NOTES:
[26] La moitié d'un liang, ou 3 fr. 75 c. de notre monnaie.
[CHAPITRE VIII]
ARGUMENT.
Siu-kien est épris de Blanche, et cherche un stratagème pour la posséder.
Lorsque M. Siu était allé, avec Hân-wen, à la pharmacie de la rue des Trois-branches, il avait vu Blanche, qui était douée d'une rare beauté, et en était devenu follement épris. Rentré chez lui, il ne faisait que penser à elle du soir au matin, et poussait sans cesse de profonds soupirs. Tchin-chi, sa femme, lui demanda souvent le sujet de sa tristesse, mais elle n'obtint aucune réponse. Au bout de quelques jours, il tomba malade et fut obligé de se mettre au lit; tout son corps était en feu. Il prit des médicaments, mais ce fut en vain. La maison entière était en émoi, et l'on ne savait plus quel parti prendre. Il y avait un domestique nommé Laï-hing, qui avait accompagné son maître avec Hân-wen, et qui savait le secret de sa maladie. Un jour il était tristement assis au bas de l'escalier, et disait en soupirant: «Lorsqu'on n'adore pas le Pousa (le dieu) qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui habite le ciel d'Occident.» Comme Tchin-chi sortait en ce moment, elle remarqua ces paroles qui vinrent frapper son oreille. «Laï-hing, demanda-t-elle au domestique, que veux-tu dire par ces mots: «Si l'on n'adore pas le Pousa qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui habite le ciel d'Occident?»
—Hélas! madame, s'écria Laï-hing, la maladie de M. Siu est une maladie qu'il s'est donnée lui-même.
—Qu'entendez-vous, repartit Tchin-chi, par une maladie qu'il s'est donnée lui-même? Parlez, je vous écoute.»
Laï-hing voulut parler, mais il s'arrêta dès les premiers mots. Tchin-chi entra en colère. «Si vous voulez parler, lui dit-elle, eh bien, parlez jusqu'au bout. Que signifie cette hésitation?»
Laï-hing ne put résister aux instances pressantes de sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, ces jours derniers, monsieur est allé avec Hân-wen dans la rue des Trois-branches, où il a vu Blanche, sa femme, qui est douée de la plus rare beauté. Depuis ce moment, il ne cesse de penser à elle, et c'est là la seule cause de son mal. N'avais-je pas raison de dire que c'est une maladie qu'il s'est donnée lui-même?»
En entendant ces paroles, Tchin-chi eut autant envie de rire que de se fâcher. Elle entre précipitamment dans la chambre de son mari, ouvre les rideaux, et s'assied au bord du lit. Elle voit que M. Siu était dans un accablement profond, et qu'il était même privé de connaissance. «Monsieur! lui cria-t-elle d'une voix forte, comment vous trouvez-vous?»
M. Siu ouvre les yeux, et quand il aperçoit sa femme, il reste long-temps sans parler, et pousse de longs soupirs.
«Monsieur, lui dit-elle avec bonté, si l'amour est pour quelque chose dans votre maladie, dites-le-moi franchement. Je ne suis point une femme jalouse, et vous auriez tort de me cacher la vérité.»
M. Siu s'aperçut, d'après ce peu de mots, que sa femme connaissait la véritable source de son mal; il vit bien qu'il lui serait impossible de la tromper. «Chère épouse, lui dit-il, depuis que j'ai vu la rare beauté de Blanche, je ne puis m'empêcher de penser à elle du matin au soir. Voilà la cause de ma maladie. Imaginez, je vous en prie, quelque stratagème qui me fournisse l'occasion de me trouver seul avec Blanche; autrement c'en est fait de moi.
—Vous avez vraiment perdu la tête, lui dit Tchin-chi en riant aux éclats. Vous avez une femme légitime, et une femme du second rang: dites-moi un peu quelles belles qualités vous trouvez dans Blanche, qui n'est pas autre chose qu'une femme galante, pour tomber malade à cause d'elle? Cependant, puisque vous êtes follement épris de ses prétendus charmes, je vais chercher un stratagème qui puisse vous procurer le remède que vous désirez.»
A ces mots, M. Siu ne se possède plus de joie. «Chère épouse, lui dit-il, si vous avez quelque heureux stratagème, je vous supplie de le mettre promptement en œuvre pour me sauver.
—Monsieur, s'écria-t-elle après quelques instants de réflexion, j'ai votre affaire; mais pour réaliser ce projet, il faut attendre que vous soyez rétabli.
—Chère épouse, lui dit-il avec vivacité, puisque vous avez trouvé un heureux stratagème, je n'ai plus besoin de soins ni de médicaments: je suis guéri.» A ces mots, il se lève précipitamment, et supplie sa femme de lui faire connaître son projet.
«Maintenant, lui dit-elle, les belles fleurs du Méou-tân qui est dans la bibliothéque, viennent de s'épanouir dans tout leur éclat. Je l'inviterai sous le prétexte de venir admirer les fleurs du Méou-tân. Dès qu'elle sera arrivée, je ferai servir une collation dans votre cabinet. Vous pourrez en attendant vous cacher dans ma chambre. Quand le repas sera fini, j'entrerai dans ma chambre avec elle pour changer de vêtements; ensuite je ferai exprès de sortir pour quelques instants: alors le poisson tombera dans le filet. Je ne crains point qu'elle résiste à vos désirs; mais je vois une difficulté: vous n'êtes pas encore bien rétabli, et, par prudence, vous devez attendre que vous ayez recouvré votre première vigueur.»
A ces mots, M. Siu est transporté de joie. «Chère épouse, s'écria-t-il, vous avez vraiment trouvé un admirable stratagème, et la seule idée de mon bonheur m'a presque guéri.
—Monsieur, lui dit Tchin-chi en souriant, n'allez pas si vite.... Vous devez modérer cette ardeur imprudente.» Les deux époux continuèrent à rire et à s'égayer d'avance sur le succès de ce stratagème.
L'amant se réjouirait d'expirer sous le Méou-tân en fleurs. Il serait heureux d'aller au sombre empire, pourvu qu'il y fût conduit par l'amour.
Au bout de quelques jours, M. Siu se trouva parfaitement rétabli; et quand il eut mûrement arrêté son projet avec sa femme, il remit un billet à Laï-hing pour qu'il allât inviter Blanche à accepter le lendemain une collation.
Laï-hing remua la tête en faisant un signe d'intelligence. Il prit les ordres de ses maîtres, et partit.
Dès qu'il fut arrivé à la maison de Hân-wen, «Monsieur Hiu, lui dit-il, comme les fleurs du Méou-tân qui est dans la bibliothéque viennent de s'épanouir ce matin, et que, de plus, M. Siu est absent, ma maîtresse m'a chargé de remettre un billet à madame Blanche, afin qu'elle vienne admirer ses fleurs. Elle ose espérer que vous voudrez bien lui permettre de répondre à cette invitation.» A ces mots, il présente le billet à Hân-wen.
«Je suis reconnaissant, répondit Hân-wen, de la peine que madame votre maîtresse a bien voulu prendre. Je vous prie de vous asseoir.» A ces mots, il entre en riant dans la chambre de sa femme. «Madame Siu, lui dit-il, a envoyé exprès une personne, avec un billet de sa main, pour vous inviter à venir voir demain matin les fleurs du Méou-tân qui sont épanouies. J'ignore si vous voulez répondre à cette invitation.»
Blanche, qui savait d'avance de quoi il s'agissait, consentit gaîment à cette demande.
Hân-wen sortit, et dit à Laï-hing: «Prenez la peine d'aller dire à madame votre maîtresse que demain matin, ma femme se rendra à son hôtel pour répondre à son aimable invitation; seulement elle la prie de ne point se mettre en dépense.»
Laï-hing fut ravi de cet heureux résultat, et il quitta promptement Hân-wen pour venir rendre compte à M. Siu du succès de sa commission. Celui-ci fut transporté de joie, et il aurait voulu être déjà au lendemain matin. On peut dire avec le poète:
Il se prépare secrètement à enlever le jade et à dérober le parfum.
Il voudrait vaincre par la ruse cette jeune beauté qui est douée de divins attraits.
La nuit fut bientôt écoulée. Tchin-chi se leva de bonne heure, et fit faire tous les préparatifs nécessaires. Quelques instants après, Laï-hing accourut avec un air épanoui, et annonça que la chaise à porteurs de madame Blanche était déjà devant la maison.
M. Siu s'esquiva promptement, et alla se cacher dans la chambre de sa femme.
Tchin-chi sort pour recevoir Blanche au sortir de sa chaise, et la conduisit dans le salon. A peine l'eut-elle regardée qu'elle fut frappée de sa rare beauté, qui effaçait l'éclat de la lune et le coloris des fleurs. «Je ne m'étonne plus, se dit-elle en elle-même, que mon mari soit devenu malade à cause d'elle.» Aussitôt elle fit congédier les porteurs de chaise. Elles s'assirent dans le salon, et après les civilités d'usage: «Mon mari, lui dit Blanche, a reçu de grands bienfaits de M. Siu; il lui doit son salut, et jusqu'ici il n'a pu lui témoigner sa reconnaissance. Aujourd'hui encore, madame, vous avez daigné m'inviter. J'avais l'intention de me défendre de cet honneur; mais j'ai craint de manquer aux convenances. C'est pour ce motif que je me suis hâtée de répondre à votre aimable invitation.
—Madame, lui répondit Tchin-chi, vos compliments me rendent confuse. C'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance. Mon mari est sorti pour aller rendre visite à un parent. Il ne doit revenir que demain matin; et comme les Méou-tân viennent de s'épanouir, j'ai profité de cette double circonstance pour vous inviter à venir prendre une petite collation, et jouir avec moi de la beauté des fleurs. J'espère que vous voudrez bien m'excuser si je ne vous reçois pas d'une manière digne de vous.»
Blanche se leva et lui fit ses remercîments. Comme elles étaient à causer ensemble, elles voient arriver Laï-hing qui leur annonce que la collation est servie, et invite sa maîtresse à passer dans la salle à manger.
Tchin-chi conduit Blanche dans le cabinet d'étude pour voir les fleurs du Méou-tân, dont les teintes blanches et pourprées semblaient rivaliser de richesse et d'éclat. Quand elles eurent admiré la beauté des fleurs, une jeune servante vint les presser de se mettre à table.
Madame Siu céda poliment le siége d'honneur à Blanche, et par déférence elle alla s'asseoir trois places au-dessous d'elle. Après que le vin eut été présenté plusieurs fois aux convives. Blanche se leva en faisant semblant de prendre congé de Tchin-chi.
«Ma sœur, lui dit madame Siu, entrons dans ma chambre pour changer de vêtements et causer gaîment ensemble.» Blanche fait un mouvement de tête en signe d'assentiment; puis elle suit Tchin-chi dans sa chambre. Elles changent de vêtements, et s'asseyent à la même table.
Tchin-chi demanda plusieurs fois le thé; mais personne ne lui répondit. «Je ne sais où sont ces scélérates de servantes, s'écria-t-elle en prenant à dessein un air irrité; est-il possible qu'il n'y en ait pas une seule ici pour nous servir! Je vous en prie, ma sœur, veuillez rester assise; j'irai moi-même chercher le thé.
—Comment pourrais-je souffrir, reprit vivement Blanche, que vous preniez tant de peine à cause de moi?
—C'est mon devoir, c'est mon devoir,» lui répondit Tchin-chi. En disant ces mots, elle sortit de la chambre.
Dans ce moment, M. Siu, qui était caché sous le lit, sortit promptement de sa retraite et se présenta devant Blanche. Elle fait semblant d'être remplie d'effroi à sa vue, et se lève comme pour s'enfuir. Il court après Blanche, et se jetant à ses pieds: «Madame, lui dit-il, depuis le jour où votre serviteur a vu l'éclat de vos charmes, son âme égarée ne voit que vous, ne rêve qu'à vous seule! Il oublie de manger, il perd le sommeil, et sa vie mourante est prête à s'échapper. Puisque le ciel m'a accordé la faveur de vous trouver aujourd'hui, je vous en supplie, ayez pitié de mon tourment, et accordez-moi un instant de bonheur. De ma vie, je n'oublierai cette faveur inespérée.
—Monsieur, lui dit Blanche en lui présentant les deux mains pour le relever, vous avez délivré mon mari des rigueurs de l'exil, vous l'avez rendu aux vœux de son épouse, et jusqu'ici je n'ai pu vous remercier dignement d'un si grand bienfait; quand je sacrifierais cent fois ma vie, ce serait encore trop peu pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Puisque vous daignez, monsieur, m'honorer de votre amour, comment oserais-je me refuser à vos ordres? Je suis heureuse de pouvoir vous payer au moins de la millième partie de vos bienfaits; mais je crains que votre femme ne vienne: je serais couverte de confusion si elle nous surprenait en ce moment.
—Madame, s'écrie monsieur Siu transporté de joie, si vous daignez vous rendre à mes vœux, j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes. Quant à ma femme, c'est mon adjudant: ne craignez pas qu'elle vienne.
—Ah! ah! s'écria Blanche en riant, il paraît que vous aviez comploté ensemble pour me faire tomber dans le piége. Eh bien, allez fermer la porte de la chambre, et revenez tout de suite.» A ces mots elle se met au lit la première, et laisse retomber les rideaux de soie.
M. Siu ne se possède pas de joie, et une vive émotion s'empare de tout son corps. Il court fermer la porte de la chambre, revient promptement sur ses pas, et s'élance vers le lit. Il ouvre, en palpitant, les rideaux; mais il reste immobile d'étonnement et pousse des cris d'effroi. Le lecteur se demande sans doute la cause de ses cris: le lit était vide, et il n'y vit pas même l'ombre de Blanche.
Tchin-chi et tous les domestiques ayant entendu de dehors les cris perçants qui retentissaient dans la chambre, accourent précipitamment pour voir ce que c'était; mais ils trouvent la chambre étroitement fermée. Ils enfoncent la porte, et ne voient point Blanche. M. Siu était renversé par terre, les yeux effarés et la bouche béante. Tout le monde s'empresse autour de lui, et tâche de rappeler l'usage de ses sens. M. Siu et sa femme aperçoivent sur le chevet du lit une feuille de papier écrit. Tchin-chi la prit et la présenta à son mari, qui y lut les lignes suivantes:
Je suis venue du palais d'or qui s'élève aux bords du lac Yao-tchi. Montée sur un phénix, je me promène dans le pays des dieux. Parce que mon union avec Hân-wen était décrétée depuis des siècles, je suis descendue, par ordre de ma maîtresse, de la cime sacrée que j'habitais.
C'est en vain qu'un homme perdu de mœurs a employé un perfide stratagème pour posséder la femme de son ami.
Les hommes doivent réprimer les désirs de leur cœur, s'ils veulent se préserver de la corruption du siècle.
Après avoir lu ces vers, M. Siu pencha tristement la tête et tomba dans un abattement profond. Tchin-chi s'efforça de le consoler, et défendit aux domestiques de divulguer au dehors ce qui venait de se passer. Seulement elle ignorait où s'était enfuie Blanche, et elle craignait que Hân-wen ne vînt la chercher dans sa maison. Elle ne pouvait se défendre d'une vive inquiétude. Cependant plusieurs jours s'étant passés sans que Hân-wen vînt demander sa femme, elle commença à se tranquilliser.
Cet événement guérit M. Siu de sa folle passion. Si vous désirez savoir ce qu'était devenue Blanche, lisez le chapitre neuvième.
[CHAPITRE IX.]
ARGUMENT.
Hân-wen étant allé se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-haï veut le délivrer de l'obsession des deux Fées.
Revenons maintenant à Blanche. Au moment où Siu-kien vint pour ouvrir les rideaux du lit, elle se rendit invisible, et s'en retourna chez elle. Le jour commençait déjà à s'obscurcir. Hân-wen fut rempli de surprise en la voyant. «Chère épouse, lui dit-il, comment se fait-il que vous reveniez à pied?»
Blanche se garda bien de dire un mot du tour qu'elle venait de jouer à son ami. «Mes porteurs de chaise se sont égarés au milieu du chemin, lui répondit-elle en riant; je les ai laissés là, et je m'en suis revenue à pied. Je suis toute fatiguée du voyage que j'ai fait.
—En ce cas, lui dit Hân-wen, entrez promptement dans votre chambre, pour prendre le repos dont vous avez besoin.»
Blanche entra lentement dans sa chambre, et quand elle se vit seule avec sa servante, elle lui raconta tout ce qui s'était passé. La petite Bleue ne put s'empêcher de rire aux éclats de la mésaventure de Siu-kien.
Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Bientôt arriva l'hiver avec ses frimas, auxquels succédèrent les charmes du printemps. Un jour Siu-kien invita Hân-wen à venir dîner chez lui, à l'occasion de la saison nouvelle. Comme il se disposait à partir, Blanche lui recommanda avec prières de revenir promptement: Hân-wen le lui promit. Aussitôt il prit congé de sa femme et sortit. Quand il fut arrivé, Siu-kien vint le recevoir, et le fit entrer dans la salle à manger, où tout avait été préparé en l'attendant. Ils s'assirent et burent gaîment ensemble.
Le repas fini, Siu-kien invita Hân-wen à faire une promenade. «Mon frère, lui dit-il, près d'ici s'élève le temple de la Montagne-d'Or, c'est une des merveilles de cette contrée. Ces jours derniers, on l'a décoré avec une rare magnificence. Ce temple est sous la direction d'un vénérable vieillard, dont le nom de religion est Fa-haï. Il possède une grande puissance en magie, et il est doué de la connaissance du passé et de l'avenir. Si vous voulez, nous profiterons de notre loisir et de cette belle matinée de printemps, et nous irons nous promener dans ce temple.
—Vous avez une heureuse idée, lui répondit Hân-wen d'un air épanoui. J'y vois deux avantages: d'abord j'aurai l'occasion de voir un temple magnifique; et en second lieu, je pourrai consulter ce Saint-homme sur ma destinée. Partons sans perdre de temps.»
Siu-kien le voyant dans de si bonnes dispositions, ordonna sur-le-champ à son domestique de desservir. Les deux amis s'occupent un instant de leur toilette, et partent en se donnant le bras. Tout en marchant, ils ne peuvent se lasser d'admirer les charmes du printemps qui se déployaient à leurs yeux, tantôt sur de riants paysages, tantôt sur des parterres brillant de mille couleurs. Bientôt ils arrivèrent au temple de la Montagne-d'Or. A peine l'ont-ils regardé, qu'ils voient s'élever au-dessus de leur tête une pagode d'une beauté et d'une richesse sans égale.
Ils visitent le vaste temple[27] où règne un silence mystérieux; ils voient des tours hardies qui s'élancent dans les airs, des milliers de portes ornées de sculptures et étincelant de l'éclat des pierres précieuses. Le palais de Bouddha était entouré de pics sourcilleux qui dérobaient la vue des nuages et adoucissaient la brillante clarté du jour. Des ruisseaux transparents serpentaient autour du temple, et des vases élégants, placés sur leurs bords, répandaient dans l'air de célestes parfums. Tantôt on entendait le sourd murmure des cloches, tantôt le bruit solennel des cantiques, qui s'élevait par degrés comme celui des vagues qu'apporte le flux de la mer. Les arbres de la montagne flottaient majestueusement autour de l'édifice sacré, et le protégeaient en toute saison de leur ombre fraîche et pure. Souvent les flots, qui coulaient à ses pieds, étaient sillonnés par des barques ornées de riches couleurs, que montaient des lettrés célèbres ou des voyageurs distingués. Quelquefois, après une promenade entreprise dans un but futile, ils entraient dans le couvent, et, renonçant tout à coup au monde, ils demandaient à partager les devoirs de la vie religieuse. On peut dire que la Montagne-d'Or, avec toutes ses merveilles, était un séjour digne des dieux.
Les deux voyageurs ne peuvent se lasser d'admirer la magnificence du temple. Après avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrent dans le sanctuaire et se prosternent devant la statue de Fo (Bouddha). Dans l'intérieur du temple, un prêtre, nommé Fa-haï, était assis sous un dais majestueux. Comme il savait d'avance l'arrivée de Hân-wen et de Siu-kien, il sortit de l'enceinte sacrée, et alla au-devant d'eux. «Messieurs, leur dit-il après les saluts d'usage, veuillez entrer afin que je vous offre le thé.»
Ils rendent au religieux ses salutations, et après l'avoir remercié, ils entrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'ils eurent pris le thé, Fa-haï leur adressa la parole: «Ce matin, dit-il, pendant que j'étais en méditation, j'ai su d'avance que deux nobles hôtes devaient m'honorer de leur visite. J'oserai demander quel est leur illustre nom de famille?
—Votre disciple s'appelle Siu, répond l'ami de Hân-wen, et son surnom est Kien; il est originaire de ce pays. Monsieur, que voici, s'appelle Hiu, et son surnom est Sien; il est né dans la province de Tché-kiang. Depuis long-temps nous avons entendu parler de la sainteté de cette pagode et de vos sublimes leçons sur la doctrine de Bouddha. Voilà le motif qui nous a engagés à venir admirer ce temple et recevoir vos sages instructions.
—Il y a long-temps, il y a bien long-temps, lui répondit Fa-haï, que je désirais de vous voir! J'oserai demander à monsieur Hiu, si son illustre épouse ne porte pas le nom de Blanche, et le surnom de Tchin-niang?
—Oui, mon père, s'écria Hân-wen rempli d'étonnement, tels sont en effet les noms de mon humble épouse. Comment avez-vous pu les savoir?
—Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, le vieux prêtre qui vous parle connaît le passé et l'avenir. D'ailleurs, il n'est pas difficile d'apercevoir cet air ensorcelé qui est répandu sur votre noble visage. Cette fée n'a point une obscure origine. C'était jadis l'esprit de la Couleuvre blanche, qui pratiquait la vertu dans la grotte du Vent-pur, sur la montagne de la Ville-bleue, dans la province de Ssé-tchouen. Elle pensa au monde, se transporta à Hang-tcheou, et fixa son séjour dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang. Elle a une servante nommée la petite Bleue, qui est aussi l'esprit d'une Couleuvre. Il y a déjà plusieurs années que vous vous laissez fasciner par ces fées, dont l'union avec vous était décrétée depuis des siècles. Elles ont dérobé de l'argent dans le trésor de Tsien-tang, et des objets précieux dans le cabinet de l'empereur, et deux fois elles vous ont conduit à subir un châtiment rigoureux. Vous souvenez-vous, mon fils, qu'à l'époque appelée Touan-yang, Blanche, pour avoir bu, malgré elle, du vin mêlé de soufre mâle, reprit tout à coup sa première forme, et que la vue de sa métamorphose vous fit mourir de frayeur? Quelque temps après, elle vous trompa par un adroit stratagème, et vous avez continué à vivre avec elle comme auparavant. Gardez-vous maintenant de retourner chez vous, c'est le seul moyen de conserver votre vie. Mais si vous ne suivez pas les conseils du vieux prêtre qui vous parle, vous êtes un homme perdu!»
A ces mots, Hân-ven est saisi d'un frisson subit. «Les paroles de Fa-haï, se dit-il en lui-même, sont précieuses comme l'or et le jade; chaque mot, sorti de sa bouche, est l'expression de la vérité. C'en est fait de moi, si je ne me dérobe pas sur-le-champ aux persécutions de ces deux fées!»
Il dit, et se jetant aux pieds du religieux: «Mon père, lui cria-t-il d'une voix suppliante, votre disciple s'est laissé tromper par des fées, et il ne peut, tout seul, se soustraire à leur fatale puissance. Je vous en prie, ayez pitié de moi, et daignez me sauver!
—Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-haï en lui présentant la main. Ce vieux prêtre, en entrant dans la vie religieuse, a adopté la bienveillance et la tendre pitié, comme la base de sa conduite. Puisque votre cœur s'ouvre à la vérité, et que vous priez ce vieux prêtre de vous sauver du péril où vous êtes, c'est la chose la plus facile. Je vous engage à rester quelque temps dans mon humble couvent. Je crois bien que les deux Fées n'oseront venir vous chercher sur la Montagne-d'Or; et quand elles se seront retirées dans un autre pays, vous pourrez alors descendre de la montagne.
—Mon père, lui répondit Hân-wen avec émotion, votre serviteur est las d'être obsédé par ces deux fées. Veuillez m'admettre au nombre de vos disciples; mon unique désir est de me faire couper les cheveux et d'embrasser la vie religieuse.
—Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, les liens qui vous attachent au monde ne sont pas encore brisés; plus tard, nous nous retrouverons ici, à l'époque marquée par le ciel. Maintenant il n'est pas nécessaire de vous couper les cheveux, il vous suffira de rester quelque temps dans ce couvent.
Hân-wen obéit. Siu-kien, qui se trouvait près d'eux, entendit les paroles de Fa-haï, et il éprouva un sentiment de surprise et de crainte, en songeant à tout ce qui s'était passé. Mais le changement subit qui venait de s'opérer dans Hân-wen, redoublait encore sa surprise et son émotion. Aussitôt il prit congé de Fa-haï et de Hân-wen, descendit seul de la montagne, et s'en retourna chez lui.
Nous laisserons maintenant Hân-wen dans le monastère. Ce séjour momentané donna lieu à une multitude d'événements qui méritent d'être racontés. La place étroite où s'élevait le temple fut assaillie subitement par une vaste inondation. Si le lecteur veut savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le chapitre dixième.