NOTES:
[20] En Chine, il est peu honorable pour une femme de se remarier, ou de prendre un autre époux que celui avec lequel elle a été fiancée dès son enfance.
[CHAPITRE IV.]
ARGUMENT.
Blanche lutte de puissance magique dans le temple de Liu-tsou.
La vue d'une couleuvre fait mourir Hân-wen de frayeur.
Il existe d'autres dieux que ceux qui habitent l'île enchantée de Pong-laï. La voix de l'hirondelle, le chant du loriot, retentissent dans de brillants palais. Pour avoir fait boire à son épouse une liqueur enivrante, Hân-wen meurt d'effroi, et son âme s'envole dans l'autre monde.
Parmi les étrangers qui étaient venus visiter le temple du dieu Liu-tsou, se trouvait un Tao-ssé[21], dont le nom de religion était le Saint-homme Lo-i. Il était doué d'une rare puissance en magie; il pouvait expulser les esprits qui animent les fées, chasser les démons, et dompter même les génies du ciel. S'étant promené jusqu'au temple, il s'y était installé et distribuait des médicaments d'une vertu merveilleuse, ne songeant qu'à soulager les maux du genre humain.
Ce jour-là, Hân-wen entra dans le temple avec la foule empressée, et pénétra jusqu'à la salle principale. Le Saint-homme ayant tout à coup levé la tête, vit entrer Hân-wen, et il aperçut dans sa figure quelque chose d'ensorcelé. Il le prend à part, le mène dans une chambre retirée et le fait asseoir.
«Monsieur, lui demanda-t-il, de quelle contrée êtes-vous? Quel est votre illustre nom de famille et votre noble surnom? De combien de personnes se compose votre précieuse maison? D'où vient cet air ensorcelé que je démêle dans vos traits? Je vous prie de répondre d'une manière précise à toutes les questions que j'ose vous adresser.»
Hân-wen est pénétré de respect en voyant ce Tao-ssé avec son air inspiré et son extérieur pieux et imposant.
«Mon père, lui dit-il, votre serviteur habite cette ville; son nom de famille est Hiu, son surnom Sien, et son nom honorifique Hân-wen. Ma femme s'appelle Blanche, et sa servante, la petite Bleue. Si par hasard votre serviteur est dans les liens de quelque démon, de quelque mauvaise fée, je vous en supplie, mon père, veuillez avoir pitié de moi et me délivrer.» En disant ces mots il se jette à ses genoux.
«Mon fils, lui dit le Saint-homme en lui présentant la main avec bonté, levez-vous. Puisque vous désirez que ce pauvre Tao-ssé vous sauve, c'est une chose très facile.» Il quitte aussitôt son siége, et tire d'une cassette trois talismans[22] divins. Puis il dit à Hân-wen: «Voici trois talismans que le pauvre Tao-ssé vous donne. Emportez-les, et gardez-vous surtout d'en parler à votre femme. Cette nuit, à la troisième veille, vous en collerez un sur le seuil de la porte, vous en brûlerez un autre au feu du foyer, et vous garderez le troisième sur vous. Si vous suivez exactement mes conseils, nulle méchante fée ne pourra vous nuire. De mon côté, je vais ordonner aux esprits qui sont sous mes ordres, d'aller arrêter les fées qui vous tourmentent, et de les conduire en enfer pour vous délivrer. Souvenez-vous bien de mes paroles. Adieu!»
Hân-wen remercia le Saint-homme: il prit les trois talismans divins, et lui offrit les quatre onces d'argent qui étaient destinées à acheter de nouveaux médicaments.
«Mon fils, lui dit le Tao-ssé en souriant, mon unique désir est de chasser les mauvais esprits qui vous obsèdent et de vous sauver la vie. Je ne puis accepter cet argent.
—Je voulais seulement, répondit Hân-wen, vous témoigner ma reconnaissance. Si vous refusez, mon père, de recevoir ce faible présent, je n'oserai moi-même prendre vos divins talismans.»
Le Saint-homme, pressé par les instances réitérées de Hân-wen, se décida à accepter son cadeau, puis il le reconduisit jusqu'à la porte du temple.
Mais laissons un moment le Tao-ssé qui rentre dans l'enceinte sacrée, et Hân-wen qui reprend le chemin de sa maison.
Cependant Blanche était tranquille dans sa chambre; mais tout à coup elle est frappée de terreur. Elle a recours aux sorts, et apprend en un instant tout ce qui vient de se passer. «Hân-wen, dit-elle à la petite Bleue, s'est laissé leurrer par un sauvage Tao-ssé du mont Mao-chân; et dans ce moment il revient avec des talismans dont il veut se servir pour nous perdre. Dès qu'il sera entré, tu feras de telle et telle manière; je n'ai pas peur de ses divins talismans.»
La petite Bleue remua la tête en signe d'assentiment.
Quelques instants après Hân-wen entra dans la maison. Il salua Blanche en l'apercevant, et se garda bien de dire un mot des talismans.
«Monsieur, lui dit Blanche, vous êtes sorti de très bonne heure ce matin pour aller acheter de nouveaux médicaments chez M. Wou; comment se fait-il que vous reveniez si tard?»
Hân-wen, déguisant la vérité, lui répondit que M. Wou l'avait retenu à dîner, et que c'était là le motif qui l'avait empêché de revenir immédiatement.
Pendant qu'ils étaient à causer ensemble, la petite Bleue entra avec une tasse de thé et l'offrit à Hân-wen. En étendant le bras, il laissa paraître les talismans qu'il tenait dans sa main.
La petite Bleue s'en étant aperçue lui demanda ce que c'était.
«Ce sont des prescriptions médicales, répondit aussitôt Hân-wen.
—Quelles prescriptions médicales? lui demanda vivement la petite Bleue. Permettez à votre servante d'y jeter elle-même les yeux.
—Vous autres femmes, reprit Hân-wen, vous n'entendez rien à la médecine: qu'avez-vous besoin de voir ces prescriptions?»
La petite Bleue sachant bien que Hân-wen ne consentirait pas à lui communiquer les papiers qu'il tenait, les lui arracha brusquement et s'enfuit. Hân-wen courut après la petite Bleue pour les lui reprendre; mais avant qu'il pût l'atteindre elle les déchira en pièces.
«Petite coquine, s'écria Blanche en faisant semblant de la gronder, comment as-tu l'impudence de déchirer les ordonnances de mon mari?
—Madame, lui répondit la petite Bleue, ce n'étaient pas des ordonnances; c'étaient des vers galants qui m'étaient adressés.
—A quoi bon me tromper, lui dit Blanche en souriant, je sais parfaitement que c'étaient de maudits talismans qui lui ont été donnés dans le temple de Liu-tsou, par un fripon de Tao-ssé du mont Mao-chân. Mon mari s'est laissé leurrer par lui dans l'espoir de chasser je ne sais quelles fées: ce n'est pas tout; le même charlatan lui a escamoté quatre onces d'argent. Demain matin j'irai m'expliquer avec cet imposteur et lui redemander l'argent.»
Hân-wen vit bien que Blanche avait découvert son secret; il fut frappé de stupeur et ne proféra aucune parole. Il passa la nuit dans un morne silence.
Le lendemain, dès l'aurore, Blanche se lève et promptement fait sa toilette. «Monsieur, dit-elle à Hân-wen, venez avec moi au temple, je veux parler à ce charlatan de Tao-ssé et lui redemander l'argent qu'il vous a pris.»
Hân-wen se vit obligé de l'accompagner. La petite Bleue les suivit, après avoir recommandé à Tao-jin de bien garder la maison.
Ils allèrent droit au temple de Liu-tsou, et quand ils furent entrés, ils aperçurent le Saint-homme qui était assis dans la salle principale.
«Est-ce toi qui es le Saint-homme Lo-i? lui demanda Blanche.
—C'est moi-même, lui répondit le Saint-homme.
—Fripon de Tao-ssé, lui dit Blanche en l'accablant d'injures, de quel pays es-tu? Comment as-tu osé venir dans ce lieu vénéré pour escamoter l'argent de mon mari? Allons, rends-lui ses quatre onces et je te laisse tranquille; mais si tu oses faire le moindre signe de refus, c'est en vain que tu espérerais de sauver ta vie.
—Monstre odieux! lui répond le Saint-homme, comment as-tu eu la témérité d'abuser de l'art magique pour fasciner Hân-wen? Je t'engage à rentrer en toi-même et à te retirer promptement dans ta caverne. Tu pourras alors échapper aux dangers qui te menacent; mais si tu ne m'obéis pas, prends garde que, par un effet de ma puissance, je ne te force sur-le-champ à reprendre ta première forme. Il serait trop tard de te repentir de ton obstination.»
A ces mots Blanche devint rouge de colère. «Stupide Tao-ssé, lui dit-elle en l'accablant d'injures, tu as osé me prendre pour une fée? Je te demanderai quelle est cette puissance magique dont tu te vantes; je désire voir quel est le plus fort de nous deux.»
A ces mots le Saint-homme est transporté d'indignation. Il met le pied sur la constellation du Boisseau et prononce des paroles sacrées. Puis il aspire dans un vase quelques gouttes d'eau pure, et les fait jaillir au milieu des airs. Tout à coup le ciel devient sombre, la terre se couvre de ténèbres que déchirent d'affreux éclairs, la pluie tombe par torrents, et le tonnerre gronde et éclate dans l'espace.
«Ta puissance est bien chétive, lui dit Blanche en souriant; ce n'était pas la peine d'en parler.» A ces mots elle prononce quelques paroles magiques; et, montrant le ciel du doigt, elle s'écrie d'une voix tonnante: «Que les nuages disparaissent sur-le-champ, que la pluie se dissipe, et que le grand astre du jour brille dans toute sa splendeur.»
Le Saint-homme voyant qu'elle a rompu son charme, saisit la précieuse épée qui pendait à sa ceinture et l'élève dans les airs pour frapper son ennemie. Mais soudain des milliers de nuages rouges volent vers Blanche en lançant des éclairs éblouissants, s'arrondissent sur sa tête et l'entourent d'une auréole lumineuse. Blanche développe une écharpe, qui s'appelait l'écharpe du ciel et de la terre, et en enveloppe sa tête. Alors la précieuse épée ne pouvait plus l'atteindre et ne faisait que frapper l'air de ses coups impuissants. Blanche prononce de nouveau des paroles sacrées; et montrant du doigt la précieuse épée, elle crie d'une voix tonnante: «Tombe!» et soudain l'épée a roulé dans la poudre. Elle la ramasse et la rend invisible. Puis, d'un ton impérieux: «Où es-tu, vaillant guerrier qui porte le bonnet jaune? Prends vite ce charlatan de Tao-ssé, et suspends-le au milieu des airs.»
Elle n'avait pas encore achevé de parler que le vaillant guerrier au bonnet jaune était déjà accouru à ses ordres. Il prend le Saint-homme et le suspend au milieu des airs. Blanche ordonne au guerrier de le frapper à coups redoublés.
Le Saint-homme, couvert de blessures, pousse des cris lamentables et implore Blanche d'une voix suppliante. «Je ne connaissais pas, lui dit-il, les prodiges sublimes de votre puissance magique; et c'est par ignorance que je vous ai offensée. Je vous en conjure, ayez pitié de ce pauvre Tao-ssé et laissez-lui la vie. Dans la suite il n'osera jamais provoquer votre colère.
—Stupide Tao-ssé, lui dit Blanche en souriant, je suis l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân; et c'est par ordre de ma maîtresse que je suis descendue de la cime mystérieuse qu'elle habite. Tu as eu l'audace de m'insulter en me traitant de fée. Hâte-toi de restituer l'argent que tu as pris, et je te fais grâce de la vie.
—Madame, lui répondit le Saint-homme, l'argent est encore dans ma cellule; je n'en ai pas ôté l'épaisseur d'un cheveu.»
Blanche, cédant à ses supplications qu'il accompagnait de larmes et de sanglots, lui dit en riant: «Je te fais grâce aujourd'hui; plie bagage et va-t-en dans un autre endroit. Si je te retrouve une seconde fois ici, occupé à leurrer la multitude par tes contes et tes ridicules prestiges, tu es un homme perdu!»
Elle dit, et, d'un ton impérieux, elle renvoie le guerrier au bonnet jaune; puis elle détache le Saint-homme, et le remet à la place qu'il occupait.
Le religieux est couvert de honte; il va dans sa cellule chercher les quatre onces d'argent qu'il remet à Blanche; puis il retourne sur la montagne où est situé son couvent, et va visiter son supérieur pour méditer avec lui quelque moyen de vengeance.
Blanche prit les onces d'argent, et reçut les félicitations de toute la foule qui remplissait le temple. Hân-wen et sa femme s'en retournèrent transportés de joie. Quand il fut arrivé dans sa maison, il ordonna à la petite Bleue de faire chauffer du vin afin de boire avec sa femme. Tout en buvant, il ne pouvait se lasser de féliciter Blanche sur le triomphe qu'elle avait obtenu, et sentit redoubler sa tendresse pour elle. Quand le soir fut venu, il ne se contenta pas de paroles pour lui témoigner son attachement.
Hân-wen, se trouvant un peu étourdi par les fumées du vin, alla se coucher le premier.
Pendant ce temps-là, la petite Bleue dit à sa maîtresse: «Madame, vous savez que c'est demain le jour de fête appelé Touan-yang[23]. Dans toutes les familles, on achète du vin où l'on mêle du soufre mâle[24]. On dit communément que quand une Couleuvre voit du soufre mâle, c'est comme lorsqu'un démon voit le roi des enfers. Pour moi, quand je respire l'odeur de cette drogue fatale, j'éprouve des douleurs aussi cruelles que si l'on me coupait par morceaux. Je crains que nous ne reprenions notre première forme, et que Hân-wen ne nous aperçoive. Comment faire? Mais il me vient une idée: il me semble que ce que nous avons de mieux à faire est de nous enfuir ensemble demain matin à l'insu de Hân-wen, et de nous retirer dans un autre endroit; nous reviendrons dans l'après-midi. J'ignore ce que madame pense de mon projet.
—Petite Bleue, répondit Blanche, il y a bien des années que je cultive la science du Tao; comment pourrais-je craindre le soufre mâle? Toi, tu es d'une trempe commune; voilà pourquoi tu as peur pour si peu de chose. J'ai un projet excellent. Il faut qu'à l'instant même tu te mettes au lit, et que tu fasses semblant d'être malade; et demain matin, tu te serviras de ce prétexte pour ne pas te lever. Moi-même je dirai que j'ai la fièvre; et, dans l'après-midi du jour appelé Touan-yang, je me lèverai, comme si j'étais subitement rétablie.»
Mais laissons pour l'instant le projet que Blanche vient de former avec sa servante, et parlons seulement de la petite Bleue. Elle avait coutume de préparer chaque jour les repas de son maître; mais ce jour-là, l'heure du déjeuner se passa sans qu'on la vît paraître. Hân-wen commence à concevoir des doutes et de l'inquiétude; il monte précipitamment au premier étage, et dit à Blanche: «J'ignore pourquoi, ce matin, la petite Bleue a négligé de préparer mon déjeuner.
—Hier soir, lui répondit Blanche, elle se plaignait de maux de tête et de douleurs d'entrailles. Je vais aller la voir avec vous pour savoir comment elle se porte; peut-être que cette friponne n'a d'autre maladie que la paresse et l'envie de dormir.»
Elle dit; et donnant la main à Hân-wen, elle va avec lui dans la chambre du fond. Ils voient la petite Bleue, qui avait les oreilles rouges et le visage tout en feu.
«Petite Bleue, lui dit Hân-wen, comment vous trouvez-vous?
—Monsieur, lui répondit-elle, j'ai ressenti les atteintes du vent et du froid, et c'est là le motif qui m'a empêchée de vous servir ce matin avec madame.
—Si vous pouvez transpirer, lui dit Hân-wen, vous êtes sauvée: nous vous quittons pour vous laisser reposer.» Le mari et la femme s'en retournèrent dans leur chambre.
Mais à peine Blanche s'est-elle étendue sur son lit, qu'elle reste privée de connaissance. Hân-wen l'appelle pendant long-temps, et à la fin elle commence à reprendre l'usage de ses sens.
«J'avais par hasard éprouvé un étourdissement, lui dit Blanche; mais ce n'est rien. Pour vous, allez dans le magasin, et occupez-vous des objets qui réclament vos soins.»
Hân-wen fit préparer tout ce qui était nécessaire pour passer la fête. Ensuite, il fit porter le riz et le vin soufré dans l'appartement qu'occupait Blanche, afin de manger à la même table, et de célébrer avec elle la fête appelée Touan-yang. Hân-wen prit une tasse, et engagea Blanche à la boire.
«Depuis mon enfance, lui répondit-elle, je n'ai jamais pu boire une goutte de ce vin; je prie mon époux de boire seul quelques tasses, pour dissiper ses chagrins et faire évanouir les maléfices des démons. Je me contenterai de m'asseoir auprès de vous pour vous tenir compagnie.»
Hân-wen leva la tasse, et la pressa à plusieurs reprises de la vider. Comment Blanche aurait-elle pu répondre à son invitation? Elle opposa à ses instances les refus les plus obstinés.
Hân-wen lui en témoigna son déplaisir. «Chère épouse, lui dit-il, ne vous refusez pas plus long-temps à mes prières; et si vous ne pouvez vider une tasse entière, buvez-en du moins quelques gouttes pour me contenter.»
Blanche, voyant que son mari commençait à se fâcher, ne put se dispenser de prendre la tasse pour en boire quelques gouttes. Mais Hân-wen poussa brusquement la tasse avec ses mains, et lui fit avaler tout le vin soufré qu'elle contenait.
Blanche est frappée de terreur, et aussitôt de légères douleurs commencent à tirailler ses entrailles. Elle imagine une ruse. «Monsieur, dit-elle à son mari, depuis que vous m'avez fait avaler de force toute cette tasse de vin, je sens que mes yeux s'obscurcissent, et que ma tête se trouble. Il me serait difficile de vous tenir plus long-temps compagnie; permettez-moi de me coucher quelques instants. Pendant ce temps-là, vous irez vous amuser à voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.
—En ce cas, lui répondit Hân-wen, je prie ma chère épouse de prendre du repos.» A ces mots il ferma la porte de la chambre, et sortit pour aller voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.
Blanche ayant été forcée par son mari d'avaler cette tasse de vin mêlé de soufre mâle, elle gisait dans son lit, en proie aux plus cruelles douleurs. Il lui semblait que le feu de la foudre lui dévorait les entrailles, et que des lames d'acier déchiraient toutes les parties de son corps. Au bout de quelques instants, elle reprit sa première forme.
Pendant ce temps-là, Hân-wen regardait au bord du fleuve la joute des barques ornées de têtes de dragons; mais il était agité d'une inquiétude secrète. Il pensait à sa femme qui était ensevelie dans l'ivresse, et à la petite Bleue qui était tourmentée par la fièvre. «Si elles ont besoin de thé ou de potions médicales, se dit-il en lui-même, qui est-ce qui leur en donnera? Il vaut mieux que je retourne auprès d'elles.»
Aussitôt il part, et prend le chemin de sa maison. Il entre promptement dans sa chambre, et ouvre les rideaux de soie pour voir Blanche. S'il n'eût rien vu, encore passe. Mais quand il eut regardé, il aperçut sur le lit une énorme Couleuvre, qui avait la tête grosse comme un boisseau; ses yeux étaient larges comme des clochettes de cuivre, sa bouche ressemblait à une écuelle pleine de sang, et sa langue exhalait des vapeurs empestées. Il fut si épouvanté à la vue de ce monstre, qu'il poussa un grand cri, et tomba sans mouvement.
Si vous désirez savoir comment Hân-wen recouvra la vie lisez le chapitre suivant.