NOTES:
[21] Les Tao-ssé sont des religieux qui reconnaissent Lao-tseu pour leur maître; ils forment en Chine une secte très nombreuse.
[22] Ces talismans étaient des feuilles de papier couvertes de caractères magiques.
[23] Cette fête tombe le cinquième jour de la cinquième lune.
[24] On met du soufre mâle dans le vin pour chasser les maléfices des démons.
[CHAPITRE V.]
ARGUMENT.
Blanche brave mille dangers pour aller dérober de l'ambroisie sur les bords divins du lac Yao-tchi.
Elle exerce la médecine, et aide la femme du gouverneur à mettre au monde deux jumeaux.
Revenons à Hân-wen, qui, en entrant dans la chambre de sa femme, avait ouvert les rideaux pour la voir. Dès qu'il eut aperçu sur le lit une grande Couleuvre blanche, il était tombé à la renverse, et était mort de frayeur. A cette époque de la journée, l'heure de midi était passée, et la petite Bleue avait recouvré sa forme humaine. Ayant entendu pousser des cris d'effroi dans la première chambre, elle se leva et y courut avec empressement. Elle aperçoit par terre Hân-wen, qui était étendu sans vie, et, sur le lit, elle vit Blanche qui avait repris sa forme de Couleuvre. Elle pâlit d'effroi. «Madame, s'écrie-t-elle en appelant Blanche d'une voix perçante, hâtez-vous de reprendre votre forme humaine. Vous avez fait mourir votre époux de frayeur. Je vous en supplie, réveillez-vous!»
Quoique Blanche fût plongée dans un sommeil léthargique, elle entendit la voix de la petite Bleue; elle revint à elle, et reprit sa forme humaine. Elle se lève avec effort, et aperçoit Hân-wen, qui gisait par terre sans faire aucun mouvement. Elle pousse des cris et des sanglots, et le serre tendrement dans ses bras. «Cher époux, dit-elle en pleurant, lorsque vous m'avez fait boire de force ce vin mêlé de soufre mâle, j'ai éprouvé des douleurs aussi cruelles que si l'on m'eût coupée par morceaux. Il m'a été impossible de m'occuper de moi-même; je suis tombée dans un sommeil léthargique, et j'ai repris malgré moi ma première forme. Je ne savais pas qu'en entrant dans ma chambre, la vue de ma métamorphose vous ferait mourir de frayeur. C'est moi qui suis cause de votre mort!» Elle dit et verse un torrent de larmes.
«Madame, lui dit la petite Bleue en pleurant, puisque votre mari est mort, et qu'il ne peut plus revenir à la vie, à quoi bon vous affliger de la sorte? Enterrez-le, et qu'il n'en soit plus parlé. J'irai avec vous dans un autre pays, et je ne crains pas que vous manquiez de trouver un autre époux, doué d'agréments et d'esprit.
—Quelles paroles as-tu laissé échapper? lui dit Blanche d'un ton courroucé; puisque je suis mariée avec Hân-wen, comment pourrais-je montrer une si noire ingratitude? Mais ce n'est pas là le seul motif qui me guide. Je cultive la science du Tao (de la raison), et je connais les devoirs de toute femme vertueuse; comment pourrais-je m'attacher à un second époux? Comme c'est moi qui ai causé la mort de Hân-wen, il est juste que je cherche quelque moyen de le rappeler à la vie.
—Vous êtes vraiment folle, lui dit la petite Bleue. Votre époux est mort, et déjà son âme est retournée dans l'autre monde. Il n'existe aucun remède, aucun art magique qui puisse le rappeler à la vie.
—Petite Bleue, lui répondit Blanche, c'est ce que tu ne sais pas. Je veux délivrer mon époux, et lui rendre la vie. Pour cela, je veux aller, au péril de mes jours, sur les bords divins du lac Yao-tchi, et dérober l'ambroisie des dieux. Pendant ce temps-là, tu resteras auprès de mon époux, et tu veilleras sur lui.
—Madame, lui dit la petite Bleue pour la détourner de son projet, les bords du lac Yao-tchi sont habités par la déesse Ching-mou. Si vous voulez dérober l'ambroisie des dieux, vous vous exposez à perdre la vie.
—Je veux sauver mon époux, repartit Blanche; il faut absolument que j'y aille. Si je ne réussis pas à dérober l'ambroisie des dieux, je mourrai sans regrets sur les bords divins du lac Yao-tchi.»
A peine a-t-elle fini de parler, qu'elle prend le costume d'une religieuse de la secte des Tao-ssé. Elle monte sur un nuage, et arrive en un instant dans le pays des dieux, sur les bords du lac Yao-tchi. Elle aperçoit un jeune homme qui avait une tête de singe blanc. Il était assis en observation à l'entrée de la grotte principale, et l'empêcha d'y entrer.
Blanche fut obligée de se prosterner devant lui. «Bonjour, frère, lui dit-elle d'une voix soumise. Votre servante est Blanche, surnommée Tchin-niang. Je suis l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân. Par l'ordre de ma maîtresse, j'ai quitté la cime mystérieuse que j'habitais, pour former avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des siècles. Maintenant Hân-wen est dangereusement malade; il est à deux doigts de la mort, et il n'y a aucun médicament qui puisse le sauver. J'étais venue pour supplier la déesse Ching-mou de me donner une parcelle d'ambroisie, afin de rappeler mon époux à la vie. Je vous prie, mon frère, d'entrer dans la grotte, et d'aller annoncer le but de mon voyage; j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.»
Le jeune homme à la tête de singe blanc ouvrit ses yeux, qui étaient doués d'une pénétration divine, et aperçut un air diabolique répandu sur toute la personne de Blanche.
«Monstre odieux! s'écria-t-il d'une voix courroucée, d'où viens-tu? Comment as-tu l'audace d'aborder la montagne des dieux? Si tu es réellement une élève de la vénérable déesse du mont Li-chân, d'où vient cet air diabolique que je vois répandu sur toute ta figure? La vénérable déesse du mont Li-chân se trouve maintenant dans la grotte de la déesse Ching-mou, avec qui elle raisonne sur les mystères du Tao; je vais te prendre et te mener dans la grotte: on verra si tu dis la vérité.»
A ces mots, il s'avance pour saisir Blanche.
Blanche est remplie d'effroi. «S'il m'entraîne dans la grotte, se dit-elle en elle-même, c'en est fait de moi.» Soudain elle lance avec sa bouche un grain de pierre précieuse qui va frapper la figure du jeune gardien. Le jeune homme n'ayant pu parer ce coup, fut blessé au nez, et répandit des flots de sang. Il rentra précipitamment dans la grotte en poussant des cris aigus, que lui arrachait la douleur. Blanche ramassa la pierre précieuse, et craignant d'être châtiée par la déesse Ching-mou, elle s'élança sur un char de nuages, se promettant bien de ne plus revenir.
Quand le jeune gardien fut rentré dans la grotte, Ching-mou lui demanda pourquoi il avait le nez meurtri et ensanglanté.
«Puissante déesse, lui dit-il, en se prosternant à ses pieds, il y a en dehors de la grotte une fée qui se vante d'être l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân. Elle dit que son mari est dangereusement malade; elle désirerait venir ici pour vous demander une parcelle d'ambroisie, et lui rendre la santé. Comme je lui défendais de pénétrer dans la grotte, elle m'a blessé le nez avec une balle empoisonnée; j'espère que vous daignerez me venger.»
A ces mots, Ching-mou est transportée de colère. Elle monte sur son char parfumé, et emmène avec elle le jeune gardien. A peine est-elle sortie de la grotte qu'elle aperçoit la Couleuvre blanche qui s'enfuyait rapidement sur un char de nuages.
«Monstre odieux! lui cria Ching-mou, d'une voix courroucée; où vas-tu?» Elle dit, et étend dans les airs un vaste réseau.
Blanche veut fuir, mais elle se sent arrêtée par le céleste filet, et, malgré elle, elle se laisse voir sous sa première forme.
Ching-mou saisit l'épée dont elle se sert pour décapiter les démons et les fées. Elle allait la punir de son crime, lorsqu'elle voit arriver du midi un nuage étincelant qui volait de son côté, en laissant échapper les cris: «Grâce! Grâce!» Ching-mou regarde, et reconnaît le dieu Kouân-în. Soudain elle remet dans le fourreau sa précieuse épée, et se lève pour aller à sa rencontre.
«Noble Pousa (Dieu), lui dit-elle, quel motif vous amène ici?
—Voici l'objet de ma mission, lui répondit le Pousa en souriant: Le ciel avait décidé depuis des siècles le mariage de cette Couleuvre blanche avec Hân-ven. Dans la suite, le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour retourner dans le monde. Quand ce génie aura atteint l'âge d'un mois, il viendra un Saint-homme qui ensevelira la Couleuvre sous la pagode de Louï-pong, suivant le serment qu'elle a fait jadis au dieu Tchin-wou. Il faut attendre que le génie de l'astre Wen-sing se soit fait un nom illustre, et qu'il ait obtenu des honneurs posthumes pour ses parents. Cette fée pourra alors être élevée au rang des dieux. Maintenant il n'est pas permis de lui ôter la vie; j'espère que la déesse Ching-mou daignera lui accorder sa grâce.
—Noble Pousa, lui répondit Ching-mou, si je ne songeais qu'à l'audace qu'elle a eue de monter sur cette cime divine pour dérober l'ambroisie, et de blesser le jeune gardien de ma grotte, il me serait difficile de ne pas lui trancher la tête. Mais puisque de si grandes destinées se rattachent à son existence, je dois obéir à vos ordres et lui laisser la vie.»
A ces mots, Ching-mou replia le filet qui enveloppait le ciel et la terre, et rendit la liberté à la Couleuvre blanche.
Blanche reprit comme auparavant sa forme humaine, et se prosternant aux pieds de Ching-mou, elle la remercia de ne pas lui avoir ôté la vie; puis se retournant, elle salua Kouân-în, et lui témoigna sa reconnaissance de sa puissante intervention.
«Monstre odieux! lui dit le Pousa, que l'ambroisie des dieux ne soit plus l'objet de ta folle ambition. Je vais t'indiquer un endroit où tu pourras aller de ma part. Transporte-toi sur le mont Tsé-weï, dans le palais appelé Nân-ki-kong, qu'habite le dieu du pôle austral; tu lui demanderas une branche de l'arbre d'immortalité pour rendre la vie à ton mari.»
Après avoir dit ces mots, le dieu se leva, fit ses adieux à Ching-mou, et monta sur un char de nuages pour retourner vers la mer du Midi. Ching-mou le reconduisit, et, remontant sur son char parfumé, elle se dirigea vers sa grotte mystérieuse.
Revenons maintenant à Blanche. Après ce départ du dieu et de la déesse, elle s'éleva rapidement sur un nuage, et se rendit sur la montagne Tsé-weï, au palais appelé Nân-ki-kong (le palais du pôle austral). Ce palais était entouré de bocages épais qui exhalaient une odeur embaumée; ses parterres étaient ornés des plantes les plus rares, et des fleurs les plus précieuses; des fruits d'un goût exquis pendaient aux arbres, que des oiseaux merveilleux animaient par leur douce mélodie, et par l'éclat de leurs couleurs. Blanche n'avait nulle envie de s'arrêter à ces objets enchanteurs; elle va droit au palais du dieu.
Cet édifice était gardé par un jeune homme à tête de cerf qui se promenait devant la porte. Blanche s'avance et lui fait une profonde salutation. «Jeune immortel, lui dit-elle, j'ose vous prier d'aller m'annoncer au dieu de ce palais. Votre servante s'appelle Blanche, et son surnom est Tchîn-niang. Comme Hân-wen, mon époux, est dangereusement malade, et qu'aucun médicament ne peut le sauver, le dieu Kouân-în, dans sa bonté, m'a engagée à venir demander au dieu de ce palais une branche de l'arbre d'immortalité pour sauver la vie à mon époux. J'ose espérer que le jeune immortel qui m'écoute, daignera prendre pitié de mon sort, et annoncer l'objet de ma visite. J'aurai pour lui une reconnaissance sans bornes.»
En entendant ces mots, le jeune homme à tête de cerf fut pénétré de saisissement et de respect, surtout parce qu'elle venait de la part du dieu Kouân-în.
«Ma sœur, lui dit-il, par égard pour le puissant dieu Kouân-în, je vais vous annoncer.»
Blanche le remercia à plusieurs reprises, pour lui témoigner sa reconnaissance.
Le jeune homme à tête de cerf quitte Blanche, et entre dans le palais du dieu. «Seigneur, lui dit-il en se prosternant à ses pieds, il y a en dehors de cette enceinte une jeune femme qui s'annonce sous le nom de Blanche. Elle dit que, comme Hân-wen son mari est dangereusement malade, le dieu Kouân-în l'a engagée à venir vous demander une branche de la plante d'immortalité. Elle est maintenant à la porte du palais. Je n'ai pas osé la faire entrer de mon propre mouvement, et c'est pour ce motif que je suis venu vous consulter. J'ignore, vénérable seigneur, quels sont nobles vos intentions.»
—Je sais, lui répondit le dieu, que cette fée perverse n'a pas encore brisé les liens qui l'attachent à la vie mortelle; je sais qu'elle n'a pas encore payé la dette qu'elle a contractée par ses fautes, et qu'elle a formé avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des siècles. Bientôt le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour revenir sur la terre. Puisque c'est le dieu Kouân-în qui l'a envoyée vers moi, va dans la chambre de nuages, tu prendras une branche de la plante qui a le pouvoir de rappeler à la vie, et tu la lui remettras.
Le jeune homme à tête de cerf obéit aux ordres du dieu. Il se transporte dans la chambre de nuages, et prend une branche de la plante d'immortalité. Puis, sortant du palais, il appelle Blanche. «Voici, lui dit-il, une branche de la plante d'immortalité que le dieu m'a ordonné de vous remettre pour ressusciter votre époux.»
Blanche se jette à ses pieds, et après lui avoir témoigné sa reconnaissance, elle prend la branche de la plante d'immortalité.
Le jeune homme à tête de cerf retourne au palais du dieu pour lui rendre compte de sa commission.
Blanche est ravie d'avoir obtenu la plante d'immortalité; elle monte aussitôt sur un nuage, et se hâte d'aller rendre la vie à son époux. Mais tout à coup elle rencontra le génie de l'étoile Nân-sing, qui préside à la vie des hommes.
Gardez-vous de laisser votre visage s'épanouir de joie; bientôt de nouveaux malheurs vont fondre sur la Couleuvre blanche!
Le lecteur demandera sans doute ce que c'était que l'étoile Nân-sing. Il faut savoir que le dieu du pôle austral avait sous ses ordres un jeune homme à tête de cigogne blanche: c'était le génie de l'étoile Nân-sing. Ce jour-là, comme aucune affaire ne le retenait dans l'intérieur du palais, il s'amusait au dehors, en se promenant sur les nuages. Tout à coup il aperçoit un nuage noir qui roulait rapidement vers lui, et répandait au loin des vapeurs empestées. Le jeune homme à tête de cigogne regarde un instant, et reconnaît que c'est une fée qui arrive vers lui. Soudain il s'élance sur un char de nuages, et vole à sa rencontre. «Monstre odieux! lui cria-t-il d'une voix courroucée, où vas-tu?»
A peine Blanche a-t-elle entendu la voix du jeune homme à tête de cigogne, qu'elle est glacée d'effroi, et que son âme s'échappe de son corps; elle tombe du haut des airs, et va expirer au pied de la montagne.
Le jeune homme à tête de cigogne la suit dans sa chute, d'un vol impétueux, et il était sur le point de la mettre en pièces avec son bec acéré. Mais tout à coup un jeune dieu à tête de loriot blanc, s'élance du haut des airs et arrête le jeune homme à tête de cigogne. «Mon frère, lui dit-il, il ne faut pas lui ôter la vie. Le malheur qui lui arrive maintenant était décrété par le ciel. Mais le dieu Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi, m'a envoyé vers vous dans la crainte que vous ne fassiez périr cette créature perverse, faute de savoir les vues que le destin a sur elle. Voilà, mon frère, le motif qui m'a engagé à venir vous attendre ici. J'espère que vous aurez pitié d'elle, et que, pour obéir au destin, vous lui laisserez la vie.
—Je déteste les fées comme mes plus cruels ennemis, répondit le jeune homme à tête de cigogne. Mais puisque mon frère vient me trouver par l'ordre suprême de Fo, je dois lui obéir, et laisser la vie à cette méchante fée.»
Le jeune dieu à tête de loriot lui ayant fait des remercîments, le dieu à tête de cigogne prit congé de lui, et s'en retourna au palais du pôle austral.
Le jeune dieu à tête de loriot s'approche du corps de Blanche, et voyant qu'elle ne respirait plus, il prononça des paroles magiques qui ont le pouvoir de ressusciter les morts, et s'approchant de son visage, il souffla dans sa bouche avec son haleine divine. Sur-le-champ Blanche recouvra son âme qui s'était échappée, et se réveilla de sa léthargie. Elle se prosterne aux pieds du dieu, et le remercie de lui avoir rendu la vie.
«Blanche, lui dit le jeune dieu à tête de loriot, je suis venu par l'ordre suprême de Fo, pour vous arracher à la mort. Retournez vite auprès de votre époux, et rappelez-le à la vie.»
A ces mots, il s'élance sur un char de nuages, et s'en retourne vers la mer du Midi, pour rendre compte au dieu Fo de sa commission.
Blanche ramassa la plante d'immortalité, et monta rapidement sur un char vaporeux qui la transporta chez elle en un clin d'œil. Elle entre dans sa chambre, et appelle la petite Bleue. «Voici la plante d'immortalité, lui dit-elle; prends-la vite et fais-la bouillir dans de l'eau, pour ressusciter mon mari.»
La petite Bleue prit la plante d'immortalité. «Madame, demanda-t-elle à Blanche, cette plante vient-elle des bords divins du lac Yao-tchi? Pourquoi avez-vous été absente aussi long-temps?
—Petite Bleue, lui répondit Blanche en soupirant, j'ai failli perdre la vie pour aller chercher cette plante d'immortalité.» Elle lui raconta alors qu'étant allée près du lac Yao-tchi pour dérober une parcelle d'ambroisie, elle avait rencontré un jeune dieu à tête de singe blanc qui gardait la grotte, et l'avait empêchée d'entrer. «Je fus obligée, ajouta-t-elle, de lui avouer la vérité. Il voulait se saisir de moi, et me conduire dans la grotte, devant la déesse Ching-mou. Pour me débarrasser de lui, je lui lançai à la figure une perle précieuse, et je lui fis une profonde blessure. Mais la déesse Ching-mou m'enveloppa dans un vaste filet, et voulait me couper la tête. Heureusement que le dieu Kouân-în vola à mon secours, et supplia Ching-mou de me laisser la vie. Ce n'est pas tout: le même dieu m'engagea à aller sur la montagne de Tsé-weï, auprès du dieu du pôle austral, pour lui demander une branche de la plante divine qui a le pouvoir de rappeler à la vie. J'allai donc au palais du pôle austral. Le dieu qui l'habitait eut pitié de moi, et m'accorda une branche de la plante d'immortalité. Je le remerciai de cette faveur signalée; mais comme je m'en revenais, je rencontrai en chemin un jeune dieu à tête de cigogne qui me poursuivit avec acharnement. Je poussai un cri d'effroi et je tombai sans vie au pied de la montagne. Il s'élança après moi d'un vol impétueux, et se préparait à me déchirer à coups de bec; mais un jeune dieu à tête de loriot blanc accourut par l'ordre de Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi; il arrêta la fureur du dieu à tête de cigogne, et me délivra de la mort. Si le dieu à tête de loriot blanc ne m'eût communiqué son souffle divin, comment aurais-je pu revenir à la vie? J'ai bravé mille morts pour aller chercher cette plante divine. Hâte-toi de la faire bouillir avec le plus grand soin, afin de ressusciter mon époux.»
En entendant ces paroles, la petite Bleue restait pensive et silencieuse, et se tenait, sans bouger, à côté de sa maîtresse.
Blanche est transportée de colère. «Misérable! s'écria-t-elle, je me suis exposée à mille dangers à cause de mon époux, j'ai bravé même la mort pour obtenir cette plante; et lorsque je t'ordonne d'aller la faire bouillir, afin de le rappeler à la vie, tu restes dans une froide indifférence! Il faut que tu aies les entrailles d'une bête féroce!
—Madame, répondit la petite Bleue, vous connaissez mal le fond de mon cœur. Si je ne vais pas faire bouillir cette plante, ce n'est point que j'aie les entrailles d'une bête féroce. Naguères, pour avoir bu du vin mêlé de soufre mâle, vous avez laissé voir votre première forme, et vous avez fait mourir votre époux de peur. Si je fais bouillir maintenant cette plante, et que vous le rappeliez à la vie, il ne manquera pas de dire que nous sommes des fées, et quand vous auriez mille bouches et mille langues, il vous serait impossible de vous laver de ce reproche et de le réduire au silence. Voilà ce qui me rend si lente à vous obéir; voilà ce qui m'empêche de faire bouillir cette plante divine. Il faut, madame, que vous imaginiez quelque stratagème merveilleux pour tromper votre époux et dissiper ses doutes.»
Blanche est ébranlée par les paroles de la petite Bleue, et reste quelque temps en silence. Puis elle relève la tête d'un air épanoui. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, j'ai un moyen excellent.» Soudain elle ouvre un coffre, et en tire une écharpe de soie blanche. Elle la prend dans sa main, murmure quelques paroles magiques, et souffle dessus en criant: pien! (change!)
A ces mots, l'écharpe de soie se change en une Couleuvre blanche. La Fée saisit une précieuse épée qui était suspendue au mur, et coupe la Couleuvre blanche en plusieurs morceaux, qu'elle jette dans le vestibule.
La petite Bleue est transportée de joie à la vue de ce prodige. «Madame, dit-elle à Blanche, en la félicitant, en vérité, vous êtes douée d'une puissance merveilleuse. De cette manière, il vous sera facile de tromper votre époux.»
Elle prit de suite la plante d'immortalité, et sortit de la chambre. Elle revint bientôt avec l'infusion, qui fut préparée en peu d'instants.
Blanche prit Hân-wen dans ses bras, et lui entr'ouvrit la bouche, et la petite Bleue lui fit avaler tout le breuvage divin.
En un clin d'œil il revint aux portes de la vie. Les articulations de tous ses membres furent agitées d'un mouvement subit, et son âme anima une seconde fois le séjour qu'elle avait quitté. Il s'éveille en s'écriant: «Hélas! quel profond sommeil!» Il se retourne, se lève sur son séant, et voit Blanche qui était assise sur le bord de son lit, et la petite Bleue qui se tenait debout à ses côtés. «Ainsi donc, s'écria-t-il en les accablant d'injures, vous êtes toutes deux des esprits de Couleuvres, qui êtes venues ici pour tourmenter ma vie! Depuis le commencement, vous n'avez cessé de me tromper, et je vois clairement que c'est vous qui m'avez fait mourir de frayeur. Heureusement, le ciel avait décrété que ma famille ne devait pas encore s'éteindre, et c'est pour cela que je suis revenu à la vie. Éloignez-vous au plus vite, sans cela je vous extermine avec cette épée.»
En entendant ces injures, Blanche est couverte de confusion; ses yeux se baignent de larmes, et elle ne cesse de pousser des cris déchirants.
«Monsieur, dit la petite Bleue, en s'approchant de Hân-wen, est-il possible que vous montriez tant d'ingratitude! Comme vous étiez allé voir la joute des barques à têtes de dragon, madame, étant sortie de l'ivresse où vous l'aviez plongée, entra dans la chambre du fond pour s'informer de ma maladie. Pendant ce temps-là, une Couleuvre blanche est venue, je ne sais d'où, et s'est élancée sur son lit. Madame vous entendant pousser des cris affreux, accourut en toute hâte; elle vous trouva étendu par terre, sans mouvement, et elle vit sortir du milieu du lit une énorme Couleuvre qui voulait vous dévorer. Ma maîtresse resta glacée d'effroi, et fut quelque temps sans savoir quel parti prendre. Puis elle saisit sa précieuse épée, et coupa ce serpent infernal en plusieurs morceaux, qu'elle jeta dans la cour. Mais, comme la vue de ce serpent diabolique vous avait fait mourir de frayeur, elle alla trouver la vénérable déesse qui habite sur le mont Li-chân. Elle obtint d'elle une branche de la plante d'immortalité, qu'elle fit bouillir; elle vous en fit boire une infusion et vous rappela à la vie. Et maintenant, monsieur, au lieu de reconnaître un si grand bienfait, vous poursuivez madame de toute votre haine; vous l'accablez d'injures, et vous la traitez de fée! Si vous ne voulez pas me croire, monsieur, allez dans la cour, et vous verrez vous-même la vérité de ce que j'avance.
—La petite Bleue a raison, se dit Hân-wen en lui-même; je vais aller dans la cour, pour m'assurer moi-même de la vérité.» Sur-le-champ, il se lève et se dispose à sortir.
«Monsieur, lui dit Blanche en l'arrêtant par le bras, songez que vous êtes en convalescence. Il fait beaucoup de vent dehors, et il y aurait du danger à vous y exposer.»
D'un côté, se dit Hân-wen en lui-même, la petite Bleue m'invite à aller voir la couleuvre; de l'autre, Blanche me retient pour m'en empêcher: il est évident que ces deux femmes se sont liguées contre moi pour me tromper. Soudain il repousse Blanche, sort précipitamment de sa chambre, et s'élance dans la cour. Il voit en effet, au bas du vestibule, une couleuvre blanche qui était coupée en plusieurs morceaux, et dont le sang avait rougi la terre. Tous les doutes de Hân-wen sont dissipés; il rentre dans sa chambre, et, s'approchant de Blanche: «Chère épouse, lui dit-il en riant, apaisez votre juste colère. J'ignorais que vous vous fussiez donné tant de peine pour me sauver la vie. Je vous ai accusée injustement; daignez me pardonner. Il faut maintenant enterrer cette couleuvre, et tout sera fini.
—Monsieur, lui répondit Blanche d'un air joyeux, si vos doutes sont dissipés et que vous ne me preniez plus pour une fée, je serai au comble du bonheur, et j'oublierai pour toujours vos cruels reproches.»
A ces mots, elle ordonne à la petite Bleue de prendre la fausse couleuvre, de la brûler dehors, et d'enterrer ses débris.
La petite Bleue enterra la fausse couleuvre après l'avoir brûlée, et revint dans la chambre auprès de sa maîtresse.
«Petite Bleue, s'écria Blanche en pleurant à dessein, lorsque j'ai affronté mille dangers et enduré toutes sortes de fatigues pour aller chercher l'herbe d'immortalité et rappeler mon époux à la vie, mon unique désir était de vivre avec lui dans une heureuse union, jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Pouvais-je prévoir que mon époux, sans avoir égard à toutes les peines que j'ai souffertes pour lui, concevrait d'injurieux soupçons, et me traiterait de fée!... Au reste, en réfléchissant à ces reproches, à ces marques de mépris, je reconnais que c'est la conséquence des péchés que j'ai commis dans ma vie passée. J'ai l'intention de me couper les cheveux et d'entrer dans un couvent, afin de me préparer un sort heureux dans ma vie future.»
Hân-wen est consterné en entendant ces dernières paroles. «Chère épouse, lui dit-il, je vous ai offensée sans le savoir; j'espère que vous songerez à l'affection éternelle que vous m'avez jurée; je vous en supplie, pardonnez-moi, et oubliez ce funeste dessein.
—Seigneur, lui dit Blanche, il est bien vrai que je suis une Fée; laissez-moi entrer en religion, afin qu'à l'avenir je ne tourmente plus votre existence qui est aussi précieuse que l'or.
—Chère épouse, lui dit Hân-wen, à quoi bon tenir un pareil langage? Si votre époux vous a offensée, il avoue ses torts et il vous en demande pardon.» Il dit et se prosterne à ses pieds.
Blanche est remplie d'émotion et se jette à genoux devant lui. «Monsieur, s'écria-t-elle, levez-vous! Un homme ne doit point se mettre à genoux, quand ce serait pour ramasser de l'or. Tuez-moi plutôt: tout cela n'est arrivé que par l'imprudence de ma langue. J'espère que vous oublierez mon crime et que vous m'accorderez un généreux pardon.»
Hân-wen releva Blanche avec empressement, et se livra à toute la joie que lui causait cette réconciliation.
Depuis ce moment les deux époux vécurent, comme auparavant, dans une heureuse harmonie. La petite Bleue riait en secret de la simplicité de Hân-wen, et du stratagème adroit qu'avait employé sa maîtresse; mais passons à un autre sujet.
Le préfet de Sou-tcheou-fou s'appelait Tchîn; son surnom était Lun, et son nom honorifique était So-king. Il s'était élevé à cette charge par ses succès littéraires. C'était un homme pur et intègre dans l'accomplissement de ses devoirs, et il aimait le peuple comme sa propre famille. Sa femme, nommée Hao-chi, était enceinte de neuf mois, et touchait au terme de sa grossesse. Mais elle ressentit pendant trois jours et trois nuits les douleurs de l'enfantement, sans pouvoir devenir mère. Il appela tous les médecins de la ville, qui déclarèrent unanimement que les ressources de l'art étaient impuissantes. Le préfet fut rempli d'effroi et de douleur. Il s'assied, tout découragé, dans la salle de réception; mais bientôt la fatigue s'empare de ses sens, ses yeux s'obscurcissent, et il s'endort d'un profond sommeil. Il vit en songe un homme vêtu de blanc, qui lui dit: «Monsieur le préfet Tchîn, je suis le dieu Kouân-în; je connais la pureté et le désintéressement que vous avez constamment montré dans toutes vos fonctions; je veux vous en récompenser aujourd'hui. Votre femme est en travail d'enfant et ne peut devenir mère; je viens vous indiquer le moyen de la délivrer de ses souffrances. Envoyez quelqu'un dans la rue de Wou-kia, à la boutique appelée Pao-ngan-tang (le magasin de la santé), et appelez auprès d'elle le médecin célèbre que l'on nomme Hiu-hân-wen: c'est le seul homme qui puisse la sauver. Souvenez-vous bien de mes paroles: adieu!»
Après avoir dit ces mots, il monte sur un char de nuages étincelants, et disparaît dans l'espace.
Soudain le préfet s'éveilla. Tout à l'heure, se dit-il en lui-même, le dieu Kouân-în a daigné m'apparaître en songe, et m'a engagé à faire appeler le docteur Hiu-hân-wen, en m'assurant que ce médecin était capable de sauver ma femme.
Sans perdre de temps, il envoie deux de ses serviteurs, qu'il charge d'aller lui remettre un billet pour l'inviter à venir.
Les deux serviteurs obéissent à l'ordre du préfet, et se hâtent d'aller remplir leur commission.
Le lecteur demandera si c'était en effet le dieu Kouân-în qui était apparu en songe au préfet: ce dieu n'était autre que Blanche. Comme elle savait que la femme du préfet était près d'accoucher, et qu'elle ne pouvait devenir mère, elle s'esquiva de la vue de Hân-wen, prit la forme et le costume du dieu Kouân-în, et alla se montrer en songe au préfet, qu'elle invita à venir consulter son époux.
Il y avait déjà quelques instants que Blanche était de retour chez elle, quand les deux serviteurs arrivèrent devant sa porte. Ils entrent dans la boutique, présentent le billet du préfet, et font connaître le motif de leur visite. Tao-jin reçoit le billet, et va les annoncer à Hân-wen.
A cette nouvelle, Hân-wen est rempli d'étonnement. «Chère épouse, dit-il à Blanche, le préfet de la ville envoie ses serviteurs avec un billet de sa main, pour me prier de traiter sa femme qui est en travail d'enfant. Je ne connais que les propriétés des plantes, et je n'entends rien à la doctrine du pouls. Ajoutez à cela, qu'il s'agit de la femme du préfet; ce n'est pas comme si je devais donner mes soins à une personne vulgaire. Si, par hasard, je commets quelque imprudence dans mes prescriptions médicales, je suis un homme perdu! Comment faire?
—Monsieur, lui dit Blanche, n'ayez aucune inquiétude. Je sais que la femme du préfet porte dans son sein deux jumeaux, et c'est pour cela qu'elle a tant de peine à les mettre au jour. J'ai préparé d'avance deux pilules d'un effet merveilleux. Emportez-les avec vous, je vous réponds qu'elle accouchera aussitôt après les avoir prises, et que le préfet vous offrira un riche cadeau pour vous témoigner sa reconnaissance.»
Aussitôt, elle ordonne à la petite Bleue d'ouvrir une cassette et d'y prendre les deux pilules, qu'elle remit à Hân-wen.
«J'ai vraiment une femme prodigieuse, s'écria Hân-wen transporté de joie; elle sait trouver des expédients qui annoncent un pouvoir divin.» Il prit les deux pilules, les serra dans sa manche, et sortit avec les deux serviteurs.
Dès qu'il fut arrivé à la préfecture, les deux serviteurs entrèrent devant lui, et allèrent l'annoncer.
A cette nouvelle, le préfet sortit de son cabinet pour aller au-devant de Hân-wen, et le fit asseoir dans la salle de réception.
«Seigneur, demanda Hân-wen après avoir pris le thé, j'ignore pour quelle personne votre Excellence me fait l'honneur de réclamer mes soins.
—Monsieur le docteur, répondit le préfet, ma femme est près de son terme, et elle ressent, depuis trois jours et trois nuits, les douleurs de l'enfantement sans pouvoir devenir mère. Je connais depuis long-temps votre haute réputation, et c'est pour ce motif que je vous ai prié de venir. J'espère que vous voudrez bien aider ma femme de votre divin savoir, et sauver la vie à deux personnes à la fois; vous pouvez compter sur ma reconnaissance.
—Seigneur, répondit Hân-wen, que votre noble cœur cesse de s'inquiéter. Par mon humble condition, je suis soumis aux ordres de votre Excellence, et je dois faire tous mes efforts pour soulager votre illustre épouse. J'ose vous promettre qu'elle se sentira soulagée dès qu'elle aura pris mes médicaments.»
Le préfet est rempli de joie, et accompagne Hân-wen dans la chambre de sa femme. Le docteur, prenant un air d'importance, tâte le pouls de la main droite et de la main gauche, et sort avec le préfet, qui le fait asseoir auprès de lui dans la salle de réception. «Je vous félicite, seigneur, s'écria tout à coup Hân-wen; l'épouse de votre Excellence porte deux fils jumeaux dans son sein, et c'est pour cela que son accouchement est si laborieux. J'ai apporté deux pilules d'une vertu merveilleuse; donnez-les à madame dans une tasse de bouillon, je vous réponds qu'elle accouchera sur-le-champ.»
A ces mots il tire de sa manche les deux pilules, et les remet gravement au préfet.
Celui-ci est ravi de joie; il reçoit dans sa main les deux pillules, et ordonne à une servante de les faire avaler à sa femme dans une tasse de bouillon.
Cette prescription médicale donna lieu à beaucoup d'événements. Deux jumeaux font surgir une foule de malheurs. Le lecteur désire sans doute savoir si la femme du préfet accoucha après avoir avalé les deux pilules; qu'il lise le chapitre sixième.
[CHAPITRE VI]
ARGUMENT.
Les médecins irrités imaginent un stratagème pour perdre Hân-wen.
Un magistrat bienveillant lui témoigne son affection, et le condamne à une peine légère.
Comme le préfet était occupé à causer avec Hân-wen dans la salle de réception sur la maladie de sa femme, il vit accourir une servante qui lui dit: «Seigneur, bonnes nouvelles! Dès que l'épouse de Votre Excellence eut avalé les deux pilules, elle éprouva une violente douleur, et accoucha sur-le-champ de deux fils, qui tenaient chacun une pilule dans la main gauche.»
A ces mots, le préfet est ravi de joie: «Monsieur le docteur, dit-il à Hân-wen, avec un visage épanoui, vos pilules ont vraiment une vertu merveilleuse; vous êtes le premier médecin de l'empire, et je suis convaincu même que vous n'avez point de rival au monde.»
Hân-wen fut enchanté de ces compliments. «Seigneur, répondit-il d'un ton modeste, cet heureux résultat ne peut être attribué qu'au bonheur qui accompagne Votre Excellence et sa digne épouse. Votre serviteur n'oserait jamais l'attribuer à son faible mérite.»
Le préfet fit préparer un festin splendide pour traiter Hân-wen. Nous n'avons pas besoin de dire que, pendant le repas, il eut pour lui toutes sortes d'attentions, et qu'il ne cessa de vanter sa rare habileté.
Quand le festin fut terminé, Hân-wen se leva, fit ses adieux au préfet et lui adressa ses remercîments. Le magistrat lui offrit quatre pièces de satin à fleurs, et mille onces d'argent, pour lui témoigner sa reconnaissance.
«Seigneur, lui dit Hân-wen, le faible service que je vous ai rendu ne me permet pas d'accepter de si riches présents.
—Ne soyez pas si modeste, lui dit le préfet en riant; j'ai voulu seulement vous donner une preuve de ma gratitude.»
Hân-wen le remercia de nouveau, et quitta la préfecture.
Le magistrat ordonna à deux domestiques de porter les pièces de soie et les onces d'argent. Huit musiciens accompagnaient Hân-wen qui était mollement assis dans une chaise à porteurs. Quand il fut arrivé chez lui avec ce brillant cortége, il congédia toutes les personnes qui l'avaient accompagné. Cet heureux succès fut un sujet de joie pour toute sa maison.
Bientôt cette nouvelle se répandit parmi tous les médecins de la ville, qui furent transportés de colère contre Hân-wen. Ils résolurent de se réunir le lendemain dans le temple appelé San-hoang-miao, pour délibérer ensemble sur les moyens de le perdre.
Le lendemain matin, de bonne heure, tous les médecins se trouvèrent réunis dans le temple. Après qu'ils se furent salués, et que chacun eut pris la place qui lui était assignée, un jeune médecin se leva et leur parla en ces termes:
«Vénérables confrères, Hân-wen, cet homme digne de tout votre mépris, n'est autre chose qu'un criminel qui a été exilé dans notre ville de Sou-tcheou-fou. Il a eu l'audace d'aller à la préfecture; et non seulement il a réussi, par sa jactance insensée, à détruire la réputation dont nous jouissons tous dans ce pays, il a même obtenu, sans aucun titre, sans aucun mérite, une énorme somme d'argent; n'a-t-il pas provoqué ainsi votre indignation? Si vous voulez suivre mon humble avis, nous rédigerons ensemble une plainte contre lui, et nous l'accuserons devant le préfet, de leurrer la multitude par des paroles ensorcelées, et de les pousser à ajouter crime sur crime. De cette manière, nous satisferons notre vengeance, et en second lieu, nous montrerons ce dont nous sommes capables. Vénérables collègues, que pensez-vous de mon projet?»
A ces mots, du milieu de l'assemblée se leva un vieillard dont le nom était Lieou, et le surnom Fong. «Ne l'écoutez pas! ne l'écoutez pas! s'écria-t-il à haute voix. Hân-wen n'est plus maintenant dans la même position qu'auparavant. Le préfet a pour lui la plus haute estime; si vous l'accusez, ce magistrat ne manquera pas de prendre sa défense et de le tirer d'embarras. Vous savez que dans toutes les choses qui dépendent des bureaux, celui qui a de l'argent et de l'autorité est toujours sûr de réussir. Si vous avez le dessous, je crains fort que vous ne vous attiriez quelque mauvaise affaire. Vous feriez mieux de suivre mon humble avis.—C'est demain qu'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé. L'usage veut que nous exposions dans le temple des objets rares et précieux pour fêter dignement le jour sacré de sa naissance. Je pense que comme Hân-wen a beaucoup voyagé de contrée en contrée, il doit avoir rapporté un grand nombre d'objets curieux. S'il n'en a pas, nous l'accablerons d'affronts, nous l'empêcherons d'exercer la pharmacie, et nous le ferons chasser de la ville. Quand cette affaire sera devenue publique, il n'est pas à craindre que le préfet le prenne sous sa protection. Que pensez-vous de mon projet?
—Votre stratagème est excellent, s'écria l'assemblée, et, dès ce moment même, nous allons nous occuper de le faire réussir.»
Sur-le-champ tous les médecins se lèvent, et se rendent ensemble à la pharmacie de Hân-wen, qui les reçut poliment et les fit entrer dans sa maison.
«Messieurs, leur demanda Hân-wen quand ils furent assis, veuillez apprendre à votre serviteur quel noble motif vous a engagés à honorer son humble boutique de l'éclat de votre présence.
—Mon frère Hiu, lui répondit Lieou-fong, c'est demain qu'on célèbre la sainte naissance du dieu que notre ville adore. A cette occasion, nous autres pharmaciens, nous avons coutume de présenter tous les ans, chacun notre tour, des objets rares et précieux, et de servir dans le temple le meilleur vin et les mets les plus exquis. C'est demain votre tour, et voilà le motif qui nous a engagés à venir dans votre célèbre boutique, afin d'informer votre seigneurie de l'honneur qui lui est réservé.
—Messieurs, leur répondit Hân-wen tout troublé, veuillez considérer que je suis étranger dans votre noble pays. Cette contrée et ses habitants me sont également inconnus, et je ne pourrais suivre votre illustre exemple, et me procurer des objets rares et précieux. Mais je ne manque pas d'argent pour acheter des parfums; si vous voulez, messieurs, faire pour mon compte les emplettes nécessaires, je vous en aurai une reconnaissance sans bornes.
—Quelles paroles avez-vous laissé échapper? répondirent-ils tous à la fois. Chacun doit s'acquitter lui-même de son devoir. Cette année, c'est votre tour; qui est-ce qui oserait vous remplacer? Si vous refusez de manger notre riz, il n'est pas besoin de rien acheter. Il vous sera même impossible d'exercer désormais la médecine, et de vendre des simples.»
A ces mots, ils sortent transportés de colère. Hân-wen les reconduisit avec un visage riant; mais à peine fut-il rentré dans sa chambre, qu'il se mit à pleurer et à pousser des sanglots.
Blanche l'ayant vu tout en larmes, lui demanda la cause de sa douleur.
Hân-wen lui raconta de point en point la visite des médecins de la ville, qui voulaient l'engager à présenter cette année, dans le temple, des objets rares et précieux.
«Cela est bien aisé, lui répondit Blanche en souriant; à quoi bon vous en inquiéter? Quand mon père vivait, il était revêtu de la haute charge d'inspecteur des frontières. Croyez-vous qu'il n'avait pas des objets rares et des vases précieux? Demain matin vous pourrez satisfaire à leur demande.»
A ces mots, le chagrin de Hân-wen se change en allégresse; il soupe avec gaîté, et va se coucher tranquillement.
Alors Blanche appela la petite Bleue, et lui donna les ordres suivants: «Petite Bleue, mon mari veut célébrer demain la naissance du dieu Tsou-ssé, et il se désole de ne pouvoir présenter, suivant l'usage, des objets rares et des choses précieuses. Autrefois, lorsque je me promenais dans la ville de King-hoa, j'ai entendu dire qu'il y avait dans le palais de l'empereur de la dynastie des Liang une multitude d'objets précieux. Va à la capitale, et glisse-toi dans le trésor de l'empereur; tu choisiras quelques objets précieux, tu les enlèveras secrètement, et tu me les apporteras cette nuit, afin que mon mari puisse les présenter demain matin dans le temple.»
La petite Bleue obéit; elle monte soudain sur un char de nuages, et arrive au palais de l'empereur; elle s'y glisse sans être vue, et dérobe quatre objets du plus grand prix. C'étaient un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en forme de ki-lîn[25], et deux paons en cornaline. Elle détourne son char vaporeux, et rapporte ces objets à Blanche.
Blanche est ravie de joie; elle prend aussitôt ces quatre objets précieux, et les serre dans un coffre: après quoi elles vont se coucher chacune de leur côté.
Le lendemain, Hân-wen se leva de grand matin, et s'empressa de demander à Blanche ce qu'elle lui avait promis. «Chère épouse, lui dit-il, où sont les objets précieux?» Blanche ouvrit la cassette, et en tira les quatre objets précieux qu'elle y avait déposés.
Hân-wen les examine et ne peut se lasser de faire éclater sa joie et son admiration. «Chère épouse, s'écria-t-il, j'ignorais que vous eussiez dans cette cassette des objets aussi rares et aussi précieux. Je ne crains plus maintenant qu'ils viennent me faire affront.»
Sur-le-champ il ordonne à Tao-jîn d'aller acheter les fruits qu'il devait offrir au dieu. Les médecins vinrent encore plusieurs fois dans sa boutique pour l'importuner des mêmes demandes.
Tao-jîn eut bientôt acheté toutes les offrandes nécessaires, et il chargea quelqu'un d'aller les déposer dans le temple.
Quand tous ces préparatifs furent terminés, Hân-wen apporta avec Tao-jîn les quatre objets précieux. Au moment où il entrait dans le temple, tous les médecins allèrent au-devant de lui, et l'arrêtèrent en lui demandant: «Monsieur Hiu, quels sont les objets précieux que vous offrez au dieu Tsou-ssé?
—Messieurs, leur dit en riant Hân-wen, je ne m'acquitte que faiblement du devoir qui m'est imposé. J'ose espérer que vous voudrez bien excuser l'exiguité de mes offrandes.»
A ces mots, il découvre les quatre objets précieux, et les place sur la table sacrée; puis Tao-jîn range avec ordre plusieurs vases remplis du vin le plus exquis.
Les médecins sont frappés de stupeur. «Notre intention, se dirent-ils en eux-mêmes, était de le mettre dans l'embarras. Qui aurait pu penser que ce petit animal eût des objets aussi précieux, qui l'emportent dix fois sur ceux que nous avons offerts nous-mêmes les années précédentes?»
Ce résultat inattendu les couvrit de confusion, et ils s'en retournèrent tristement chez eux.
Hân-wen rit en lui-même de leur dépit, et fit semblant de ne pas s'en être aperçu. Quand il eut fini de brûler des parfums, il recueillit avec Tao-jîn les objets précieux qu'il avait apportés; ensuite il revint chez lui, et raconta à Blanche et à la petite Bleue tout ce qui venait de se passer. Il n'est pas besoin de dire que son récit les combla de joie.
Vous avez beau employer votre pouvoir surnaturel, je crains bien que de grands malheurs ne viennent effacer vos succès.
Parlons maintenant de ce qui se passe à la capitale. L'empereur fut par hasard attaqué d'une ophtalmie; il voulut prendre le dieu de jade pour lui demander la guérison de ses yeux, et ordonna à l'impératrice d'aller elle-même le chercher dans la partie du trésor où étaient placés les objets rares et précieux.
L'impératrice alla dans le cabinet, chercha de tous côtés, et ne put réussir à trouver le petit dieu de jade. Elle recommença ses perquisitions, et en voulant passer en revue tous les objets précieux, elle s'aperçut qu'on avait enlevé également un arbre de corail, une cassolette en forme de ki-lîn et deux paons en cornaline. La perte de ces quatre objets la remplit d'étonnement et de tristesse. Elle revint au palais, et informa l'empereur de cette fâcheuse découverte.
L'empereur fut transporté de colère, «Qui a osé, s'écria-t-il, dérober les objets précieux de mon trésor?» Sur-le-champ il rendit un décret qu'il envoya dans le département où se trouvait la capitale, afin qu'on se saisît du coupable. Il écrivit un second ordre semblable au premier, et chargea les officiers de sa maison d'aller dans chaque province pour découvrir le voleur, le livrer au magistrat du pays où on l'aurait pris, et le faire punir conformément aux lois.
Dès que les officiers de l'empereur eurent reçu cet ordre, ils n'osèrent apporter aucun retard à son exécution. Ils prirent leur mandat, et s'en allèrent, chacun de leur côté, dans les différentes provinces de l'empire. Ceux d'entre eux qui avaient mission d'aller dans le Kiang-nân prirent la route de cette province, où nous les laisserons faire sur tout leur chemin les perquisitions les plus sévères.
Revenons maintenant à Hân-wen. Depuis le jour où les médecins, qu'il avait surpassés en magnificence, avaient quitté le temple tout couverts de confusion, il avait senti redoubler son affection pour Blanche, qu'il ne quittait plus ni la nuit ni le jour. Comme ils étaient occupés à boire et à causer ensemble, Blanche lui dit en riant: «Votre servante, est heureuse des marques de tendresse que vous ne cessez de lui donner; mais depuis quelque temps elle éprouve dans tout son corps quelque chose d'extraordinaire; il lui semble qu'elle aura bientôt le bonheur d'être mère.»
A ces mots, Hân-wen est ravi de joie. «Grâce au ciel, s'écria-t-il, ma femme est enceinte! Je ne forme plus qu'un vœu, c'est qu'elle ait un fils qui puisse donner une postérité à ma famille.»
Les deux époux soupèrent gaîment, et allèrent prendre du repos; mais la nuit fut bien vite écoulée.
Le lendemain, comme c'était l'anniversaire de la naissance de Hân-wen, il ne put se dispenser de préparer un festin pour traiter les personnes qui viendraient le féliciter. M. Wou vint aussi faire sa visite à Hân-wen, et comme la grossesse de Blanche lui causait une joie inexprimable, il retint chez lui son ancien maître. Il prit les quatre objets précieux, les exposa dans le vestibule, et ouvrit la grande porte qui donnait sur la rue. Puis il invita M. Wou à venir boire auprès de ces objets précieux pour les voir et les admirer. Tous les passants s'arrêtaient à les contempler, et ne se lassaient point de féliciter Hân-wen. En un clin d'œil cette nouvelle se répandit de bouche en bouche, et dans toute la ville il n'était bruit que des objets précieux qui ornaient la maison de Hân-wen; mais il ne songeait pas que ces objets, dont il se faisait gloire, devaient lui causer d'amers regrets.
Ce même jour, les officiers de l'empereur venaient par hasard d'arriver à Sou-tcheou, et parcouraient toutes les rues de la ville en poursuivant leurs recherches. Au moment où ils passaient, plusieurs personnes parlaient, avec l'accent de l'admiration, des objets précieux qui ornaient la maison de Hân-wen, dans la rue de Wou-kia.
Ce propos n'échappa point à l'un d'eux. «Mes amis, dit-il à ses collègues, avez-vous bien entendu? Dans cette foule, on parle avec de pompeux éloges de je ne sais quels objets précieux que possède Hân-wen, qui demeure dans la rue de Wou-kia. Allons faire des perquisitions chez lui; il y a mille à parier contre un que nous trouverons les objets précieux qui ont été dérobés dans le trésor de l'empereur.
—Il a raison,» s'écrièrent tous ses collègues. Sur-le-champ ils le suivent et se rendent ensemble à la maison de Hân-wen, qui était située dans la rue de Wou-kia. Ils s'arrêtent sur le seuil de la porte, et à peine ont-ils jeté un regard dans la maison, qu'ils reconnaissent que ces quatre objets précieux sont exactement les mêmes qui ont été enlevés dans le trésor de l'empereur. Soudain ils entrent avec impétuosité dans le vestibule pour mettre la main sur Hân-wen.
M. Wou ignorait le motif de cette brusque visite. Il est frappé de crainte en les voyant, et s'esquive au plus vite pour se tirer d'embarras.
Les officiers, sans laisser à Hân-wen le temps de s'expliquer, lui attachent une chaîne au cou, reprennent les objets précieux, et l'entraînent hors de la maison en l'accablant d'injures. «Misérable, lui dirent-ils, comment as-tu osé dérober ces objets précieux dans le trésor de l'empereur? Tu es cause des courses pénibles que nous avons faites en tous lieux pour chercher l'auteur de ce vol. Nous espérons que cette tête d'âne ne tiendra pas long-temps sur ton col.»
Hân-wen est rempli d'effroi; dans son trouble mortel, qui lui laisse à peine l'usage de ses sens, il lui est impossible de s'expliquer.
Les officiers l'emmènent et arrivent promptement au tribunal de Sou-tcheou-fou. Ils frappent sur le tambour qui est placé à la porte.
Le magistrat, qui se trouvait dans l'intérieur de la salle, ayant entendu le bruit du tambour, ordonna sur-le-champ d'ouvrir l'audience. Les huissiers sortent de chaque côté en criant d'une voix retentissante: Son Excellence Tchîn est assise!
Les officiers entrent et se prosternent au pied du tribunal. «Seigneur, lui dirent-ils, vos serviteurs viennent de la capitale, où ils sont attachés au palais de l'empereur de la dynastie des Liang. On a dérobé, il y a quelques mois, dans le trésor de l'empereur quatre objets précieux, un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en forme de ki-lîn, et deux paons de cornaline. Sa Majesté a rendu un décret à cette occasion, et nous a chargés d'aller en tous lieux pour trouver le coupable. Aujourd'hui, comme nous nous promenions dans la rue de Wou-kia, nous avons reconnu ces objets précieux, et nous avons arrêté l'auteur de ce vol; nous prions Votre Excellence de le punir suivant la rigueur des lois.» A ces mots ils présentent au préfet le mandat de l'empereur.
A peine le magistrat l'a-t-il examiné, qu'il est transporté de colère, et ordonne qu'on lui amène le coupable.
Les officiers obéissent en poussant un cri, et amènent Hân-wen, qui se met à genoux au pied du tribunal.
Le préfet reconnaît le docteur Hiu-hân-wen; il est rempli d'étonnement, et ne peut s'empêcher de concevoir des doutes. «C'est un homme probe et loyal, se dit-il en lui-même, comment aurait-il pu commettre un tel crime? Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Tâchons d'abord de nous assurer de la vérité.»
Aussitôt il fit semblant de ne point reconnaître Hân-wen, et lui dit d'un ton courroucé: «Hân-wen, quel est ton nom de famille, ton surnom? Où demeures-tu? Combien y a-t-il de temps que tu as dérobé ces quatre objets précieux dans le trésor de l'empereur de la dynastie des Liang? Quels sont tes complices? Allons, dis toute la vérité devant mon tribunal, si tu veux échapper aux peines les plus sevères.
—Seigneur, lui répondit-il, mon nom de famille est Hiu, et mon surnom Hân-wen; je demeure dans la rue de Wou-kia, ma femme s'appelle Blanche, et sa servante, la petite Bleue. Votre serviteur exerce honnêtement la profession de médecin, et jamais il n'a fait tort à personne de l'épaisseur d'un cheveu. Comme c'était l'anniversaire de la naissance du dieu Tsou-ssé, et que, depuis nombre d'années, les médecins ont coutume de présenter chacun leur tour, dans le temple, des objets rares et précieux; me trouvant obligé cette fois de remplir ce devoir, je me désolais de ne point avoir les objets précieux qu'on exigeait de moi. Heureusement que Blanche, ma femme, me tira d'embarras, en me donnant quatre objets précieux qui avaient appartenu à son père. Quelque temps après, ayant à célébrer une fête de famille, j'exposai ces quatre objets dans le vestibule. Mais tout à coup cette multitude d'hommes est entrée précipitamment dans ma maison, s'est emparée de moi, et m'a entraîné jusqu'ici, m'accusant de les avoir volés à je ne sais quel empereur de la dynastie des Liang. Pour moi, j'ignore absolument ce qu'ils veulent dire. J'ose compter sur la sagesse et la justice de votre Excellence.
—Vous êtes-vous marié avec une femme de ce pays-ci? lui demanda le préfet.
—Non, répondit Hân-wen, c'est une personne du district de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou-fou, dans la province de Tché-kiang. Elle m'avait donné une promesse de mariage dans la ville de Hang-tcheou-fou. Quelque temps après, ayant été amené dans ce pays par une affaire imprévue, elle vint m'y trouver, et nous nous unîmes ensemble, suivant les usages prescrits par les rites.»
La conduite de Blanche m'inspire des doutes sérieux, se dit en lui-même le préfet. En regardant chaque soir les astres, je vois briller au ciel une lueur de l'aspect le plus étrange; peut-être correspond-elle au corps de cette femme.
Aussitôt il fit approcher les officiers, et leur donna les ordres suivants: «Messieurs, leur dit-il, reportez à l'empereur ces quatre objets précieux. Cette cause est très compliquée; j'ai besoin de faire comparaître Blanche avant de rendre ma sentence, et d'appliquer la peine méritée; plus tard, j'aurai l'honneur d'adresser un rapport à l'empereur.»
En disant ces mots, il prit vingt onces d'argent et les donna aux officiers pour subvenir aux dépenses de leur voyage.
Ceux-ci se prosternèrent devant le magistrat pour le remercier; puis ils se levèrent, et remportèrent à la capitale les quatre objets précieux.
Le magistrat fit mettre Hân-wen en prison, et, sans perdre de temps, il envoya huit soldats pour prendre Blanche.
Depuis leur départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. Si vous désirez connaître la suite de cette histoire, lisez le chapitre septième.