit-il, veuillez entrer dans ma maison, et dites à votre vieux serviteur quelle affaire vous amène ici; il ne convient pas à des personnes bien nées, de se disputer de la sorte au milieu de la rue.»
A ces mots, Blanche se hâte d'entrer dans le vestibule avec la petite Bleue, en faisant plusieurs salutations.
M. Wou répondit à leur politesse. «Ma femme, cria-t-il à haute voix, viens recevoir ces demoiselles et leur tenir compagnie avec moi. Mesdemoiselles, ajouta-t-il quand elles furent assises, j'oserai vous demander quel est le noble pays que vous habitez, votre célèbre nom de famille et votre illustre surnom? Votre honoré père, votre respectable mère, sont-ils encore du monde? Quel est votre degré de parenté avec M. Hân-wen? Quel motif vous a conduites vers mon humble boutique? Pourquoi vous disputiez-vous avec lui? J'ose espérer que vous voudrez bien satisfaire ma juste curiosité.
—Monsieur et madame, répondit Blanche les yeux baignés de larmes, daignez prêter l'oreille à mon récit. Votre servante habite la ville de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou, dans la province de Tché-kiang. Pé-ing, mon père, avait la charge de gouverneur général des frontières; Lieou-chi, ma mère, avait reçu des lettres de noblesse de l'empereur. Je n'ai point de frères. Mes parents n'eurent point d'autre enfant que votre servante, à qui ils donnèrent le surnom de Tchîn-niang; j'ai maintenant dix-sept ans. Ma suivante que voici s'appelle la petite Bleue. Votre servante a une malheureuse destinée! Mon père et ma mère ont quitté la vie l'un après l'autre, et il ne me reste au monde aucune espèce de parents. Voyant l'époque appelée Tsing-ming, j'étais allée sur la montagne avec la petite Bleue, pour déposer des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de ma mère; mais je fus assaillie par une pluie d'orage, et je montai sur un bateau où se trouvait M. Hân-wen, qui eut l'obligeance de me prêter son parapluie pour m'en retourner chez moi. Le lendemain, comme il était venu lui-même chercher son parapluie, je le retins un instant, et lui offris une modeste collation. Tout en mangeant, je lui demandai des détails sur sa famille; et me voyant sans parents, sans amis, je formai avec lui un projet de mariage: c'était son beau-frère, Ki-kong-fou, qui devait présider à notre union. Votre servante fut touchée de le voir sans fortune, mais elle n'aurait pas dû lui donner, pour subvenir aux dépenses des noces, deux lingots d'argent qui provenaient de l'héritage de son père. Tout à coup on commit un vol dans le trésor de la ville. Le mari de sa sœur alla le dénoncer injustement, et, à force de tortures, on lui arracha l'aveu du crime qui lui était imputé. Le gouverneur lança contre moi un mandat d'amener, et envoya des gendarmes pour me prendre. Heureusement que mes voisins m'avertirent à temps avec ma servante; et, pour leur échapper, nous fûmes obligées de nous enfuir dans une autre maison. Le gouverneur n'ayant pu se saisir de nous, mit Hân-wen en jugement et l'exila dans ce pays. Comme votre servante met au-dessus de tout, son honneur et sa réputation[20], elle a juré qu'elle n'aurait pas d'autre époux que lui. C'est pourquoi elle a franchi avec sa servante une distance de mille lis, et elle est venue ici, à travers les plus grands dangers, espérant de voir accomplir cette union. Je ne pensais pas que M. Hân-wen me montrerait tant d'indifférence, et que, loin de me reconnaître pour son épouse, il concevrait les soupçons les plus injurieux et qu'il me traiterait de Fée! C'en est fait; et puisqu'il ne daigne pas me recevoir, je n'oserai plus retourner dans mon pays natal; j'aime mieux m'ôter la vie et m'en aller dans l'autre monde.»
Elle dit; et se levant avec précipitation, elle se penche en avant, comme pour se briser la tête contre les degrés de pierre. M. Wou et sa femme sont effrayés de cette fatale résolution; madame Wou se précipite vers elle, et la saisit dans ses bras.
«Mademoiselle, lui dit M. Wou, pourquoi faire si peu de cas de la vie? Je me charge de ce mariage, et je vous promets de vous unir tous les deux.»
A ces mots, il ordonna à sa femme d'inviter mademoiselle Blanche et sa servante à entrer dans l'intérieur de la maison pour se reposer de leur long voyage.
M. Wou sortit de la boutique, et ayant appelé Hân-wen, il lui adressa de sévères reproches: «Gardez-vous, lui dit-il, de la repousser avec colère: cette jeune personne appartient à une illustre famille, et elle a bravé les dangers et les fatigues d'un long voyage pour venir vous trouver ici.» Il lui rapporta alors de point en point le récit de mademoiselle Blanche.
Hân-wen est ébranlé par ce discours, mais il conserve encore quelques doutes. «Cependant, se dit-il en lui-même, si cette demoiselle était une Fée, n'aurait-elle pu trouver ailleurs un époux rempli de grâces et d'esprit? Puisqu'elle a fait mille lis pour venir me trouver ici, il faut bien que ce mariage soit arrêté depuis des siècles par le ciel.» Mais ce n'était pas là le seul motif qui désarmait Hân-wen. Il était épris depuis long-temps des charmes de Blanche, et il brûlait de la posséder.
M. Wou voyant que Hân-wen ne lui répondait point, entra tout à coup en colère. «Ingrat que vous êtes, lui dit-il, puisque moi et ma femme nous prenons un tel intérêt à cette demoiselle qui nous est étrangère, ne devriez-vous pas rougir de votre conduite, vous qui êtes lié avec elle par une promesse de mariage? Dès ce moment je ne vous emploie plus dans ma pharmacie, et je romps toute relation avec vous.
—Monsieur, lui dit Hân-wen avec émotion, il n'est pas besoin de vous emporter de la sorte; je suis prêt à vous obéir.»
M. Wou le voyant disposé à céder, adoucit son visage irrité, et lui dit avec douceur: «Monsieur Hân-wen, si je vous donne des conseils, c'est uniquement pour votre bien; et quand je tâche de vous unir tous les deux par les liens du mariage, dites-moi un peu si je cherche mon intérêt ou le vôtre?»
Aussitôt après, M. Wou disposa une chambre particulière, et la garnit de tous les objets nécessaires. Puis il choisit un jour heureux dans le calendrier. Sa femme mit ses habits de fête, et conduisit Blanche à son époux. Quand ils eurent salué ceux qui leur tenaient lieu de parents, ils entrèrent ensemble dans la chambre parfumée (la chambre nuptiale); et le soir même, ils accomplirent ce mariage tant désiré, et se donnèrent les marques du plus tendre amour.
C'est ici le lieu de dire avec le poète:
Il la mène toute tremblante sous les rideaux brodés. Semblable à la belle Meï, elle rougit de délier le dernier voile de soie. L'époux doit ménager sa jeune et timide épouse, dont l'âme novice est prête à s'échapper.
Le troisième matin, Hân-wen et Blanche viennent saluer et remercier M. Wou et sa femme. Dès ce moment, les deux époux se faisaient fête du matin au soir, et du soir au matin. La petite Bleue elle-même n'était point oubliée de Hân-wen, qui, de temps en temps, laissait briller sur elle quelque reflet de sa tendresse.
Mais revenons à M. Wou. Un jour qu'il était tranquillement assis dans sa boutique, il se mit à songer en lui-même. «J'ai cru faire une fort belle chose, se dit-il, en engageant Hân-wen à se marier. Mais il n'est plus seul, comme auparavant, et voilà que sa maison se compose déjà de trois personnes. Il faut que je m'occupe de son avenir, afin de le préserver lui et les siens des rigueurs de la misère.»
Dès que son plan est arrêté, il se lève, sort de sa boutique, et va à la maison de Hân-wen, qui le reçoit dans le vestibule, et le fait asseoir.
«Monsieur Hân-wen, lui dit Wou, comme je n'avais aujourd'hui aucune affaire pressante, je me suis occupé à faire des projets pour vous. Je songe que maintenant votre maison se compose de trois personnes; ce n'est plus comme lorsque vous étiez seul. Si vous ne cherchez pas à former un établissement, comment pourrez-vous subvenir aux besoins de tous les jours? Les anciens disaient: «Il vaut mieux économiser un denier chaque jour que de posséder mille onces d'argent.» Si je songeais à vous faire embrasser un autre genre de commerce que celui dans lequel vous êtes versé, vous auriez de la peine à y gagner de quoi vivre; vous connaissez la pharmacie, et c'est la seule profession qui vous offre des chances de succès. Ainsi je vous engage à établir une petite pharmacie dans cet endroit même; vous pourrez vous tirer d'affaire. Si vous avez besoin de fonds, je vous ouvrirai volontiers ma bourse pour vous aider.
—Monsieur, lui dit Hân-wen tout rempli de joie, vous m'avez déjà comblé de nombreux bienfaits; comment pourrai-je vous témoigner ma reconnaissance?
—Cela n'est rien, lui répondit M. Wou; je veux seulement vous montrer l'intérêt que je vous porte; pourquoi parler de reconnaissance!»
A ces mots il se lève, et prend congé de Hân-wen.
Hân-wen le reconduisit en-dehors de la porte, et revint auprès de Blanche, à qui il fit part de cette conversation. Nous n'avons pas besoin de dire que ces offres de services les comblèrent tous deux de joie. La nuit se passa sans qu'il en fût question.
Le lendemain matin M. Wou se leva de bonne heure, et leur envoya un domestique qui leur remit cent onces d'argent.
Hân-wen fut ravi de ce riche cadeau; il reçut cette somme avec empressement, et alla la présenter à Blanche. Ensuite il fit décorer avec élégance le devant de sa maison, et choisit un jour heureux dans l'almanach pour ouvrir sa boutique de pharmacien. Il fit peindre sur son enseigne les mots Pao-ngan-tang, c'est-à-dire le magasin de la santé, et loua un employé intelligent, nommé Tao-jin, pour l'aider dans son commerce. Bientôt un mois s'était écoulé sans que Hân-wen vît le moindre signe de succès. Il est agité d'inquiétude. «Chère épouse, dit-il à Blanche, il y aura tout à l'heure un mois que nous avons ouvert cette boutique, et, vous le voyez, notre commerce est aussi nul que le premier jour. Comment faire?
—N'ayez aucune inquiétude, lui dit Blanche. Dès mon enfance, j'accompagnais mon père dans son bureau, lorsqu'il était inspecteur général des frontières. Un jour, comme j'étais à m'amuser dans le jardin, tout à coup la vénérable déesse du mont Li-chan descendit du milieu des airs, et s'approchant de moi, elle me dit que j'étais destinée à acquérir la science des dieux, et m'ordonna de la saluer comme sa maîtresse. Je possède, ajouta Blanche, une puissance surnaturelle qui me permet de connaître le passé et le futur: je puis chasser les mauvais esprits et guérir toutes les maladies. Demain matin, mettez une enseigne de médecin; si l'on vient vous consulter je saurai d'avance la maladie de vos clients, et je vous promets de les guérir sur-le-champ en les touchant seulement du bout de mon doigt. Ne craignez plus de manquer d'argent pour subvenir aux besoins de votre maison.»
A ces mots Hân-wen ne se possède pas de joie. «Où trouver au monde, s'écria-t-il, une épouse douée de tant d'habileté et de puissance? Quel bonheur pour moi d'avoir choisi une compagne aussi précieuse!»
Le lendemain matin Hân-wen suspendit une enseigne de médecin, sur laquelle il écrivit: Hiu-hân-wen, docteur en médecine, excelle dans l'art de guérir toutes les maladies.
Il y avait déjà une dizaine de jours que l'enseigne était suspendue, et cependant personne ne venait.
Hân-wen, désespéré, informe encore Blanche du malheur qui lui arrive.
«Monsieur, lui répondit Blanche, j'ai examiné cette nuit les astres qui brillaient au ciel, et j'ai vu que tout à l'heure une maladie contagieuse va se répandre sur toute cette contrée. Je vais de suite composer des pilules pour guérir de la peste. Vous les vendrez trois deniers le grain, et sur-le-champ elles produiront un effet miraculeux. Soyez assuré qu'on viendra en foule pour en acheter.»
Hân-wen fut rempli de joie; il soupa, et, quand la nuit fut venue, il alla prendre du repos.
Cette nuit-là Blanche appela la petite Bleue, et lui adressa les ordres suivants: «Monte sur un nuage, et parcourt tout le pays. Tu répandras dans les bassins et dans les puits des vapeurs empoisonnées que les hommes aspireront en buvant. Pendant ce temps je vais préparer des pilules.»
La petite Bleue obéit aux ordres de sa maîtresse. A la troisième veille, elle monte sur un char de nuages, se transporte dans chaque endroit et répand à la surface des eaux des vapeurs empoisonnées, et s'en revient vers sa maîtresse.
Le lendemain de bonne heure tous les habitants vont puiser de l'eau pour préparer les aliments de la journée, et aspirent les vapeurs empestées qu'elle renferme. Au bout de quelques jours la peste étend ses ravages au-dedans et au-dehors de la ville; de sorte que, sur dix maisons, il y en avait neuf de frappées par la contagion.
Hân-wen affiche devant sa boutique l'annonce des pilules qui guérissent de la peste. Les parents des malades en ayant été informés, vont en acheter chacun un grain, et ne l'ont pas plutôt donné aux personnes malades qu'elles recouvrent aussitôt la santé et abandonnent le lit où elles étaient retenues.
En un instant cette heureuse nouvelle se transmet de bouche en bouche, et bientôt toutes les familles apprennent la vertu miraculeuse des pilules de Hân-wen. Tout le monde vient en acheter; et la foule qui se forme devant sa boutique ne diminue pas un seul instant. Chaque grain se vend trois deniers; et au bout de quelques jours les pilules sont entièrement vendues, et tous les malades ont recouvré la santé.
Hân-wen, qui avait retiré des bénéfices énormes, ne cessait d'exalter la puissance de Blanche. Il est facile de penser que la réputation de la pharmacie de Hân-wen se répandit partout avec la rapidité de l'éclair.
On était alors au premier jour de la quatrième lune: c'était l'époque où l'on célèbre la naissance du dieu Liu-tsou. Les hommes et les femmes se rendent en foule au temple pour y brûler des parfums.
Ce jour-là Hân-wen prit quatre onces d'argent, et voulut aller dans la maison de M. Wou pour acheter de nouveaux médicaments. Comme il passait devant le temple de Liu-tsou, il vit une foule de monde qui entrait à flots pressés dans le temple pour y brûler des parfums. «Puisque je passe par ici, se dit-il, il faut que j'entre comme les autres; j'aurai beaucoup de plaisir à faire une promenade dans ce magnifique édifice.»
Sa résolution est prise, et il s'élance dans le temple.
Depuis ce moment il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. Celui qui comptait sur sa science magique trouve une magicienne plus savante que lui, et sa puissance succombe sous une puissance supérieure à la sienne.
Si le lecteur désire savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le chapitre quatrième.