NOTES:

[25] Le ki-lîn est un animal fabuleux.


[CHAPITRE VII]

ARGUMENT.

Blanche vend des médicaments à Tchin-kiang.

Hân-wen, follement épris de sa femme, la reconnaît au milieu de la rue.

La petite Bleue se trouvait derrière un paravent au moment où les gendarmes entrèrent pour se saisir de Hân-wen. Ayant regardé furtivement, elle le vit emmener hors de la maison. Elle entre précipitamment dans l'intérieur, et raconte cet événement à sa maîtresse.

Blanche est frappée d'effroi. Soudain elle a recours aux sorts, et s'écrie: «Malheur! malheur! Petite Bleue, de nouvelles calamités viennent de fondre sur Hân-wen, et c'est encore nous qui en sommes cause! Dès que Hân-wen sera sorti d'ici, il ne manquera pas de dire que ces objets précieux lui avaient été donnés par moi; et le préfet enverra sans doute des soldats pour se saisir de nous. Va vite prendre des informations.»

La petite Bleue obéit; elle monte sur un char de nuages, et arrive en un clin d'œil à la préfecture. Elle voit les gendarmes qui en sortaient pour aller la prendre avec sa maîtresse. Elle s'en retourne promptement, et s'écrie en voyant Blanche: «Vous aviez raison, madame; les gendarmes vont arriver dans un instant. Le temps presse; hâtez-vous de faire un tour de magie.

—Mon cœur est trop troublé, lui répondit Blanche; il m'est impossible de trouver aucun stratagème. Prends toutes les onces d'argent, et nous nous esquiverons pendant quelque temps pour échapper à leurs poursuites.»

La petite Bleue obéit; elle entre dans l'intérieur, et emporte tout l'argent. Bientôt après, les gendarmes arrivent, et se disposent à entrer. Mais les deux fées se rendirent invisibles par un tour de magie, et sortirent sans être aperçues.

Les gendarmes pénètrent dans la maison; ils fouillent partout, et ne voient pas même l'ombre des personnes qu'ils cherchaient. Alors ils se saisissent de Tao-jîn, qui se trouvait dans la boutique, lui mettent une corde au cou, et l'emmènent avec eux à la préfecture.

Dès qu'ils sont arrivés devant le tribunal, ils se prosternent à genoux. «Seigneur, dirent-ils au préfet, d'après les ordres de Votre Excellence, nous sommes allés pour prendre Blanche et la petite Bleue; mais nous avons fouillé toutes les parties de la maison sans trouver la plus légère trace des coupables. Tout ce que nous avons pu faire a été de prendre un homme qui était dans la boutique, et nous vous l'avons amené en venant vous rendre compte de notre mission.»

Le préfet ordonne qu'on le fasse paraître devant lui.

Les gendarmes obéissent. Ils amènent Tao-jîn, et le font mettre à genoux sur les dalles rouges.

«Comment t'appelles-tu? lui demanda le juge. Quel est ton emploi dans la maison de Hân-wen? Sais-tu en quel endroit se sont enfuies Blanche et la petite Bleue?

—Seigneur, lui répondit Tao-jîn en inclinant la tête jusqu'à terre, votre serviteur s'appelle Tao-jîn; il demeure dans la maison de M. Hân-wen, en qualité d'aide de pharmacie. Je ne m'occupe que des objets relatifs à mes fonctions, et j'ignore les affaires particulières de mes maîtres. Quant à la manière dont Blanche et la petite Bleue se sont enfuies, je n'en sais rien. J'ose espérer que Votre Excellence reconnaîtra la vérité de ce que j'avance.

—Ce sont deux fées, reprit le magistrat, et elles se sont échappées à l'aide d'un tour de magie: comment aurais-tu pu le savoir? J'aurais tort de te punir pour cela. Ainsi je te permets de te retirer. Tu peux aller reprendre tes occupations dans la pharmacie.»

A ces mots, Tao-jîn remercie le magistrat en inclinant sa tête jusqu'à terre, et sort de la préfecture.

Le préfet leva l'audience et s'en retourna chez lui. «Il est évident, se dit-il en lui-même, que ces quatre objets précieux ont été dérobés par ces fées; et c'est parce que Hân-wen s'est laissé ensorceler par elles, qu'il est tombé dans le malheur qui l'amène ici. Si je punis son crime suivant la rigueur des lois, il me sera difficile de ne pas le condamner à la peine capitale; mais comme il a dernièrement sauvé ma femme, et que d'ailleurs il est tombé dans les liens diaboliques de ces fées, je dois le traiter avec indulgence, et le préserver de la mort.»

Le lendemain, le préfet monta sur son tribunal; il fit extraire Hân-wen de sa prison, et donna ordre de l'amener devant lui. «Je sais, lui dit-il, que ce sont les maléfices des fées qui t'ont fait commettre ce crime odieux. J'ai envoyé des soldats pour les prendre; mais elles avaient disparu. La loi porte qu'il faut punir de mort quiconque dérobe des objets précieux dans le palais de l'empereur. Mais en considération des services que tu m'as rendus dernièrement en guérissant ma femme, et par pitié pour le malheur où t'ont jeté les maléfices des fées, je me contente de t'appliquer une peine légère, celle du bannissement à temps, avec exemption de la marque: je t'exile à Tchin-kiang.»

Hân-wen se prosterna aux pieds du juge. «Seigneur, lui dit-il en pleurant, je suis profondément touché de ce grand bienfait, et je ne l'oublierai de toute ma vie.»

Le préfet ordonna aussitôt à deux gendarmes de le conduire à sa destination, et leur donna vingt onces d'argent pour les dépenses de leur voyage. Il leur remit en outre un rapport qu'il adressait à l'empereur, et où il exposait que Hân-wen étant devenu coupable par suite des maléfices des fées, ce motif l'avait empêché d'appliquer la peine capitale.

Hân-wen témoigna au préfet la reconnaissance dont il était pénétré. Les deux sergents ayant pris la pièce officielle, Hân-wen sortit avec eux du tribunal; et le préfet leva l'audience et rentra chez lui.

Hân-wen étant sorti de la préfecture avec les deux gendarmes, il rencontra M. Wou, qui l'attendait à la porte depuis le matin.

Dès que M. Wou les eut aperçus, il alla au-devant de Hân-wen, et l'invita, avec les deux soldats, à venir jusque chez lui. «Mon fils, lui dit-il, dans l'origine, j'ignorais que Blanche fût une fée; et, en t'engageant à la reconnaître et à l'épouser, je t'ai entraîné dans le malheur qui pèse maintenant sur toi. C'est moi qui t'ai perdu!

—O mon bienfaiteur! lui dit Hân-wen, quelles paroles avez-vous laissé échapper? Il était dans ma destinée d'appeler sur moi les maléfices des fées, et le malheur qui m'arrive aujourd'hui était décrété d'en haut. Comment oserais-je vous en accuser?

—Où êtes-vous exilé, lui demanda M. Wou?

—Dans le département de Tchin-kiang, lui répondit Hân-wen.

—Mon fils, reprit en souriant M. Wou, n'ayez aucune inquiétude. J'ai à Tchin-kiang un neveu dont le nom est Siu, et le surnom Kien. Il est jeune et riche, et, de plus, il a beaucoup d'amis dans le tribunal de la ville. Je suis en correspondance habituelle avec lui; je vais lui écrire une lettre de recommandation que vous lui remettrez vous-même. Je vous réponds qu'il vous tirera d'affaire.

—Monsieur, lui dit Hân-wen en le remerciant, vous n'avez cessé de me combler de bienfaits, et je ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance.»

Aussitôt M. Wou écrivit la lettre et la donna à Hân-wen, après l'avoir mise sous enveloppe. Ensuite il lui offrit dix onces d'argent pour les dépenses du voyage. Il remit en outre quatre onces d'argent aux deux gendarmes, en leur recommandant d'avoir des égards pour lui pendant toute la route.

Hân-wen fait ses préparatifs de départ, et prend congé de M. Wou, après lui avoir exprimé toute sa reconnaissance. Il sort de la ville avec les gendarmes, et marche dans la direction de Tchin-kiang, où ils arrivèrent après un long et pénible voyage.

Les gendarmes déposèrent leurs bagages dans une hôtellerie, et allèrent présenter leur mandat à la préfecture.

Le gouverneur de la ville ayant pris connaissance de cette pièce officielle, envoya Hân-wen au relai de Siao-yong pour y occuper un des derniers emplois. Les deux gendarmes reçurent ensuite la réponse écrite du préfet, et s'en retournèrent à Sou-tcheou-fou.

Quand Hân-wen fut arrivé à la poste de Siao-yong, il alla rendre visite au directeur, et lui offrit un cadeau. Le directeur fut charmé de cette politesse, et ne songea nullement à le molester ou à gêner sa liberté. Un jour Hân-wen demanda à un homme attaché au relai, s'il connaissait dans ce village une personne nommée monsieur Siu.

—Serait-ce, lui répondit-il, un jeune homme surnommé Kien?

—C'est lui-même, répliqua Hân-wen.

—Pourquoi me demandez-vous des renseignements sur lui?

—Il a dans la ville de Sou-tcheou-fou un parent qui m'a remis une lettre pour lui; je désire la lui présenter moi-même.

—Il demeure près de la porte orientale de la ville, dans la rue des Feuilles-de-saule. Vous voyez là-bas cette grande maison qui regarde le midi d'un côté, et de l'autre le nord, et dont les murs sont peints en rouge: c'est la sienne.

—Je vous remercie, lui répondit Hân-wen.»

Aussitôt il mit la lettre dans sa manche, et sortit. A peine fut-il arrivé dans la rue des Feuilles-de-saule, qu'il aperçut en effet une grande maison qui regardait le midi d'un côté, et de l'autre le nord, et dont les murs étaient peints en rouge. Il reconnut à l'instant que c'était celle qu'il cherchait. Il frappa à la porte, et demanda: «Est-ce ici l'hôtel de monsieur Siu?»

Un vieux domestique vint ouvrir, et lui dit: «C'est ici. Qui êtes-vous? quelle importante affaire vous engage à demander sa Seigneurie?

—Monsieur Wou de Sou-tcheou, lui répondit Hân-wen, m'a confié une lettre qui est destinée à votre maître.» En disant ces mots il tire la lettre de sa manche, et la remet au vieux domestique, qui va la porter dans l'intérieur de la maison.

Ce jour-là, M. Siu était assis tranquillement dans le salon. Le vieux domestique entre, et lui présente à deux mains la lettre: «Voici, dit-il à son maître, une lettre que M. Wou de Sou-tcheou désire vous faire remettre.»

M. Siu prit la lettre, et quand il l'eut ouverte et examinée un instant, il rappela le domestique: «Où est la personne qui a apporté cette lettre? lui demanda-t-il avec vivacité.

—Elle est à l'entrée de la porte,» répondit le vieux domestique.

M. Siu sort pour aller recevoir Hân-wen, et rentre avec lui dans le salon. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'ils eurent pris le thé: «Je sais le motif de votre visite, lui dit M. Siu; vous pouvez, monsieur, tranquilliser votre esprit et bannir toute inquiétude.

—Monsieur, lui dit Hân-wen en le saluant avec respect, je me repose entièrement sur votre appui, et si vous daignez me sauver, je serai pénétré pour vous d'une reconnaissance sans bornes.

—C'est mon devoir! c'est mon devoir! s'écria M. Siu.» Sur-le-champ il écrivit une caution, prit dix onces d'argent, et sortit avec Hân-wen. Il se rendit au relai de Siao-yong, et quand il eut vu le directeur, il lui expliqua le but de sa démarche; puis il lui présenta la caution écrite, et les dix onces d'argent.

Le directeur reçut l'argent, et laissa éclater dans ses yeux la joie que lui causait ce cadeau.

M. Siu ordonna à un domestique de remporter les effets de son ami. Ensuite il prit congé du directeur et s'en retourna avec Hân-wen. Aussitôt qu'il fut arrivé, il fit balayer son cabinet d'étude, qui devait devenir la chambre à coucher de Hân-wen.

Dès ce moment Hân-wen se fixa dans la maison de M. Siu, où il menait une vie douce et tranquille.

Revenons maintenant à Blanche. Elle s'était d'abord enfuie avec la petite Bleue. Mais quand elles eurent vu que les gendarmes étaient partis après avoir fermé la porte avec un cadenas, elles firent comme auparavant un tour de magie pour se rendre invisibles, et rentrèrent sans être aperçues. Blanche s'assit dans le vestibule, le cœur serré par la douleur. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, nous avons encore fait le malheur de Hân-wen; nous sommes cause qu'il a été banni à Tchin-kiang. Pourrons-nous souffrir qu'il endure, par notre faute, toutes les rigueurs de l'exil?» Elle dit, et pleure amèrement.

La petite Bleue s'efforce de consoler sa maîtresse: «Madame, lui dit-elle, vos larmes ne serviront de rien. Si vous m'en croyez, nous prendrons notre argent, nous nous déguiserons en hommes, et nous irons à Hang-tcheou déposer ce petit trésor entre les mains de son beau-frère. Ensuite nous retournerons à Tchin-kiang, où nous tâcherons de nous réunir à Hân-wen. Que pensez-vous de mon projet?

—Petite Bleue, répondit Blanche en essuyant ses larmes, ton idée est excellente.» Soudain elle prend son argent et le serre dans une cassette. Les deux fées font un léger mouvement, et se changent aussitôt en hommes. Elles montent sur un nuage enchanté, se transportent en un clin d'œil dans la ville de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou, et arrivent tout droit à la maison de Kong-fou. La petite Bleue s'avance la première et frappe à la porte.

Kong-fou sort et voit deux jeunes gens d'une rare beauté, qui, d'après leur costume, paraissaient être le maître et le domestique. «Mes nobles amis, leur demanda-t-il avec empressement, quel motif vous amène ici?

—Votre serviteur arrive de Kou-sou, lui répondit Blanche; veuillez me dire si c'est bien ici la maison de M. Li-kong-fou?

—Vous l'avez dit, répliqua Kong-fou; c'est ici mon humble demeure.» Soudain il invite les deux jeunes voyageurs à entrer dans l'intérieur, et les pria de s'asseoir auprès de lui, à la place marquée par les rites. La petite Bleue resta debout, à côté de sa maîtresse.

«Messieurs, leur demanda Kong-fou, quel est votre divin pays, votre illustre nom de famille et votre noble surnom? Veuillez m'apprendre quel motif vous a conduits sous mon humble toit.

—Votre serviteur a résidé à Kou-sou, lui répondit Blanche; mon nom de famille est Wang, et mon obscur surnom est Tien-piao; nous nous sommes liés d'amitié, à Kou-sou, avec M. Hiu-hân-wen, votre noble parent. Comme je devais venir dans votre illustre pays pour un service public, M. Hiu m'a confié une lettre et une cassette, et m'a prié de vous les remettre moi-même.» A ces mots, elle présente à Kong-fou la lettre et la cassette.

Kong-fou reçut la cassette dans sa main, et sentit qu'elle contenait quelque chose de très lourd. Quand Blanche eut pris le thé, elle dit adieu à son hôte, et partit avec sa servante.

Kong-fou reconduisit les deux jeunes voyageurs jusqu'en dehors de la porte, et rentra dans sa maison. Il présenta à Hiu-chi, sa femme, la lettre et la cassette qu'ils ouvrirent ensemble: elle était remplie d'or et d'argent. Les deux époux croient rêver, et se perdent en conjectures sur l'origine de ce trésor, dont la possession leur cause une joie inexprimable.

Ils ne songeaient qu'à l'exil que subissait Hân-wen; pouvaient-ils s'attendre à recevoir de lui un coffre rempli d'or et d'argent?

Les deux fées sortirent, après avoir pris congé de Kong-fou. Dès qu'elles se trouvent dans un endroit tranquille et solitaire, elles montent sur un nuage enchanté, et arrivent en un clin d'œil à Tchin-kiang, où elles apprirent que Hân-wen demeurait dans la maison de M. Siu. Après avoir mûrement délibéré, elles louent deux petits logements dans la rue des Trois-branches. L'un était situé à gauche, et c'est là qu'elles viennent demeurer; elles ouvrirent dans l'autre, qui se trouvait en face, une petite pharmacie, à laquelle elles donnèrent, comme dans l'origine, le nom de Pao-ngân-tang (le Magasin de la santé). Cette rue des Trois-branches n'était pas éloignée de la maison de M. Siu. Mais laissons les deux fées vendre des médicaments dans leur pharmacie.

Hân-wen demeurait chez M. Siu, qui avait pour lui autant d'affection que pour un parent. Mais il s'élève au ciel des tempêtes imprévues, et, sur la terre, les hommes sont tous les jours frappés de malheurs inopinés. Comme Hân-wen avait été glacé de terreur quelques jours auparavant, et qu'ensuite il avait enduré sur la route les rigueurs du vent et de la gelée, il tomba dangereusement malade. Il restait couché dans le cabinet d'étude, et éprouvait tour à tour un sentiment de froid et de chaleur brûlante. Quelquefois il se trouvait privé de connaissance; et le danger de sa position augmentait de jour en jour. On appela un médecin, dont les ordonnances furent exécutées fidèlement; mais les ressources de la science restèrent sans effet.

M. Siu était agité de crainte et d'inquiétude, et se tenait tristement assis dans le vestibule voisin de la chambre où se trouvait Hân-wen. Un jour il vit entrer le vieux portier de la maison, qui lui dit: «Monsieur Siu, depuis quelques jours, deux dames, nouvellement arrivées, se sont établies dans la rue des Trois-branches, et ont ouvert ensemble une boutique de pharmacie. J'ai entendu dire qu'elles vendent des pilules d'une vertu miraculeuse, qui coûtent cinq tsien[26] le grain. Pourquoi, monsieur, n'allez-vous pas en acheter un grain, que vous ferez prendre à M. Hiu? Je vous réponds qu'il sera guéri sur-le-champ.»

A ces mots M. Siu est rempli de joie; il donne cinq tsien au vieux portier, et le charge d'aller acheter de ces pilules.

Le vieillard obéit; il sort sans tarder, et va acheter des pilules au Magasin de la santé, dans la rue des Trois-branches.

Blanche savait d'avance le motif qui l'amenait dans sa boutique. Elle reçoit l'argent, enveloppe avec soin les pilules et les remet au vieillard, qui se hâte de les rapporter à M. Siu.

Aussitôt M. Siu ordonne à un domestique de les faire dissoudre dans de l'eau bouillante, et va lui-même porter la potion dans la chambre du malade. Il ouvre les rideaux du lit, et voit que Hân-wen est privé de connaissance. Il prie un domestique de soulever le malade, et lui fait avaler toute la potion; puis il l'enveloppe de plusieurs couvertures moelleuses, et le couche comme auparavant.

Au bout de quelques instants, Hân-wen éprouva une transpiration abondante, et s'écria à plusieurs reprises: Je suis sauvé! je suis sauvé!

«M. Hiu, lui demanda son hôte, comment se trouve votre noble personne?

—Dans cet instant, répondit Hân-wen, je me sens entièrement rétabli.

—Ces pilules ont vraiment une vertu miraculeuse, s'écria M. Siu en riant; à peine les avez-vous prises que vous voilà tout à coup guéri.

—Monsieur, demanda Hân-wen, à quel célèbre médecin suis-je redevable de ma guérison?

—Les médicaments des docteurs, répondit M. Siu, n'ont produit aucun effet. Mais heureusement que, depuis peu, deux dames ont ouvert, dans la rue des Trois-branches, une boutique de pharmacie, qui s'appelle Pao-ngân-tang (le Magasin de la santé.) Ayant entendu dire qu'elles vendaient des pilules d'une vertu miraculeuse, j'en ai envoyé acheter un grain que je vous ai fait prendre moi-même, et l'effet a répondu à mon attente.

—Monsieur, dit vivement Hân-wen, ce titre de Pao-ngân-tang (le Magasin de la santé) est exactement celui que j'avais mis sur l'enseigne de ma boutique à Sou-tcheou-fou. Comment se fait-il que cette boutique porte le même nom que la mienne? Pourquoi est-elle tenue par des femmes, et non par des hommes? Il y a là-dessous quelque chose de louche. Ne serait-ce pas les deux fées qui sont encore venues me chercher ici? Demain matin, j'irai avec vous dans la rue des Trois-branches, pour m'assurer de la vérité.

—Gardez-vous d'y aller, lui dit M. Siu; songez que vous êtes en convalescence, et il est probable que si vous les revoyez, vous éprouverez une émotion funeste à votre santé. Soignez-vous encore quelques jours, et quand vous serez parfaitement rétabli, vous pourrez y aller sans inconvénient. A quoi bon vous tant presser?

—Je vous remercie mille fois de m'avoir sauvé la vie, lui dit Hân-wen; comment pourrais-je résister à vos conseils, qui sont précieux comme l'or?

—Je ne suis pour rien dans cet heureux résultat, lui répondit M. Siu; il faut uniquement l'attribuer au rare bonheur qui vous accompagne partout.»

A ces mots, il quitte Hân-wen, et entrant dans l'intérieur de la maison, il ordonne à un domestique d'avoir soin de fournir à Hân-wen les bouillons et le riz dont il avait besoin.

Hân-wen soupçonnait au fond de son cœur que les deux fées étaient encore venues le chercher pour renouer leurs premières relations. Cette idée l'accablait d'inquiétude. Au bout de quelques jours Hân-wen se trouva parfaitement rétabli; il commença à sortir comme auparavant, et invita M. Siu à venir avec lui dans la rue des Trois-branches, au Magasin de la santé. A peine a-t-il jeté les yeux sur les personnes qui tenaient la pharmacie, qu'il reconnaît Blanche et Bleue. «Méchantes fées, leur dit-il, en les accablant d'injures, vous êtes donc décidées à me poursuivre partout et à me tourmenter? Dans la province de Tchin-kiang, j'ai enduré par votre faute les plus cruelles tortures, et j'ai été exilé à Sou-tcheou. A Sou-tcheou, vous m'avez entraîné dans de nouveaux malheurs, et j'ai été exilé dans ce pays. Heureusement que M. Siu que voici, m'a tiré de peine, et m'a préservé des souffrances qui m'étaient réservées. Pourquoi venez-vous me chercher ici? Vous voulez sans doute me faire encore du mal, et continuer vos persécutions jusqu'à mon dernier moment?»

En entendant ces paroles, Blanche fut couverte de confusion, «Monsieur, lui dit-elle en pleurant, pourquoi donnez-vous à votre épouse le nom injurieux de fée? Je suis unie avec vous par les liens du mariage; comment pourrais-je songer à vous faire du mal? Feu mon père était jadis inspecteur-général des frontières; croyez-vous qu'il n'avait ni onces d'argent ni objets précieux? Le gouverneur de Tsien-tang a manqué de lumières et de prudence, et il s'est trompé en croyant reconnaître l'argent du trésor. Le préfet de Sou-tcheou a commis une erreur semblable, en s'imaginant que les objets précieux qui étaient chez vous avaient été dérobés dans le trésor de l'empereur. Comme j'appartiens à une famille de magistrats, j'ai craint de me compromettre, et c'est pour cela que je n'ai pas voulu paraître devant le juge pour montrer mon innocence. Je me suis enfuie secrètement dans ce pays, et j'ai été cause de votre condamnation. Le jour de l'anniversaire de votre naissance, deux voleurs, venus je ne sais d'où ont senti leur cupidité se réveiller à la vue des objets précieux que vous aviez exposés dans le vestibule, et ils vous ont traîné violemment devant le juge, qui, gagné par leurs présens, vous fit avouer, au moyen des tortures, un crime dont vous étiez innocent. On voit tous les jours, dans le monde, une multitude d'injustices et de fausses accusations: il n'y a pas que moi qui aie à me plaindre de la malignité des hommes! J'espère que mon époux reconnaîtra mon innocence.

—Monsieur Hân-wen, disait M. Siu, qui se tenait à côté de lui, ce que dit votre illustre épouse paraît juste et fondé; daignez l'écouter.»

Mais Hân-wen restait plongé dans ses réflexions et ne proférait pas un mot.

«Monsieur, lui dit Blanche, je suis venue ici avec ma servante à travers mille dangers, et il nous a fallu gravir des montagnes et traverser des rivières impétueuses. Comme je suis enceinte de trois mois, et que l'enfant que je porte est votre chair et votre sang, j'ai craint de ne pouvoir trouver personne à Sou-tcheou qui me donnât les soins et l'assistance dont j'ai besoin. C'est pour cela que j'ai bravé toute sorte de peines et de fatigues pour venir vous trouver ici. Ne connaissant point votre domicile, j'ai loué en cet endroit une boutique où je vends des médicaments afin de subsister. Monsieur, si vous ne vous laissez pas guider par votre ancienne affection, que ce soit au moins par l'amour de Fo (Bouddha), et si vous oubliez l'attachement que vous avez voué à votre épouse, songez que l'enfant que je porte est votre chair et votre sang. Des étrangers auraient pitié de moi; mais vous, il faut que vous ayez des entrailles de fer!» Elle dit et verse des larmes, en poussant des cris déchirants.

Hân-wen se laisse attendrir par les paroles hypocrites de Blanche, et se rend aux instances de M. Siu, qui s'efforce de le désarmer. Tout à coup il se sent ému jusqu'au fond du cœur, et implore lui-même le pardon de son épouse. «Chère amie, lui dit-il, votre mari vous a injustement accusée; il espère que vous voudrez bien oublier son crime.

—Monsieur, lui dit la petite Bleue, puisque vous daignez revenir sur le compte de votre épouse et la reconnaître de bon cœur, comment pourrait-elle vous garder du ressentiment?»

A ces mots, Hân-wen est transporté de joie; il tire M. Siu par la main, et entre avec lui dans la boutique.

Blanche et la petite Bleue les introduisent dans le salon, et leur offrent le thé.

Hân-wen retint aussitôt M. Siu à dîner. Celui-ci envoya un domestique chez lui pour rapporter les effets de Hân-wen. Quand le repas fut achevé, M. Siu prit congé de ses hôtes et s'en retourna dans sa maison. Cette nuit-là, les deux époux se donnèrent, sous la couverture brodée, de nouvelles marques de tendresse et d'amour. Ils sont heureux comme le laboureur, qui, après une longue sécheresse, obtient une pluie douce et féconde; comme le voyageur, qui, dans un pays étranger, rencontre un ancien ami!

Dès ce moment les deux époux continuèrent à s'aimer comme auparavant, et Hân-wen reprit sa première profession de pharmacien. Cette reconnaissance donna lieu à beaucoup d'événements. Une rencontre subite remplit l'âme du plus vif amour. Si vous désirez savoir ce qui arriva ensuite, lisez le chapitre huitième.