NOTES:
[27] Cette description est imprimée d'une manière aussi imparfaite que le reste de l'ouvrage; mais la difficulté des vers m'a empêché de rétablir tous les caractères illisibles ou incorrects qui s'y trouvent. Plusieurs endroits de ma traduction ont dû se ressentir de ce défaut.
[CHAPITRE X.]
ARGUMENT.
Les deux Fées déploient leur puissance magique, et inondent la Montagne-d'Or.
Elles rencontrent Hân-wen à Tié-mou-kiao, et lui racontent ce qui leur est arrivé.
Le Religieux essaya d'arracher Hân-wen aux séductions des Fées, mais Blanche ordonna aux flots d'inonder la Montagne-d'Or.
Après quelques printemps, l'époux et l'épouse se retrouvent avec leur ancienne affection.
Quoiqu'ils se voyent réunis, ils craignent encore d'être bercés par un songe.
Revenons maintenant à Blanche. Depuis le moment que Hân-wen avait quitté la maison, l'inquiétude s'empara de son âme. Elle l'attendit jusqu'au soir, et, ne le voyant point revenir, elle éprouva de tristes pressentiments. Ses pupilles tremblaient dans leur orbite, ses oreilles étaient brûlantes, et son cœur était en proie à la plus vive agitation. «Petite Bleue, dit-elle à sa servante, mon mari est allé ce matin chez M. Siu-kien; comment n'est-il pas revenu à cette heure? Je meurs d'inquiétude!
—Madame, répondit la petite Bleue, puisque vous êtes si inquiète, permettez-moi d'aller m'informer où il est.»
Aussitôt elle monte sur un char enchanté, et lorsqu'elle s'est élevée au haut des airs, elle promène ses regards pénétrants dans la maison de Siu-kien; mais elle n'aperçoit pas même l'ombre de Hân-wen. Elle détourne la tête, et arrêtant ses yeux sur la Montagne-d'Or, elle reconnaît qu'il s'est retiré dans le couvent. Elle revient promptement sur son char vaporeux, et se rend auprès de sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, votre époux est allé se promener sur la Montagne-d'Or, et voilà le motif qui l'a empêché de revenir auprès de vous.»
En entendant ces mots, une morne tristesse se répand sur le visage de Blanche, et ses yeux se baignent de larmes. La petite Bleue l'interroge avec émotion. «Hélas! lui répond Blanche, en soupirant: Vous ignorez que dans le couvent de la Montagne-d'Or, il y a un prêtre appelé Fa-haï, qui est doué d'une grande puissance en magie. Dès que M. Hiu est venu se promener dans le temple, il lui aura sans doute promis de rompre les liens qui l'attachent à nous. Je suis sûre que mon mari s'est laissé retenir par lui, et que dès ce moment il a étouffé au fond de son cœur l'affection qu'il avait jurée à son épouse.» A peine eut-elle cessé de parler, qu'elle se mit à pleurer et à pousser des cris déchirants.
La petite Bleue s'efforce de consoler sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, pourquoi vous abandonner à la douleur? Rappelez-vous qu'il y a quelques années un stupide Tao-ssé du mont Mao-chân, se vantait follement de sa puissance, et vous l'avez châtié de sa témérité en le suspendant au milieu des airs. Comment pouvez-vous craindre cet âne tondu de la Montagne-d'Or?
—Petite Bleue, lui répondit Blanche, tu n'as que des connaissances bornées. Tu ignores que Fa-haï est doué d'une puissance prodigieuse; c'est un autre homme que le Tao-ssé du mont Mao-chân. Pour le moment il faut nous garder d'avoir recours aux moyens violents. Allons ensemble sur la Montagne-d'Or, je lui parlerai d'une voix suppliante, et nous verrons s'il consentira à laisser sortir Hân-wen.
—Madame, lui répondit la petite Bleue, j'approuve votre résolution.» Soudain les deux fées montent sur un char de nuages et se transportent au couvent de la Montagne-d'Or. Elles descendent du milieu du nuage et se présentent à l'entrée de la montagne. Elles voyent un jeune religieux qui était assis à la porte du couvent. «Mon frère, lui dit Blanche, veuillez avertir votre respectable supérieur, et lui dire que nous sommes des parentes de M. Hiu, qui venons pour le voir.»
A ces mots, le jeune religieux entre dans le couvent pour s'acquitter de sa commission. «Mon père, dit-il au supérieur, il y a, à la porte du couvent, deux jeunes femmes qui s'annoncent comme les parentes de M. Hiu et témoignent le désir de le voir.
—Voilà, s'écria Fa-haï, en souriant, des fées bien ignorantes, ou bien téméraires!» Aussitôt il mit sur sa tête son bonnet sacré, et se revêtit de sa tunique violette; il prit dans la main gauche son bâton, armé d'une tête de dragon, et dans la droite, un vase d'or[28]. Fa-haï sort du couvent dans une agitation difficile à décrire, et montrant du doigt Blanche, «Méchante fée, lui dit-il, tu vois un religieux qu'anime la bienveillance et la tendre pitié de Bouddha. Je sais que tu as cultivé la vertu pendant des siècles, et pour ce motif, je ne veux point te faire de mal. Vous avez toutes deux fasciné l'esprit de Hân-wen; mais ce n'est pas là votre plus grand crime. Comment avez-vous osé franchir aujourd'hui ma montagne d'or? Allons, retirez-vous au plus vite, si vous voulez que je vous fasse grâce de la vie. Sans cela, je ferai évanouir, comme une vaine fumée, les actions vertueuses que vous avez amassées pendant mille ans; il serait alors trop tard de vous repentir de votre témérité.»
Blanche se prosterna à ses pieds, et d'une voix suppliante: «Saint-homme, lui dit-elle, votre servante n'a point fasciné l'esprit de Hân-wen. Il y a déjà plusieurs années que je suis mariée avec lui, et cette union était décrétée depuis des siècles. J'espère que le Saint-homme voudra bien montrer sa bonté compatissante, et me rendre mon époux. Ma reconnaissance sera sans bornes.
—Je sais, lui dit Fa-haï, que votre union était décrétée par le ciel; mais quoique vous soyez enceinte, je ne puis maintenant me rendre à vos désirs. Quand votre terme approchera, je permettrai à Hân-wen de descendre de la montagne pour vous assister dans vos souffrances. Excusez-moi aujourd'hui si je ne puis vous montrer cette tendre pitié qui est le premier de mes devoirs.»
Blanche le supplia encore plusieurs fois en versant des larmes; mais Fa-haï fut sourd à ses prières.
La petite Bleue, qui se tenait auprès d'eux, ne put contenir les transports de sa colère, et l'accabla d'injures: «Ane tondu, lui dit-elle, un disciple de Bouddha doit mettre avant tout, le bien de ses semblables. Puisque tu brises les liens d'amour qui unissent les hommes, puisses-tu être malheureux sur la terre et sur l'eau, et tomber au fond des enfers! Je vais te déchirer en mille pièces pour assouvir ma fureur.»
A ces mots, elle détache sa ceinture de soie rouge et la jette dans l'air. Elle se change sur-le-champ en un dragon de feu qui s'élance vers le visage de Fa-haï.
«Ta puissance est bien chétive, lui dit le religieux, souriant d'un air de mépris: je vais te montrer à mon tour ce dont je suis capable.» Soudain il élève son vase d'or de la main droite, et y reçoit le dragon de feu.
La fureur de Blanche ne connaît plus de bornes. Elle lance avec sa bouche une perle enflammée pour frapper le visage de Fa-haï.
Le religieux est glacé d'effroi, et la seule ressource qui lui reste est de lancer son vase d'or au milieu des airs. Tout à coup le tonnerre gronde, mille éclairs déchirent le voile des ténèbres, des vapeurs rouges arrêtent la perle brûlante, et enveloppent la tête de Blanche dans un réseau de feu.
A peine Blanche a-t-elle vu la puissance magique du vase sacré de Bouddha, qu'elle est frappée de terreur, et son âme est prête à s'échapper. Sans perdre de temps, elle reprend sa perle précieuse, monte sur un nuage avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hâte.
Fa-haï ramasse le vase d'or et retourne au couvent. Dès qu'il est entré dans la salle principale, il ordonne de battre le tambour et de sonner les cloches pour rassembler tous les religieux qui sont sous ses ordres. «Mes frères, leur dit Fa-haï, écoutez bien ce que je vais vous recommander. Aujourd'hui deux Couleuvres-fées ont voulu mesurer leur puissance magique avec la mienne; mais la vertu du vase sacré de Bouddha les a mises en fuite. Elles conservent dans leur cœur des projets de vengeance, et je sais qu'elles reviendront cette nuit pour inonder la Montagne-d'Or, et faire périr sous les flots les innombrables habitants de Tchîn-kiang. Quoique ces événements arrivent par la volonté du ciel, je vais vous donner à chacun un talisman que vous tiendrez cette nuit dans votre main. J'étendrai ma tunique violette sur les portes du couvent, et je le préserverai ainsi des désastres de l'inondation. Je veux veiller moi-même à l'entrée de la montagne, et je verrai à quoi aboutiront les menaces de ces fées. Pour vous, tenez-vous sur vos gardes, et suivez fidèlement mes avis.»
Les religieux obéissent; ils prennent les talismans, et se retirent chacun dans leur cellule en attendant l'ennemi.
Revenons maintenant à Blanche. Elle était rentrée dans sa maison avec sa servante, et de ses yeux s'échappaient deux ruisseaux de larmes. «Madame, lui dit la petite Bleue, est-il possible que cet âne tondu s'obstine à garder Hân-wen, et qu'il se soit emparé de votre précieuse ceinture! Si vous m'en croyez, je retournerai avec vous sur la Montagne-d'Or; nous nous saisirons de ce moine odieux, et nous remmenerons votre époux.
—Petite Bleue, lui dit Blanche en soupirant, sa puissance magique est plus forte que la mienne, et de plus, il possède un vase d'or qui est toujours pour lui un instrument de victoire. C'est ce que tu as pu voir de tes propres yeux. Heureusement que nous nous sommes échappées avant qu'il n'engloutît notre âme au fond de son vase d'or. Je veux bien retourner cette nuit sur la montagne. J'aurai seulement recours aux prières et aux supplications. Nous verrons si Fa-haï daignera revenir à des sentiments de bonté.»
Mais bientôt le disque rouge de la lune s'inclina vers l'Occident, et le soleil commença à éclairer le ciel de ses premiers rayons. Les deux Fées montent sur un nuage et se transportent sur la Montagne-d'Or. Elles voient Fa-haï qui était assis sur le seuil du couvent, dont les portes étaient étroitement fermées. Un réseau céleste était tendu à l'entrée de la montagne. Blanche se prosterne avec la petite Bleue aux pieds du religieux, et lui parle d'une voix suppliante: «Saint-homme, lui dit-elle, nous espérons que vous ouvrirez votre cœur à la pitié, et que vous laisserez sortir M. Hiu; vos servantes en conserveront une reconnaissance éternelle.
—Monstres odieux! leur dit Fa-haï d'un ton courroucé, Hân-wen a fait couper ses cheveux, et il a embrassé la vie religieuse; vous n'avez plus besoin de penser à lui. Retournez promptement dans votre caverne, si vous voulez échapper à une mort certaine.»
Lorsque Blanche eut entendu ces menaces, elle vit bien que Fa-haï ne laisserait point partir Hân-wen. Elle se lève avec la petite Bleue, et l'accable d'injures: «Ane tondu, lui dit-elle, puisque tu as la cruauté de séparer l'époux de son épouse, je te jure une haine implacable.» Elle dit et, avec sa bouche, elle lui lance à la figure une perle précieuse.
Fa-haï ouvre aussitôt son vase d'or et y reçoit la balle meurtrière; puis levant son bâton, il se prépare à en frapper Blanche. Heureusement qu'un génie libérateur accourut du haut des airs. Le lecteur demandera sans doute quel était son nom; c'était le génie de l'étoile Koueï-sing. Comme Blanche portait dans son sein un fils qui devait obtenir le titre Tchoang-youân (le premier des docteurs), sa mort eût été un événement affreux. C'est pourquoi le génie de l'étoile Koueï-sing arrêta le bâton du religieux avec la pointe de son pinceau, et sauva la vie à Blanche.
Dès que Blanche eut échappé ainsi à la mort, elle monta sur un nuage avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hâte. Ce que voyant Fa-haï, il comprit la cause secrète à laquelle elle devait sa délivrance. Il ramassa son bâton, étendit sa tunique violette sur la porte du couvent, et resta en sentinelle pour garder la Montagne-d'Or.
Mais revenons à Blanche qui s'était enfuie avec la petite Bleue. «Est-il possible, s'écria-t-elle en grinçant les dents, que ce moine tondu s'obstine à retenir mon époux, et qu'il se soit emparé de ma précieuse ceinture! C'en est fait, je veux suivre l'axiome: «Si vous ne réussissez pas la première fois, ne vous découragez pas la seconde.» Je veux maintenant lui faire une guerre d'extermination. Je vais inonder la Montagne-d'Or, et engloutir sous les eaux tous ces moines tondus dont le couvent est rempli; c'est alors que j'aurai assouvi ma juste fureur.»
La petite Bleue félicite sa maîtresse de ce projet, et la presse de le mettre à exécution.
Soudain Blanche monte sur un nuage avec la petite Bleue. Dès qu'elle s'est élevée au haut des airs, elle prononce des paroles magiques et appelle les rois des dragons qui habitent les quatre mers. Les rois des dragons des quatre mers accourent en un clin d'œil et se prosternent devant elle. «Madame? s'écrient-ils d'une voix soumise, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?
—Soulevez les flots, leur dit Blanche, et engloutissez la Montagne-d'Or.» Les rois des dragons obéissent. Soudain ils ordonnent à leurs troupes écaillées, à leurs généraux à tête de homard, d'amonceler des nuages et de verser des torrents de pluie. Bientôt tout le pays est couvert d'une vaste inondation; les flots argentés, les vagues blanchissantes montent en bouillonnant et enveloppent la Montagne-d'Or.
Dès que Fa-haï voit l'inondation arriver à grands flots, il prononce des paroles sacrées, déploie sa tunique violette et ordonne à tous les religieux de lancer dans l'eau leurs divins talismans. Au même instant, les eaux se retirent, et descendent du haut de la montagne en torrents écumeux.
Les rois des dragons ne peuvent lutter plus long-temps contre la puissance de Fa-haï. Les flots qui tout à l'heure semblaient inonder le ciel, s'abaissent comme par enchantement, et baignent à peine le pied de la montagne. Qui ne verserait des larmes sur les habitants de la ville de Tchîn-kiang! Les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers sont tous engloutis sous les eaux.
A la vue de ces désastres, Blanche est remplie d'effroi. «Petite Bleue, s'écrie-t-elle d'une voix gémissante, vous voyez que les eaux de la mer n'ont pu s'élever au-dessus de la Montagne-d'Or, et que loin de servir ma vengeance, elles ont fait périr les nombreux habitants de la ville de Tchîn-kiang. Je me suis révoltée contre le ciel, j'ai commis un crime impardonnable! Retournons ensemble dans la caverne du Vent-pur et fixons-y quelque temps notre séjour; nous méditerons là sur ce que nous devons faire.
—Vous avez raison, lui répondit la petite Bleue.» Blanche prit congé des rois des dragons et leur adressa ses remercîments. Ceux-ci se mettent à la tête de leurs troupes écaillées et retournent au fond des mers. Blanche arrive avec sa servante sur la montagne de la Ville-bleue; elle descend de son char de nuages et va se retirer dans la grotte du Vent-pur.
Cette fois Blanche a pu soulever les flots sur une étendue de mille lis; bientôt elle sera ensevelie sur la pagode de Louï-pong.
Les religieux de la Montagne-d'Or furent en émoi pendant toute la nuit. Dès que le jour parut, Fa-haï rompit lui-même le charme auquel il avait eu recours; il reprit sa tunique violette, et rentra dans le couvent.
Quand les religieux lui eurent rendu leurs devoirs, Fa-haï parla à Hân-wen. «Monsieur, lui dit-il, votre femme a inondé la ville de Tchîn-kiang, et elle a fait périr, sous les eaux, une multitude innombrable d'êtres vivants. Par cette conduite, elle s'est révoltée contre le ciel, et elle a commis un crime pour lequel il n'est point de pardon. Elle a pris la fuite et s'est retirée dans la grotte du Vent-pur. Vous ne pouvez rester long-temps dans ce couvent; et puisque vous êtes arrivé au terme fixé pour l'expiation de vos fautes, vous pouvez retourner dans votre ville natale. A Hang-tcheou, il y a un de mes disciples qui demeure dans le couvent de Ling-în-ssé; je vais vous donner une lettre de recommandation pour lui. Vous pourrez rester quelque temps dans ce pieux asile où vous goûterez le bonheur que procure le calme de la vie religieuse, et vous échapperez ainsi aux dangers d'un monde corrompu.»
A ces mots, il écrit la lettre destinée à Hân-wen. Celui-ci salue Fa-haï, en se prosternant jusqu'à terre, et le remercie de lui avoir sauvé la vie; puis il prend la lettre et lui fait ses adieux. En descendant de la montagne, Hân-wen aperçoit de loin la ville de Tchîn-kiang, que l'inondation a changée en une affreuse solitude. Il ne peut s'empêcher de songer que la maison de Siu-kien a sans doute été enveloppée dans le même désastre, et cette pensée remplit son âme d'amertume et de douleur. Pendant son voyage, il ne s'arrêtait que pour prendre ses repas, et se reposer la nuit des fatigues du jour.
Laissons Hân-wen continuer sa route, et revenons à Blanche. Depuis qu'elle s'était retirée dans sa grotte, elle ne cessait de penser à Hân-wen, et s'abandonnait tout le jour aux pleurs et aux gémissements. La petite Bleue s'efforçait de la consoler. «Madame, lui dit-elle un jour, il est temps de mettre un terme à votre douleur. J'ai l'intention d'aller sur la Montagne-d'Or pour savoir des nouvelles de votre mari; nous verrons alors ce que nous devons faire. Que pensez-vous de mon projet?»
Blanche fit un mouvement de tête en signe d'assentiment. Soudain la petite Bleue monte sur un nuage enchanté, et arrive à la Montagne-d'Or. Elle se métamorphose, et s'introduit dans le couvent sous la forme d'un papillon. Bientôt elle sut tous les détails relatifs à Hân-wen; ensuite elle retourna promptement à la grotte du Vent-pur, et elle apprit à sa maîtresse que Fa-haï avait engagé Hân-wen à retourner à Hang-tcheou.
A cette nouvelle, Blanche fut remplie de joie. Elle sortit aussitôt avec la petite Bleue de la grotte du Vent-pur, monta sur un char de nuages, et se dirigea vers Hang-tcheou. Du haut des nues, les deux Fées aperçoivent Hân-wen, qui arrivait dans un pays dépendant de Hang-tcheou, et nommé Tié-mou-kiao. Elles descendent de leur char vaporeux, et courent au-devant de lui. «Monsieur, lui dirent-elles, où allez-vous?»
Hân-wen lève les yeux, et dès qu'il les a reconnues, il est frappé de stupeur, et reste comme privé de l'usage de ses sens.
«Monsieur, lui dit Blanche les yeux baignés de larmes, vous avez ajouté foi aux paroles d'un charlatan, et vous m'avez fait l'injure de me prendre pour une fée! Depuis que votre servante est unie avec vous par les liens du mariage, elle a partagé pendant plusieurs années les soins de votre profession, et elle n'a épargné aucunes peines pour faire prospérer l'établissement que vous aviez formé. Et quand même elle serait une fée, vous savez qu'elle ne vous a jamais fait de mal. Je vous en prie, monsieur, réfléchissez mûrement sur ce que vous devez faire.
—J'ai embrassé la vie religieuse, lui répondit Hân-wen; vous n'avez pas besoin de venir encore m'obséder.
—Monsieur, lui dit Blanche avec un sourire amer, il faut que vous ayez perdu la raison! Si vous embrassez la vie religieuse, dites-moi, je vous prie, qui est-ce qui acquittera votre dette envers vos ancêtres, qui est-ce qui leur donnera des descendants de qui ils attendent des sacrifices funèbres? Ce n'est pas tout: l'enfant que je porte dans mon sein est votre chair et votre sang! Si vous êtes devenu étranger aux sentiments qui unissent un époux à son épouse, songez du moins aux devoirs que vous impose l'amour paternel.» Elle dit, et verse un torrent de larmes.
Hân-wen est ému jusqu'au fond du cœur, et reste quelque temps sans pouvoir proférer un mot. Il songe aux marques d'amour que lui a données Blanche pendant plusieurs années, et il ne peut résister plus long-temps à ses pleurs et à ses tendres prières.
«Monsieur, lui dit la petite Bleue en s'approchant de lui, bannissez d'injustes soupçons. Comme ma maîtresse met au-dessus de tout, sa vertu et sa réputation, elle aurait cru se déshonorer en passant dans les bras d'un autre époux. Voyant que vous ne reveniez pas de la Montagne-d'Or, où vous étiez allé vous promener, elle éprouva, ainsi que moi, la plus vive inquiétude, et elle y alla elle-même pour vous chercher. Mais tout à coup, la ville de Tchîn-kiang fut désolée par une vaste inondation. Heureusement que nous nous trouvions ensemble sur la montagne, et nous avons ainsi échappé à une mort certaine. Mais, hélas! notre maison est entièrement ruinée, et nous ne savons maintenant où chercher un asile. Il y a quelques années, lorsque vous étiez exilé à Sou-tcheou, ma maîtresse a envoyé secrètement cent onces d'argent à Ki-kong-fou, votre beau-frère[29]. Maintenant, se voyant sans ressources et sans appui, elle se disposait à aller le trouver à Hang-tcheou, lorsqu'elle a eu le bonheur de vous rencontrer ici. J'ose espérer que vous reviendrez à des sentiments de bienveillance, et que vous cesserez d'être insensible aux peines et à l'affection de votre épouse.»
Hân-wen se sent attendrir par ces dernières paroles. «Chère épouse, s'écria-t-il, j'ai été un instant plongé dans l'aveuglement; et pour m'être laissé tromper par les contes ridicules d'un moine imposteur, j'avais ouvert mon cœur à d'injustes soupçons; j'espère que vous daignerez oublier mon crime.
—Monsieur, s'écria Blanche en serrant tendrement sa main, puisque vous revenez à des sentiments de bienveillance, et que vous ne réduisez pas votre servante à gémir jusqu'à ce que l'âge ait blanchi ses cheveux, je reconnais là une preuve de votre excellent cœur; quel pardon pourriez-vous me demander maintenant?»
Hân-wen est transporté de joie. «Chère épouse, lui dit-il, où voulez-vous que nous allions fixer notre séjour?
—Monsieur, lui répondit Blanche, j'ai déposé cent onces d'argent entre les mains de votre beau-frère, allons le trouver ensemble; cet argent nous offrira des ressources pour vivre: plus tard, nous délibérerons sur ce que nous devons faire.
—J'approuve entièrement votre projet, lui répondit Hân-wen.» Et à ces mots, ils se dirigent tous trois vers la ville de Tsien-tang.
Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements qui méritent d'être racontés. Si, d'un côté, des parents se rapprochent plus intimement par de nouveaux liens, de l'autre, un ennemi implacable sent redoubler sa haine et ses désirs de vengeance. Si vous désirez savoir ce qui arriva ensuite, lisez le chapitre onzième.